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Jean-Baptiste Noé

Printemps arabes : 10 ans après

Déjà dix ans que s’est déroulés le mouvement des printemps arabes, parti à l’hiver 2010-2011 de Tunisie puis transmis à l’Égypte, à la Lybie, à la Syrie et au Yémen. Un mouvement qui a d’abord surpris les chancelleries occidentales avant de susciter un engouement sans borne. Les belles promesses ont fleuri : la démocratie devait se lever dans la région, le Maghreb et le monde arabe devaient suivre la voie de l’Europe et connaitre, eux aussi, leur moment démocratique. Comme l’Europe de l’Ouest en 1848 avec son printemps des peuples, comme l’Europe de l’Est en 1989 avec sa révolution de velours, le monde arabe connaissait son printemps politique. Dix ans après, quel bilan en tirer ?

 

En dix ans, rien n’a changé

 

À l’échelle du monde arabe, rien de neuf n’a émergé. La Tunisie a certes abandonné Ben Ali, mais un gouvernement islamiste a gagné le pouvoir. En Égypte, après la très brève parenthèse des Frères musulmans, les militaires sont revenus aux affaires, non plus avec Moubarak, mais avec Al-Sissi. En Algérie, rien n’a changé, en dépit des mouvements de protestation de 2019. Bouteflika est certes parti, mais il a été remplacé par un autre membre du système politique. En Syrie, Bachar Al-Assad, dont on promettait qu’il n’en avait plus pour longtemps, est toujours au pouvoir. Le moment État islamique semble se refermer et ne rester qu’une parenthèse. Au Yémen, la guerre se poursuit, terrible et dure, mais personne ne s’en intéresse. Seule la Lybie dénote un peu, il est vrai aidé par l’intervention franco-anglaise de 2011. Le pays est divisé entre est et ouest sans qu’une réconciliation n’apparaisse possible pour l’instant. Sans cette intervention, Kadhafi aurait très probablement maté la révolte et serait resté au pouvoir. Dix ans après, quel bilan ? Rien pourrait-on dire. Rien n’a changé et une personne qui se serait tenue éloignée des questions de la région depuis 2011 et qui s’y plongerait de nouveau ne trouverait aucune différence notable, nonobstant ici ou là le changement du dirigeant, chose bien normale en dix ans. Ce qui n’a pas changé non plus, c’est la cécité d’une partie des dirigeants européens.

 

Aveuglement stratégique

 

Alors que ce mouvement était typiquement arabe, et même uniquement maghrébin dans son origine, la plupart des dirigeants européens ont calé sur eux un regard ethnocentré. Le nom même utilisé, celui de « printemps arabes » renvoie aux événements historiques connus en Europe, comme si le monde arabe ne pouvait pas avoir une histoire originale. Il fallait que l’histoire soit la même partout et que le mouvement révolutionnaire et progressiste débuté en Europe se propage au reste du monde, à commencer par la rive sud de la Méditerranée. Chose curieuse, des personnes qui fustigent la période coloniale, qui appellent au respect des cultures et des peuples, à la reconnaissance de la différence sont incapables, au contraire, de penser et de comprendre la diversité culturelle et politique du monde. Ils sont incapables de comprendre que l’islam puisse être autre que la culture chrétienne qui irrigue l’Europe, incapables de concevoir que l’histoire et la politique des pays musulmans et arabes puissent ne pas être la même et ne pas avoir la même trajectoire que celle des pays d’Europe. Jamais nous n’avons eu une telle cécité sur l’autre que depuis que l’on appelle sans cesse à son respect et à la reconnaissance de ses différences. Dans l’esprit de ces dirigeants, il faut absolument que la révolution née en Europe se propage partout et que la démocratie soit acceptée sous toutes les latitudes. La différence et l’altérité culturelle, religieuse, politique, civilisationnelle sont pour eux des impensés. Relire les déclarations péremptoires des dirigeants européens d’alors fait sourire face à tant d’aveuglement et de cécité, alors même qu’ils sont censés être les personnes les mieux renseignées grâce au réseau des ambassades, des diplomates et des renseignements extérieurs.

