28 novembre, 2019

Qu’est-ce qu’une puissance ?

Les événements se sont enchaînés cette semaine : décès de Jean Morel, l’un des derniers Français survivants du commando Kieffer, décès de treize militaires français au Mali, manifestation des agriculteurs qui ont bloqué Paris pour protester contre leurs conditions de travail. Le point commun de ces événements ? La question de la puissance. La France est l’une des principales puissances agricoles mondiales. L’agriculture ne sert pas qu’à nourrir la population, elle soutient aussi le secteur du luxe (cuir, fleurs pour les parfums, etc.) et le tourisme (la beauté des paysages et les ressources gastronomiques). Tout cela contribue à la puissance française.

 

En 1940, quand la Chambre du Front populaire votait les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain puis trahissait l’accord conclu avec l’Angleterre en signant une paix séparée, seuls quelques Français continuèrent immédiatement le combat, pour l’essentiel des adolescents. Ceux qui manifestèrent Place de l’Étoile le 11 novembre 1940, ceux qui partirent à bord de bateaux de pêche depuis la Bretagne pour rejoindre la France libre. Parmi eux, une centaine d’hommes qui formèrent le commando Kieffer, qui eut le privilège de débarquer en Normandie le 6 juin 1944. Ce fil des temps et des actions humaines renvoie à la notion de puissance. Celle-ci est d’abord une volonté. On veut être puissant et l’on se donne les moyens de l’être. La puissance est la volonté d’être debout et d’avancer vers le but de la grandeur.

 

Puissance par imposition ou puissance par attraction ?

 

La Révolution française d’abord, la IIIe République ensuite ont développé une puissance d’imposition, ce qui passait par la colonisation. Pour être une puissance mondiale, la France devait conquérir puis administrer des territoires lointains, Tonkin, Annam, AOF, etc. La puissance s’est mêlée à l’expansion et à la diffusion de l’administration française. De là vient l’idée d’assimilation et d’intégration. Il fallait fabriquer des Français, de gré ou de force, chez des populations qui n’avaient guère donné leur avis là-dessus. C’est le principe de l’empire qui, de Napoléon à la colonisation a toujours été un désastre pour la France. Désastre économique, déroute politique, enlisement militaire.

 

Une autre vision de la puissance coexiste, une autre tradition française, non pas impériale, mais nationale. C’est la puissance par attraction. C’est celle de Richelieu, de Guizot, de De Gaulle. La puissance n’est pas l’expression d’un empire, mais d’une grandeur nationale. Elle passe par la défense du pré carré et le développement de la nation dans l’ensemble de ses secteurs : culturel, économique, militaire.

 

Richelieu n’a pas cherché à créer un Empire, à la mode Habsbourg, mais à défendre l’intégrité du territoire national, à desserrer l’étau de Vienne et de Madrid, à assurer la sécurité intérieure et à permettre l’essor de l’industrie et de l’agriculture. Les arts ne s’en sont que bien portés. La puissance nationale attire par le modèle qu’elle développe et la culture qu’elle est capable de produire. D’où l’essor de la langue française, des manufactures et la place principale occupée par la France dans le concert des nations européennes. Louis XIV a été l’un des premiers à rompre cet équilibre en faisant trop de guerre, plus que de raison. C’est-à-dire non plus des guerres de défense pour la consolidation, mais des guerres de conquête pour l’expansion, comme il le reconnut lui-même à la fin de sa vie. Trop de guerres, qui ont engendré un accroissement de la fiscalité et un appauvrissement du pays. Louis XV est revenu à la tradition classique de la puissance, celle des Capétiens : l’attraction.

 

C’est toute la théorie développée par Turgot. Un pays est puissant parce que riche et cette richesse provient du développement agricole et industriel. Au XVIIIe siècle, la France a connu une révolution de la productivité qui a permis une transformation de son économie et de sa culture. C’est l’amélioration de l’agriculture (avec la bergerie nationale et le croisement des blés), et le développement industriel (Oberkampf et ses toiles, Canson et ses papiers, Montgolfier et leurs ballons, etc.). Cet essor industriel a été brisé par la Révolution française et ses dix années de guerre civile ; la puissance est passée du côté de l’Angleterre, qui a créé le concept de révolution industrielle, en faisant croire qu’elle était née chez elle.

 

À rebours des thèses coloniales, Louis-Philippe et Guizot ont développé la stratégie des points d’appui. Une France forte, reconstruite et unie, et le contrôle de ports et de zones stratégiques à travers le monde pour assurer des opérations de déploiements. François Guizot comme Frédéric Bastiat ont fustigé les volontés coloniales portées par les républicains. Idées qui, arrivées au pouvoir en 1870, se sont ensuite déployées avec Jules Ferry et ses successeurs.

