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Jean-Baptiste Noé

Nouvelle section Géopolitique

Chers amis lecteurs,

C’est avec grand plaisir que nous inaugurons une nouvelle section sur le site de l’Institut des Libertés, dédiée aux chroniques Géopolitique sous la responsabilité de  Jean-Baptiste Noé.

Jean-Baptiste Noé est historien et géopolitologue. Il est professeur d’histoire et d’économie dans un lycée parisien.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (Bernard Giovanangeli, 2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la liberté scolaire : Rebâtir l’école. Plaidoyer pour la liberté scolaire (Bernard Giovanangeli, 2017).

Élargir nos horizons nous semble un défi intéressant pour 2017 et nous remercions chaleureusement notre nouvel intervenant de s’astreindre à cette lourde tâche.

Je compte sur nos commentateurs pour un accueil à la hauteur de vos passions. 

Très bonne lecture,

 

Géopolitique : regarder le monde tel qu’il est

 

 

Le terme de géopolitique est aujourd’hui tellement employé qu’on en oublie qu’il fut longtemps interdit de médias et banni de l’université. Sa faute était d’avoir été utilisé par les nazis ; il disparut donc dans le grand mouvement de dénazification qui prévalu après-guerre. Une réunion solennelle se tint en Sorbonne pour le rejeter et les chaires de géopolitique furent fermées. De temps en temps, les auteurs se risquaient à parler de géographie politique, mais sans oser aller plus loin. Il réapparut dans le langage journalistique lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, en 1979. Mais ce terme était alors péjoratif. Avec la chute de l’empire soviétique, on redécouvrit la valeur des permanences culturelles et politiques, les affrontements entre les peuples et la lutte pour l’espace. La réflexion géopolitique, mise entre parenthèses durant toute la Guerre froide, fit un retour triomphal, si bien qu’aujourd’hui le terme est utilisé à tort et à travers. Si l’on suit la définition donnée par le géographe Yves Lacoste, la géopolitique, c’est l’étude des rapports de force dans l’espace. Certes, elle étudie les relations internationales et la diplomatie, mais elle ne se limite pas qu’à cela. Certes, elle fait abondamment usage de l’histoire, mais pas uniquement. La géopolitique est une science académique qui essaye de comprendre le monde tel qu’il est. Pour cela, il faut faire usage de tous les critères d’analyse : économie, culture, criminalité, relations internationales, histoire, théories des idées politiques…

Elle étudie également les sentiments et les ressentiments des peuples et des nations. Mais fondamentalement, la géopolitique se veut réaliste : il s’agit de voir le monde tel qu’il est, et non pas tel que nous aimerions qu’il soit. Il s’agit de prendre en compte le fait que la terre est composée de multiples peuples et cultures et que chacun a sa façon de vivre et de penser. L’erreur de beaucoup d’Occidentaux est de sombrer dans l’idéologie du « même », c’est-à-dire de croire que les autres sont comme nous et qu’ils aspirent aux mêmes objectifs que nous. Nous le constatons avec le fléau de l’islamisme, l’erreur étant de projeter sur ses adeptes nos rêves et nos espérances alors que leur schéma de pensée est radicalement différent du nôtre.

Henri Bergson mettait déjà en garde ses contemporains contre le fléau de la pensée rétrécie qui refuse de prendre en compte la dimension de l’autre : « Travaillons donc à dilater notre pensée ; forçons notre entendement ; brisons, s’il le faut, nos cadres ; mais ne prétendons pas rétrécir la réalité à la mesure de nos idées, alors que c’est à nos idées de se modeler, agrandies, sur la réalité. » (La pensée et le mouvant, Félix Alcan, 1934, p. 237.)

 

L’espace et le temps

 

La géopolitique voyage dans l’espace et le temps.

 

L’espace, parce qu’il lui faut prendre en compte la réalité multiscalaire. Une bonne réflexion se fonde toujours sur plusieurs échelles : la région, le pays, le continent, le monde. On peut faire aussi de la micro géopolitique, réfléchir à l’échelle des villes voire des quartiers. Pour certaines études, cela se révèle riche et passionnant.

Le temps, parce que l’homme s’inscrit dans la durée et parce qu’il agit en fonction de la densité temporelle qui est la sienne. La géopolitique analyse les permanences du temps long et les inflexions du temps court. Souvent, ce qui apparaît comme nouveau et comme rupture n’est, à l’échelle du temps long, que continuité et permanence. Associer l’échelle et le temps, la géographie et l’histoire, assure de porter un regard plus réaliste sur le monde. Ce qu’exprimait Raymond Aron : « L’espace, le nombre, les ressources définissent les causes ou les moyens matériels d’une politique. » (Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962, p. 186.)

 

Croiser les domaines d’étude

 

Les sociétés et les personnes étant complexes, il faut, pour les saisir, les analyser dans leur complexité. Or trop souvent les analyses sont sélectives et limitées : on étudie l’économie d’un pays, sa vie politique, sa dimension culturelle, sans mettre tous ces éléments en rapport. À ce titre, l’étude de la culture est fondamentale pour bien percevoir les fonctionnements d’une société, ce que l’on désigne sous le nom de géoculture. Prenons l’exemple du vêtement : il n’est pas anodin que la cravate, symbole de la tenue européenne, se soit diffusée sur la plupart des continents quand, à l’inverse, les chefs d’État qui veulent signifier leur indépendance refusent le port du vêtement occidental pour revêtir le costume traditionnel de leur pays. Des analyses similaires et profondes peuvent être portées en étudiant la gastronomie ou, moins drôle, la criminalité. Ces champs d’études sont des révélateurs attentifs des sociétés et des loupes grossissantes des tensions qui les parcourent.

