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Jean-Baptiste Noé

Qui sommes-nous ? L’essence des relations internationales

Le dernier ouvrage publié par Samuel Huntington a pour titre Qui sommes-nous ? (2004) Il s’interroge sur l’identité américaine dans le contexte du choc des civilisations. Cette question, « Qui sommes-nous ? », peut être élargie à l’ensemble des peuples et des États. Elle me semble être la question cruciale de ce début de XXIe siècle et servir de terreau aux relations internationales. Ce qu’elle pose, c’est la question de l’être. Or l’être est pour moi le cœur dominant de la vie des peuples aujourd’hui. C’est notamment la réflexion que j’ai essayé de creuser au cours de mes derniers ouvrages.

 

Jusqu’au XXe siècle, la grande question était celle de l’avoir. Avoir à manger, avoir des biens d’équipements, avoir une amélioration de la vie. Grâce aux gains de productivité, la question de l’avoir s’est considérablement réglée. Les famines ont disparu en Europe et nous avons aujourd’hui un confort de vie matérielle jamais atteint dans l’histoire de l’humanité. Cet avoir a été rendu possible notamment par les gains de productivité et par les échanges, ce qui a contribué à donner le phénomène de mondialisation que nous connaissons aujourd’hui.

 

Nombreux sont ceux qui ont cru que la mondialisation allait aplanir le monde et l’uniformiser. C’est vrai dans un certain sens, notamment pour le vêtement, l’architecture, les références culturelles (cinéma, musique). Mais la mondialisation provoque un double phénomène : elle détruit les cultures faibles, celles qui n’ont pas de racines solides ou bien qui ne sont pas entretenues et vivifiées, et elles renforcent les cultures fortes, celles pour lesquelles les peuples sont prêts à vivre et à mourir. Désormais que nous avons, la question posée est donc qui sommes-nous ? Ou pour le dire autrement, qu’allons-nous faire de notre avoir ? Cette question est implicitement posée à tous les peuples et à toutes les cultures. Ce que l’on observe depuis les années 1990 c’est le retour de l’indigénisme, corolaire de cette question fondamentale de l’être. Je propose ci-dessous un tour d’horizon, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, mais qui permet de sentir le phénomène.

 

Chine : la grande marche de la sinisation

 

Xi Jinping a fait de la sinisation la clef de voute de son programme politique. Il présente ce concept dans ses discours officiels et il le défend à l’occasion des commémorations des 70 ans de la République populaire de Chine. La sinisation porte bien la question de l’être. Il s’agit de renforcer le caractère patriotique des Chinois et d’intégrer les non Han au sein du monde chinois. Les Tibétains et les Ouïgours, notamment, doivent renoncer à leur culture et à leurs spécificités pour entrer dans le moule chinois, qui suppose adhésion aux valeurs du maoïsme et à la pensée communiste. Les religions n’ont donc pas leur place en Chine. D’où les camps de concentration créés pour les Ouïgours et la répression de plus en plus forte à l’égard des chrétiens : destruction des croix, interdiction faite aux enfants de se rendre dans les églises, vexations régulières. La sinisation est à l’origine de la crise à Hong Kong. L’accord issu de la rétrocession de la ville à la RPC supposait « un pays, deux systèmes ». Mais il ne peut pas y avoir deux systèmes différents dans un monde communiste où toute concurrence est impossible, a fortiori quand ce monde communiste fait de la sinisation son axe majeur. Il doit donc y avoir un pays et un système, ce qui passe forcément par la mise au pas de Hong Kong. À ce jeu, le plus fort risque de gagner, dans le sang.

 

Afrique : l’expansion du vaudou

 

Le phénomène n’est pas encore trop évoqué, mais on voit très nettement ressurgir le rite vaudou en Afrique, bien loin de ses bases d’origine. Né au Dahomey (Bénin et Togo actuel), le rite vaudou s’est diffusé au gré des migrations africaines : Haïti, Cuba, Jamaïque, aujourd’hui Canada et Europe. Sa diffusion est aussi intra-africaine. Il se mêle aux cultes animistes pour devenir la véritable religion de l’Afrique. Il est fort à parier que d’ici une génération (soit vingt ans), l’islam et le christianisme africain seront mangés par le vaudou animiste. On le voit en Centrafrique. Les milices anti-balaka ont été présentées par les journalistes comme étant des milices chrétiennes. Rien n’est plus faux. Ce sont à la fois des groupes armés et des communautés ésotériques. Pour devenir anti-balaka il faut suivre un processus initiatique, dans la forêt, à l’écart du village, sous l’égide d’un chaman, avec rituel du feu, invocation des esprits et scarifications. Les membres portent ensuite des amulettes magiques autour du cou qui les protègent des balles des kalachnikovs, d’où leur nom de anti-balles AK (balaka).