 

Lorsque Charles de Gaulle règle la question coloniale, de l’Afrique d’abord (1960) de l’Algérie ensuite (1962), il revient à la conception classique de la puissance. Pour lui, la France doit d’abord moderniser son agriculture et son industrie, développer l’arme nucléaire, déployer sa culture, et ne plus perdre son argent et son énergie dans les terres lointaines. Que ce soit un monarchiste admirateur de Richelieu qui assure ce retour à la puissance par attraction n’a rien de surprenant.

 

État stratège et droits de l’homme

 

De nos jours, la puissance est un mot honteux. La France la développe parfois, mais sans le dire et sans l’assumer. Avec le Royaume-Uni, c’est le seul pays d’Europe à disposer d’une armée digne de ce nom et à faire les efforts financiers pour cela. Au Sahel et au Mali, la France est seule devant les chimères d’une défense européenne. Or pour beaucoup de personnes bien intentionnées, la puissance passe nécessairement par une administration omnipotente, cachée derrière le masque de l’État stratège. Demeure cette idée, héritée de la Révolution française, que seul l’État, c’est-à-dire l’administration, peut diriger un pays, assurer le développement économique et piloter son développement. L’histoire économique en général et française en particulier contredit cette vision des choses.

 

Les grandes entreprises qui font aujourd’hui la fierté française et participent à sa grandeur se sont développées en dehors de l’État. Le train, l’automobile et l’aviation ont été créés et développés par le secteur privé, comme les télécoms et le secteur énergétique (électricité et pétrole). De même pour le secteur bancaire et industriel. Ce sont des personnes indépendantes ou des familles qui ont créé les embryons d’entreprises qui aujourd’hui figurent parmi les leaders mondiaux : Peugeot, Michelin, Wendel, Hénaff, la liste est longue. Ce n’est qu’ensuite que l’État a nationalisé un certain nombre de ses entreprises, en les gérant généralement mal. Air France en 1933, SNCF en 1937, EDF et Renault en 1946.

 

On peut en dire autant de la culture. Rien n’est plus contraire à ce secteur qu’une gestion administrative et ministérielle. L’art officiel est gavé d’argent public, mais incapable de produire des œuvres qui passeront le siècle. La puissance, c’est donc d’abord un pays avec des personnes formées et développées, capables d’innover, de créer, d’inventer, d’échouer et de se relever. Ainsi que des personnes prêtes à sacrifier leur vie pour la défense de leur patrie. Cela ne se réalise ni par des lois ni par des plans quinquennaux : l’amour de ses ancêtres et de son pays ne se décide pas par décret. C’est la vertu de piété filiale que l’on apprend de ses parents.

 

Quand la France cherche aujourd’hui à imposer les droits de l’homme par des boycotts ou des interventions militaires, elle revient à une conception expansionniste et imposée de la puissance. C’est généralement peu apprécié par les personnes et les sociétés qui subissent ces interventions. La véritable puissance, c’est celle qui attire de façon volontaire. Un pays est puissant quand l’étranger apprend sa langue, achète ses produits, lit ses livres, vit de son art. Molière, Balzac, Pasteur ont plus fait pour la puissance de la France que l’accumulation des administrations. La démesure et l’hubris s’imposent par la force et ne durent que tant que dure cette force. La puissance s’impose d’elle-même, par sa force d’attraction et s’inscrit ainsi dans un temps long. Elle est plus durable, parce qu’acceptée et aimée.

 

 

 

 

 

 

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

14 Commentaires

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  • Philippe

    3 décembre 2019

    La puissance oui fort bien mais avec une vision bien claire . Or que fait la France face au défi turc ? Erdogan menace d’ ouvrir sa frontiére vers l’ europe a un nouveau flux d’immigrés syriens . Macron-Merkel battent en retraite . Erdogan viole la zonne economique maritime de Chypre . L’ Europe s’ écrase . Erdogan passe avec Serraj le dirigeant de la moitié ouest de la Lybie , un accord de delimitation de ZEE , qui viole les Z.E.E de la Gréce et de Chypre . L’ Europe s’ écrase . Et sans parler de l’invasion turque au kurdistan syrien . La France est incapable d’ agir en mediterannée pour sauver ses interets et celui de ses allIès Grece et Chypre . Alors ou est elle cette puissance ?

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  • LKS

    2 décembre 2019

    Certes mais rappeler aussi les liens incestueux entre les très grandes entreprises et l’état auxquelles elles ont eu recours au préjudice des PME françaises…

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  • Jiff

    2 décembre 2019

    L’essentiel est dit et c’est pourquoi ce pays est foutu.

