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Jean-Baptiste Noé

Pas de puissance sans bonne formation

Réindustrialisation et relocalisation reviennent à la mode. Si cela ne peut se faire sans une réforme profonde de notre système fiscal et social, il y a un autre domaine essentiel pour permettre une puissance économique, celui de l’éducation, primaire et supérieure. La puissance économique, le développement technologique, l’innovation ne seront que des rêves s’il n’y a pas en deçà de cela un solide système éducatif pour le permettre. Or nous en sommes très loin.

 

Concurrence des écoles supérieures

 

Le refus de l’université française de sélectionner ses étudiants, en licence et en master, le monopole de la collation des grades, l’infiltration gauchiste d’un très grand nombre de facs et d’écoles publiques empêche de fournir une formation supérieure de qualité. L’université se refuse à former des élites et à les faire travailler. Or il n’y a pas de pays puissant sans élite, dans tous les domaines de l’activité économique : médecine, droit, ingénieur, économie, etc. Il y a un siècle, la France était le berceau de l’automobile et de l’aviation. Cela a été rendu possible grâce à des ingénieurs passionnés et innovants et des hommes capables d’engloutir des capitaux importants dans leur passion. Nous avons besoin des mêmes conditions humaines et financières pour inventer les technologies qui seront essentielles dans les décennies à venir. Que des universités accordent des 10 systématiques à tous leurs étudiants sous prétexte de confinement est une absurdité sans nom. Comment ces étudiants peuvent croire que leur valeur sur le marché du travail sera grande après une telle farce ? Ce qu’ils ne comprennent pas non plus, c’est que la sélection se fait toujours, soit de façon ouverte soit de façon cachée. Quand on refuse, par principe, de sélectionner les élèves à l’entrée de la licence en les prenant tous, bons et mauvais, de facto on décourage les meilleurs étudiants qui vont alors choisir d’aller ailleurs. La fac sélectionne donc : elle prend les plus mauvais, elle rejette les meilleurs.

 

Le gâchis volontaire de la jeunesse

 

Jusqu’à présent, les meilleurs Terminales allaient en classes préparatoires ou en écoles post-bac. Depuis une dizaine d’années un phénomène prend de plus en plus d’importance, le départ vers d’autres pays européens des meilleurs étudiants, qui préfèrent aller en Angleterre, en Suisse ou en Belgique. Cela concerne toutes les filières : scientifiques, droit, hôtellerie, médecine. Lorsque je dirigeais un lycée, j’ai vu ainsi d’excellents élèves, admis dans les meilleures prépas parisiennes, refuser d’y aller, préférant étudier à Lausanne ou à Londres. Il est peu probable que ces éléments moteurs reviennent. Il sera plus facile de relocaliser des usines que des personnes de haute qualité parties à l’étranger. C’est un secret de Polichinelle que de nombreuses universités et écoles de province, sous-cotées et aux résultats pédagogiques médiocres, recrutent massivement leurs étudiants dans les anciens pays du Tiers-monde, officiellement pour former les futures élites de ces pays, officieusement pour remplir leurs classes et ainsi toucher subventions et prébendes. Comme me le disait un ami professeur de droit dans l’une de ces universités : « Si la sélection était rigoureuse, entre la L1 et la L2 on ne garderait pas grand monde. Mais si on le fait, il n’y a plus assez d’étudiants et nos postes vont être supprimés. Donc on garde les étudiants pour conserver nos places ». Qui pourrait le leur reprocher ? Ils ne vont pas lutter seuls contre un système universitaire absurde. L’étudiant est une marchandise, qui s’échange sur le marché mondial de l’enseignement supérieur. Les meilleures écoles sélectionnent, font payer cher, accordent de nombreuses bourses et attirent les meilleurs. Les facs poubelles captent ce qu’elles peuvent : les étrangers qui gagnent ainsi des visas d’entrée et une protection sociale, des pauvres lycéens qui n’ont pas conscience du fonctionnement du système universitaire et qui vont perdre leur temps et leurs années. Dans tous les cas, c’est un immense gâchis de la jeunesse. Quel pays peut ainsi se priver de cette ressource humaine en ne la développant pas et en ne réfléchissant pas au meilleur moyen de la former ? Quelle tristesse de voir tant de lycéens trainer depuis le 15 mars, sans avoir rien à faire, ni cours ni bac. Ne pourrait-on pas leur proposer des choses plus passionnantes que de zoner dans les rues ? Ne pas utiliser cette jeunesse à des choses positives, c’est refuser d’être une grande puissance.