 

On retrouve ces phénomènes de magie et d’ésotérisme au Congo, en Côte d’Ivoire et au Cameroun. Il y a plusieurs exemples de prêtres qui ont été enlevés et assassinés pour servir de victime sacrificielle lors de rites vaudous (égorgement, corps dépecé et mangé, etc.). Le vaudou s’installe de plus en plus au Nigéria, au sein des communautés mafieuses. Les syndicats du crime nigérians sont en train d’intégrer les grands réseaux de la criminalité mondiale, au même titre que les mafias italiennes et chinoises. Mélange de structure archaïque et de maîtrise des technologies, ces syndicats criminels sont structurés comme des familles, dont les rites initiatiques à base de vaudou sont les portes d’entrée. Les cérémonies d’initiation sont particulièrement violentes, mêlant feu, alcool, sévices (viols et passages à tabac) et purification des aspirants par un prêtre vaudou qui appelle sur eux les esprits. Les mafias nigérianes se propageant en Europe, elles activent les réseaux de la diaspora africaine pour faire leur commerce et ce faisant elles introduisent ces rites vaudous, qui se développent de plus en plus dans les pays d’Europe occidentale.

 

Amérique latine : l’indigénisme en marche

 

Les émeutes au Chili sont complexes à analyser, car elles cristallisent plusieurs frustrations. L’extrême gauche est toutefois à la manœuvre pour déstabiliser le pays, participant à la destruction des bâtiments. Plusieurs églises ont ainsi été incendiées et attaquées, à Santiago même, mais aussi à Valparaiso, où la cathédrale a été prise pour cible. À Concepción, sur la place centrale, la statue du conquistador espagnol Pedro de Valdivia, nommé gouverneur du Chili en 1500, a été déboulonnée à l’aide de cordes tirées par une cinquantaine de personnes. Ce sont là des attaques contre les symboles de la culture espagnole et de l’histoire chilienne. L’extrême gauche ayant fait alliance avec les mouvements indigénistes, notamment mapuches. Au-delà des questions économiques, c’est bien le sujet de l’être et de l’identité qui sont premiers.

En Bolivie, l’opposition à Evo Morales, qui a fini par partir, s’est figée en deux camps, les indigènes, qui le soutiennent, et les descendants des colons espagnols, qui lui sont opposés. La fracture politique recouvre donc la fracture existentielle.

 

Europe : Comment gérer les communautés

 

Ces quelques exemples n’épargnent pas l’Europe qui est elle aussi confrontée à la question de l’être.

Ses partenaires se réarment sur le plan des idées et de la projection géopolitique : Turquie, Russie, Chine, État islamique. Si nous ne faisons pas l’effort de répondre nous-mêmes à la question « Qui sommes-nous ? », ce sont eux qui vont y répondre à notre place, ce qui ne sera pas à notre intérêt.

La question de l’être concerne aussi la population européenne. Quel projet de civilisation et de culture lui présente-t-on ? Quel sens donne-t-on à la vie des peuples européens ? La défense de la retraite par répartition et des avantages sociaux ne fait nullement un projet de vie. La question de l’être est beaucoup plus profonde que celle de l’identité. Elle la recoupe, mais en partie seulement. L’identité est fixe, elle dit un présent. L’être est dynamique, il porte vers le futur et vers les projets que l’on souhaite bâtir et transmettre. Pas d’être sans identité donc, mais la question de l’être va bien au-delà des seules questions identitaires : elle porte sur qui nous sommes et ce que nous voulons.

 

« Qui sommes-nous ? » il faudra bien se poser cette question pour répondre aux listes dites communautaires. Le principe même de la démocratie est d’être communautaire et de capter l’électorat qui correspond à la communauté défendue. D’où les partis pour les ouvriers, les paysans, les classes moyennes, etc. Pourquoi n’y aurait-il pas alors un parti pour les musulmans et les Africains immigrés et pourquoi ceux-ci ne pourraient-ils pas présenter des listes et se faire élire ? Dans tous les pays où il y a différents peuples, la vie démocratique n’est plus structurée par les frontières sociales, mais par les frontières ethniques. En Afrique, les élections sont des recensions ethno-mathématiques grandeur nature et aux États-Unis les Afro-Américains et les Hispaniques ont leurs candidats. Rien de surprenant qu’il en soit de même en France et en Europe. Pour définir qui l’on est, il faut commencer par définir qui est l’Autre. L’être se construit toujours en miroir.  À nous de ne pas le casser pour oser regarder qui nous sommes.