 

Les écoles de la géopolitique

 

Le terme géopolitique fut forgé par le juriste suédois Rudolf Kjellen (1846-1922), qui était professeur de sciences politiques et d’histoire. À sa suite, trois écoles et courants se sont formés : les écoles anglo-saxonnes, allemandes et françaises, chacune étant marquée par la politique de son pays et les interrogations de son temps. En effet, chaque pays a sa propre vision géopolitique, en fonction de son histoire, de sa situation, de sa puissance. Chaque pays développe une géopolitique particulière, qu’il faut connaître pour comprendre les réactions de ce pays.

 

Le prisme culturel est essentiel à la géopolitique : l’espace est une réalité objective, mais les hommes et leurs communautés ne le saisissent qu’à travers leur subjectivité. C’est cette subjectivité qu’il nous faut analyser et comprendre. D’où l’importance du symbolisme géopolitique, des images, des visions, des perceptions. Il y a une interaction permanente entre les conditionnements structurels et le volontarisme des acteurs. Depuis quelques années, les auteurs de géopolitique étudient beaucoup ces aspects symboliques et les perceptions, fondamentales pour comprendre les ressorts des personnes.

 

Le souci de la terre

 

D’une façon générale, les peuples qui détiennent une terre veulent la conserver et n’acceptent pas que d’autres peuples viennent la leur prendre. Les conflits pour la terre cachent souvent des conflits pour la captation des ressources ou pour la possession de lieux symboliques. C’est le cas, par exemple, du champ des merles, lieu du combat des Serbes et des Turcs le 28 juin 1389, qui se solda par la défaite militaire des premiers, mais qui fit de cet événement la date fondatrice de la conscience nationale serbe. Sans cette dimension éminemment symbolique, on ne peut comprendre l’attachement des Serbes à la terre du Kosovo et leurs combats pour la conserver, notamment lors des multiples guerres balkaniques.

 

Une méthode d’approche

 

La géopolitique est une méthode d’approche plutôt qu’une science, c’est une méthode de compréhension qui ne donne que ce qu’elle a. L’erreur serait de vouloir en faire un modèle unique de compréhension qui permettrait toutes les prospectives et toutes les anticipations. Certes, la méthode géopolitique permet de prévoir parce qu’elle s’attache à relier les liens entre les causes et les conséquences, mais ce n’est pas une boule de cristal qui illumine le futur.

 

Économie et géographie

 

Le lien entre l’économie et la géographie doit également être appréhendé. Le milieu imprègne l’homme et le modèle, mais c’est aussi par l’affrontement avec le milieu, et sa maîtrise que l’homme se forme et se déploie. Le déterminisme du milieu est aussi une façon pour l’homme, de constituer sa société. Cette tension entre volontarisme et déterminisme est une constante fondamentale. Trop souvent, on estime que les peuples qui ont réussi l’ont fait parce que leur milieu était favorable. C’est oublier qu’il n’en était rien à l’origine, et que ce sont les peuples qui ont façonné le milieu pour le rendre productif. Les exemples, en France, ne manquent pas : plantation des forêts de Sologne et des Landes dans des espaces marécageux, aménagement du port de Dunkerque sur une côte complètement hostile, création des stations de ski en zone montagneuse déprimée… À l’inverse, on pourrait dresser la liste de ces sites centraux qui ont tout pour être mis en valeur et pour être des lieux de développement, mais qui ne sont rien, faute de volonté pour en tirer le meilleur. Cette capacité à créer et produire à partir d’une donnée neutre est le fondement du capitalisme.

 

La clef de la puissance

 

La géopolitique est au service d’une vision de la puissance. Pour bâtir la puissance, il y a l’espace, mais aussi le nombre et la ressource. Entre la politique d’une part et l’économie d’autre part, les relations ne sont pas toujours aimables. Dans les années 1990 est née la notion de géoéconomie, fondée par l’Américain Édouard Luttwak. Nous étions alors dans l’euphorie de la fin du monde soviétique et dans l’idée que la paix perpétuelle allait enfin succéder à la guerre continue. La géoéconomie analyse également le fait que la puissance ne repose plus uniquement sur la guerre, mais aussi sur l’économie et le commerce, d’où les notions de guerre commerciale et de guerre économique qui en ont dérivé.

Puissance politique, puissance militaire, puissance commerciale, laquelle prime sur les autres ? Le débat est ancien et jamais achevé ; on en trouve les prémices jusque chez Thucydide et sa Guerre du Péloponnèse.  

Néanmoins, il est vrai que le commerce et les échanges de marchandises abaissent les rivalités guerrières et créent des liens forts entre les peuples. Le doux commerce vanté par Montesquieu est une autre façon de bâtir la paix. L’Europe, à cet égard, en est un exemple remarquable. Cette Europe qui est la nation mère de la géopolitique et qui pourtant, après tant de guerres et de conflits, semble avoir renoncé à l’idée de puissance et à la volonté d’influence.