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Jean-Baptiste Noé

Qu’est-ce qu’une puissance ?

Les événements se sont enchaînés cette semaine : décès de Jean Morel, l’un des derniers Français survivants du commando Kieffer, décès de treize militaires français au Mali, manifestation des agriculteurs qui ont bloqué Paris pour protester contre leurs conditions de travail. Le point commun de ces événements ? La question de la puissance. La France est l’une des principales puissances agricoles mondiales. L’agriculture ne sert pas qu’à nourrir la population, elle soutient aussi le secteur du luxe (cuir, fleurs pour les parfums, etc.) et le tourisme (la beauté des paysages et les ressources gastronomiques). Tout cela contribue à la puissance française.

 

En 1940, quand la Chambre du Front populaire votait les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain puis trahissait l’accord conclu avec l’Angleterre en signant une paix séparée, seuls quelques Français continuèrent immédiatement le combat, pour l’essentiel des adolescents. Ceux qui manifestèrent Place de l’Étoile le 11 novembre 1940, ceux qui partirent à bord de bateaux de pêche depuis la Bretagne pour rejoindre la France libre. Parmi eux, une centaine d’hommes qui formèrent le commando Kieffer, qui eut le privilège de débarquer en Normandie le 6 juin 1944. Ce fil des temps et des actions humaines renvoie à la notion de puissance. Celle-ci est d’abord une volonté. On veut être puissant et l’on se donne les moyens de l’être. La puissance est la volonté d’être debout et d’avancer vers le but de la grandeur.

 

Puissance par imposition ou puissance par attraction ?

 

La Révolution française d’abord, la IIIe République ensuite ont développé une puissance d’imposition, ce qui passait par la colonisation. Pour être une puissance mondiale, la France devait conquérir puis administrer des territoires lointains, Tonkin, Annam, AOF, etc. La puissance s’est mêlée à l’expansion et à la diffusion de l’administration française. De là vient l’idée d’assimilation et d’intégration. Il fallait fabriquer des Français, de gré ou de force, chez des populations qui n’avaient guère donné leur avis là-dessus. C’est le principe de l’empire qui, de Napoléon à la colonisation a toujours été un désastre pour la France. Désastre économique, déroute politique, enlisement militaire.

 

Une autre vision de la puissance coexiste, une autre tradition française, non pas impériale, mais nationale. C’est la puissance par attraction. C’est celle de Richelieu, de Guizot, de De Gaulle. La puissance n’est pas l’expression d’un empire, mais d’une grandeur nationale. Elle passe par la défense du pré carré et le développement de la nation dans l’ensemble de ses secteurs : culturel, économique, militaire.

 

Richelieu n’a pas cherché à créer un Empire, à la mode Habsbourg, mais à défendre l’intégrité du territoire national, à desserrer l’étau de Vienne et de Madrid, à assurer la sécurité intérieure et à permettre l’essor de l’industrie et de l’agriculture. Les arts ne s’en sont que bien portés. La puissance nationale attire par le modèle qu’elle développe et la culture qu’elle est capable de produire. D’où l’essor de la langue française, des manufactures et la place principale occupée par la France dans le concert des nations européennes. Louis XIV a été l’un des premiers à rompre cet équilibre en faisant trop de guerre, plus que de raison. C’est-à-dire non plus des guerres de défense pour la consolidation, mais des guerres de conquête pour l’expansion, comme il le reconnut lui-même à la fin de sa vie. Trop de guerres, qui ont engendré un accroissement de la fiscalité et un appauvrissement du pays. Louis XV est revenu à la tradition classique de la puissance, celle des Capétiens : l’attraction.

 

C’est toute la théorie développée par Turgot. Un pays est puissant parce que riche et cette richesse provient du développement agricole et industriel. Au XVIIIe siècle, la France a connu une révolution de la productivité qui a permis une transformation de son économie et de sa culture. C’est l’amélioration de l’agriculture (avec la bergerie nationale et le croisement des blés), et le développement industriel (Oberkampf et ses toiles, Canson et ses papiers, Montgolfier et leurs ballons, etc.). Cet essor industriel a été brisé par la Révolution française et ses dix années de guerre civile ; la puissance est passée du côté de l’Angleterre, qui a créé le concept de révolution industrielle, en faisant croire qu’elle était née chez elle.