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  • Ponchon

    1 décembre 2019

    Superbe analyse et VERITE rétablie….suivre la politique des Capétiens : la force d’attraction et le moins d’ Etat possible. En général tout ce que l’état socialiste touche MEURT…c’est le cas de la France….REGRETS

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  • LUGOBONI

    1 décembre 2019

    Texte majeur qui défini, sans forfanterie, ni prétention, ce que nous pôuvons comprendre et considérer de la France. Au-delà d’une nation, la France est une Puissance, force d’attraction, tendant donc à l’universalisme ce qui lui permet, dans ce cas de vision d’elle-même, d’envisager sereinement l’immigration. La France ne l’envisage donc pas comme une nécessité d’intégration, mais une volonté réciproque d’ADOPTION, individu par individu, famille par famille. Dès lors, point de communautarisme, modèle d’immigration plus temporaire que définitif, convenant aux hotes anglosaxons, mais pas aux Français ; ces derniers désirent plus le migrant, comme un être d’ouverture, cherchant l’adoption de notre art de vivre pour installation définitive sur notre territoire exceptionnel. En revanche, la France qui se détruit sous les gouvernements de l’étranger, se perd, se rétrécit comme diluée dans des modèles obsolètes, sacrifiant, comme à tout autres, son essence particulière, libérale, égalitaire et fraternelle. Seule une France grande de ses qualités est universelle et compte pour le monde. A chacun de tenter de la penser ainsi , et d’agir sois même pour qu’elle le soit : à défaut les Français perdent une raison d’être en tant que tels…. FLU

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  • Bilibin

    29 novembre 2019

    Quel article! Bravo.

    On peut citer l’exemple du Japon, qui après un épisode expansionniste qui s’est mal terminé, investit aujourd’hui beaucoup dans l’industrie du divertissement, avec un succès remarquable, notamment en France qui est très friande de mangas.

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  • Ockham

    29 novembre 2019

    Puissance ! Qui la refuse tend le cou au licol et dans peu de temps ne gesticulera plus. L’avons nous ? Si cette puissance repose sur une énergie fossile qu’on ne possède pas et des moyens de communication qu’on a pas inventé qu’il faut aussi acheter aussi à l’étranger, la puissance est franchement à plusieurs ou n’est pas. Aussi, sans minimiser, bien au contraire, la valeur des soldats français, les envoyer sur 5 millions de Km² courir après des experts en guérilla connaissant de naissance parfaitement le terrain, les doutes virent au noir. IL faut s’appeler Hollande, le gentil bafouilleur qui se fâche tout rouge dans son palais, pour décider peut-être un nouveau Cameron ou Dien Bien Phu. Les doutes sont d’autant plus forts qu’ils ont un refuge inexpugnable en Libye sinon d’autres dont les dirigeants pêchent par omission et un réseau de renseignement de premier ordre sur nos faits et gestes dans les pays que nous défendons. L’heure est à un tournant effectivement grave. Pourquoi la France défendrait-elle seule l’Europe ?

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    • Charles Heyd

      30 novembre 2019

      Il faudrait déjà commencer par expliquer (en long et en large et pas seulement par “il n’y avait pas d’alternative”) en quoi la défense de l’Europe commence au Mali!
      Certes il fallait y aller et même flambi l’avait compris; mais pourquoi et accessoirement pour combien de temps; je crois d’ailleurs que les Maliens, peuple souverain (!?) ont aussi leur mot à dire et surtout leur travail à faire, si vous avez des réponses à ces questions, soyez gentil donnez les moi!

  • AlpineGG

    29 novembre 2019

    Tout est dit de la puissance positive dont la France doit retrouver la trace, qui la rend forte et utile au monde sans qu’elle lui impose sa présence. Tout est dit de cet impérialisme gaulois idiot qui aujourd’hui revêt d’une part les oripeaux d’un l’étatisme obèse, prédateur de la richesse de la nation au service de rentiers innefficaces, et d’autre part d’un faux libre échangisme où l’on n’impose pas une équité de règles aux autres. Et qui, comme par hasard, attire comme un aimant un impérialisme totalitaire renaissant, l’islamisme.

    Il faut continuer à écrire et parler de ce vrai chemin de la puissance raisonné, en espérant. Je me permets de vous conseiller la lecture du livre de Eric Delbecque et Christian Harbulot “L’idéologie de l’impuissance française”. Merci pour ce texte lumineux, et vive la France !

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  • Mouton noir

    29 novembre 2019

    Je ne sais pas si la France est actuellement puissante, en tous cas elle apparaît très attractive …

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  • Jacques Peter

    29 novembre 2019

    C’est la liberté qui permet l’innovation, l’investissement, la productivité et donc la puissance. Le rôle de l’Etat devrait être de favoriser l’avènement de cette liberté et de la protéger. C’est là tout le paradoxe: l’Etat qui entrave la liberté devrait la protéger.

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    • calal

      1 décembre 2019

      la liberte implique la comparaison entre les individus et la meritocratie.des concepts bien trop dangereux et fatiguants pour nos chefs.la rente c’est tellement plus facile…

    • Charles Heyd

      1 décembre 2019

      Je crois que c’est ce que Charles Gave se tue à expliquer: le libéralisme tout simplement!

  • marc

    29 novembre 2019

    Les droits de l’homme, c’est de la faiblesse, c’est du gauchisme liberal.

    L’homme n’a pas de droit, mais des devoirs.

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