 

La faillite du primaire

 

Il y aurait beaucoup à dire aussi sur la faillite de l’école primaire et secondaire. Rappelons que ce ne sont pas les moyens qui sont en cause, ils n’ont cessé d’augmenter, mais les méthodes et le contenu des cours.

 

Évolution des dépenses intérieures d’éducation (en milliards d’euros)

 

1980 : 74.4

1990 : 96.6

2000 : 129.9

2010 : 140

2018 : 157 (soit 6.7% du PIB)

 

 

Évolution du coût moyen d’un élève, en euro

 

Année École Collège Lycée Classes prépa
1990 3740 6380 7700
2000 5270 8030 11 190
2010 5870 8500 12 060
2018 6 820 8 780 11 200 15 700

 

 

Ces chiffres sont issus du ministère de l’Éducation nationale. Dépenser tant d’argent pour des résultats si médiocres avec des professeurs si maltraités est un échec douloureux. Les dépenses d’éducation sont aujourd’hui le premier budget de l’État. Si on revenait aux dépenses de 1980, il serait possible de baisser les impôts d’autant (82 milliards d’euros de baisse, ce n’est pas rien. L’IR « rapportait » 72 Mds€ en 2016). Moins d’impôt et une meilleure éducation : ce serait déjà une voie gagnante dans la mondialisation et la compétition internationale.

 

Les difficultés de l’enseignement supérieur vont fragiliser les entreprises, qui vont manquer de cadres et de salariés bien formés, atouts indispensables dans la guerre économique. Mais le problème est le même pour le primaire et le secondaire. Des élèves qui ne maitrisent pas l’orthographe, qui n’apprennent pas le sens du travail et de l’effort, qui sont imbibés de pédagogisme ne pourront pas donner de bonnes choses. Pendant le confinement, on a vu des entreprises faire cours dans leurs locaux afin d’occuper les enfants de leurs salariés durant les journées. C’est une excellente initiative, qui pourrait se pérenniser et s’accentuer. Il y a une vingtaine d’années sont apparues les crèches d’entreprise, pourquoi ne pas aller plus loin et créer des écoles d’entreprise ? En passant par un prestataire privé, qui fournirait les professeurs, les programmes pédagogiques et les documents de cours, il est possible de fournir de bons cours avec deux fois moins de dépense. Les entreprises pourraient utiliser une partie de leurs locaux pour cela, locaux qui seraient affectés à d’autres tâches lors des vacances scolaires (4 mois sur 12). En s’affranchissant de la pédagogie de l’éducation nationale et en employant des méthodes qui fonctionnent, il est possible d’avoir des classes de 25 élèves d’âges et de niveaux différents et de bien leur enseigner. Ce serait un réel service pour les salariés et une plus-value pour les entreprises.

 

Si la France veut continuer à peser sur la scène mondiale, à affronter la guerre économique et à innover, il lui faut former des nouvelles générations qui maîtrisent les fondamentaux de la langue et de la culture. L’éducation est un élément clef. C’est ce que fit Robert Papin en 1978 en fondant HEC entrepreneurs ; un nom presque inconnu en France alors qu’il a joué un rôle majeur dans la formation des élites et des chefs d’entreprise. En abandonnant la méthode des cas pour créer celle de la formation-action, Robert Papin a permis de former les intelligences, mais aussi les vertus et les qualités humaines, tout en faisant prendre conscience de l’importance d’un sain patriotisme économique. Former des chefs d’entreprise et des cadres est un sujet hautement stratégique pour l’avenir économique d’un pays. La puissance passe par la bonne éducation. Sans rénovation de ce domaine-là, tout discours sur la puissance et la souveraineté est vain.