 

Voici ce que disait notamment Nicolas Sarkozy le 27 février 2011 :

 

« En opposant la démocratie et la liberté à toutes les formes de dictature, ces révolutions arabes ouvrent une ère nouvelle dans nos relations avec ces pays dont nous sommes si proches par l’histoire et par la géographie. Ce changement est historique. Nous ne devons pas en avoir peur. Il porte en lui une formidable espérance, car il s’est accompli au nom des valeurs qui nous sont les plus chères, celles des droits de l’homme et de la démocratie. Pour la première fois dans l’histoire, elles peuvent triompher sur toutes les rives de la Méditerranée. Nous ne devons avoir qu’un seul but : accompagner, soutenir, aider les peuples qui ont choisi d’être libres. »

 

Le soutien a été pour le moins minime et l’intervention militaire en Lybie n’a guère contribué à renforcer la stabilité de la zone. Plus loin, il appelle à aider ces pays pour favoriser leur développement :

 

« De même l’Europe doit se doter sans tarder de nouveaux outils pour promouvoir l’éducation et la formation de la jeunesse de ces pays du sud de la Méditerranée, imaginer une politique économique et commerciale pour favoriser la croissance de ces jeunes démocraties qui veulent naître. »

 

Là aussi, on peut considérer que l’objectif n’a pas été atteint. Toujours le mythe du développement, toujours l’idée, dont l’échec est pourtant patent, qu’il faut aider les pays « du sud » par des dons, des prêts, des politiques économiques et qu’ainsi ces pays pourront « se développer ». Terme bien vague que cette notion de développement, dont on cherche en vain un pays qui se soit effectivement « développé » après avoir reçu de telles aides.

 

Comme à son accoutumé lyrique et grandiloquent, Dominique de Villepin était parti dans des envolées politiques certes belles, mais sans effet :

 

« Comment ne serions-nous pas fiers de ce mot d’ordre des gavroches arabes, « dégage », dans cette langue française qui a porté à travers le monde le rêve de Victor Hugo ? […] Les peuples égyptien et tunisien se sont libérés par eux-mêmes. Ils se sont libérés sans violence. Ils se sont libérés avec, pour seule arme, leur dignité nue. »

 

C’est peu dire que les gavroches arabes n’ont pas donné grand-chose et comment pourrait-il en être autrement quand on se rappelle que Gavroche, le personnage de Victor Hugo, est mort lors de l’insurrection de juin 1832 qui n’a abouti à rien. Le lyrisme certes, mais l’échec politique surtout.

 

2011 permit malgré tout de voir Bernard-Henri Lévy dans ses œuvres, chemises ouvertes pour défendre les insurgés de Benghazi, retrouvant la jeunesse de ses années yougoslaves. Ce qui importe, dit-il, ce ne sont pas les résultats, mais les processus. La révolution doit valoir pour elle-même, non pour son aboutissement :

 

« Les révolutions ne sont pas des événements, mais des processus. Ces processus sont longs, conflictuels, semés d’avancées soudaines et de retours en arrière décourageants. Mais rien ne dit qu’il n’en ira pas de l’Égypte de ce début de XXIe siècle comme d’autres grands pays, héritiers de civilisations immenses et qui ont pris le temps d’accoucher de leur avenir : la France, par exemple, où l’on dut en passer par une Terreur, une contre-Terreur, deux Empires, une Commune écrasée dans le sang, avant de voir naître la République – ou ces pays sortis du long coma communiste et tâtonnant vers une démocratie dont la première étape aura été le retour au pouvoir, par les urnes, de tel Parti communiste ou, pire, l’apparition d’une chimère nommée Poutine et synonyme de crimes qui n’ont rien à envier à ceux des tsars rouges du siècle dernier. Regrettera-t-on la chute du Mur à cause de la guerre en Tchétchénie ? 1789 et la glorieuse Gironde au motif des massacres de septembre ? Non, bien sûr. Et c’est pourquoi la leçon de ténèbres venue, ces jours-ci, du Caire ne me fait pas regretter le souffle du printemps de Tahrir. Promesse toujours vive. Le combat continue. » (in Le Point, « Égypte, année zéro », 28 juin 2012)

Outre le grotesque consistant à comparer Poutine aux crimes de Lénine et de Staline, il n’est nullement certain que les Égyptiens partagent la vision de BHL sur les événements survenus dans leur pays. Toujours cette imposition sur l’autre de grilles de lecture européenne.

 

Le Sahel : l’héritage des printemps arabes

 

Et si l’héritage des printemps arabes se trouvait au Sahel ? Avant sa chute, Kadhafi donna aux Touaregs des stocks d’argent et d’armes qui permirent leur révolte. L’intervention française de 2013 est la conséquence directe de celle de 2011 en Libye. Le déploiement de l’État islamique au Sahel est le prolongement de celui qui a sévi en Irak et en Syrie. La descente du mouvement islamiste vers le sud du Sahel, l’Afrique noire et le golfe de Guinée est le résultat de sa libération dans les pays arabes. Si le Maghreb a peu changé, si la situation est revenue à la normale en Égypte et en cours de normalisation en Syrie, c’est finalement le Sahel et les pays d’Afrique qui ont été mis en mouvement par ces révolutions. Il est fort probable que ce soit là, dans cette bande sahélienne instable, que se jouent les prochaines révolutions, et non sur la rive sud de la Méditerranée, comme des commentateurs épiques l’ont alors conceptualisé.