 

À rebours des thèses coloniales, Louis-Philippe et Guizot ont développé la stratégie des points d’appui. Une France forte, reconstruite et unie, et le contrôle de ports et de zones stratégiques à travers le monde pour assurer des opérations de déploiements. François Guizot comme Frédéric Bastiat ont fustigé les volontés coloniales portées par les républicains. Idées qui, arrivées au pouvoir en 1870, se sont ensuite déployées avec Jules Ferry et ses successeurs.

 

Lorsque Charles de Gaulle règle la question coloniale, de l’Afrique d’abord (1960) de l’Algérie ensuite (1962), il revient à la conception classique de la puissance. Pour lui, la France doit d’abord moderniser son agriculture et son industrie, développer l’arme nucléaire, déployer sa culture, et ne plus perdre son argent et son énergie dans les terres lointaines. Que ce soit un monarchiste admirateur de Richelieu qui assure ce retour à la puissance par attraction n’a rien de surprenant.

 

État stratège et droits de l’homme

 

De nos jours, la puissance est un mot honteux. La France la développe parfois, mais sans le dire et sans l’assumer. Avec le Royaume-Uni, c’est le seul pays d’Europe à disposer d’une armée digne de ce nom et à faire les efforts financiers pour cela. Au Sahel et au Mali, la France est seule devant les chimères d’une défense européenne. Or pour beaucoup de personnes bien intentionnées, la puissance passe nécessairement par une administration omnipotente, cachée derrière le masque de l’État stratège. Demeure cette idée, héritée de la Révolution française, que seul l’État, c’est-à-dire l’administration, peut diriger un pays, assurer le développement économique et piloter son développement. L’histoire économique en général et française en particulier contredit cette vision des choses.

 

Les grandes entreprises qui font aujourd’hui la fierté française et participent à sa grandeur se sont développées en dehors de l’État. Le train, l’automobile et l’aviation ont été créés et développés par le secteur privé, comme les télécoms et le secteur énergétique (électricité et pétrole). De même pour le secteur bancaire et industriel. Ce sont des personnes indépendantes ou des familles qui ont créé les embryons d’entreprises qui aujourd’hui figurent parmi les leaders mondiaux : Peugeot, Michelin, Wendel, Hénaff, la liste est longue. Ce n’est qu’ensuite que l’État a nationalisé un certain nombre de ses entreprises, en les gérant généralement mal. Air France en 1933, SNCF en 1937, EDF et Renault en 1946.

 

On peut en dire autant de la culture. Rien n’est plus contraire à ce secteur qu’une gestion administrative et ministérielle. L’art officiel est gavé d’argent public, mais incapable de produire des œuvres qui passeront le siècle. La puissance, c’est donc d’abord un pays avec des personnes formées et développées, capables d’innover, de créer, d’inventer, d’échouer et de se relever. Ainsi que des personnes prêtes à sacrifier leur vie pour la défense de leur patrie. Cela ne se réalise ni par des lois ni par des plans quinquennaux : l’amour de ses ancêtres et de son pays ne se décide pas par décret. C’est la vertu de piété filiale que l’on apprend de ses parents.

 

Quand la France cherche aujourd’hui à imposer les droits de l’homme par des boycotts ou des interventions militaires, elle revient à une conception expansionniste et imposée de la puissance. C’est généralement peu apprécié par les personnes et les sociétés qui subissent ces interventions. La véritable puissance, c’est celle qui attire de façon volontaire. Un pays est puissant quand l’étranger apprend sa langue, achète ses produits, lit ses livres, vit de son art. Molière, Balzac, Pasteur ont plus fait pour la puissance de la France que l’accumulation des administrations. La démesure et l’hubris s’imposent par la force et ne durent que tant que dure cette force. La puissance s’impose d’elle-même, par sa force d’attraction et s’inscrit ainsi dans un temps long. Elle est plus durable, parce qu’acceptée et aimée.