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Charles Gave

Nos Monnaies sont-elles encore des étalons de valeur ?

Revenons à la définition classique des monnaies qui doivent remplir trois fonctions.

  1. Instrument d’échange, pour éviter le troc.
  2. Etalon de valeur, pour pouvoir établir un système de prix qui guidera les consommateurs et donc les entrepreneurs.
  3. Réserve de valeur, pour pouvoir faire entrer le temps dans le calcul économique.

Depuis un grand moment, je peste contre le fait que les banques centrales dans nos pays ont décidé de ne plus assumer la fonction de « réserve de valeur » de la monnaie, toutes occupées qu’elles sont à procéder à l’euthanasie du rentier, si chère à monsieur Keynes. Comme je l’ai souvent expliqué, en instituant des taux réels ou nominaux négatifs elles empêchent ainsi les agents économiques de faire rentrer le temps dans leurs calculs.

Et alors me direz-vous, quelle importance ? Ma réponse est : Une différence gigantesque et voici pourquoi.

Si la monnaie ne prend plus en compte le temps puisque les taux d’intérêts sont faux et ne sont plus des prix de marché, alors la même monnaie ne peut plus être un étalon de valeur pour tous les biens et services.

Il nous faudra au moins deux monnaies à l’intérieur du système économique, une qui nous servira d’étalon de valeur et d’échange pour les biens à duration très courte, telle la baguette de pain ou le café sur le zinc, et l’autre qui nous servira à acheter des biens à duration tres longue tel un immeuble d’appartements en location.

Et c’est bien entendu dans la deuxième monnaie que les agents économiques essaieront de mettre leur épargne.

Et ce schéma de double monnaie, l’une instrument d’échange et étalon de valeur pour les biens d’usage courant, l’autre réserve et étalon de valeur pour les biens à duration très longue a existé depuis longtemps, par exemple en Amérique Latine ou en Asie où coexistaient souvent deux monnaies, l’une à usage « court », presque toujours la monnaie locale émise par le gouvernement, l’autre le dollar US, réservé aux transactions sérieuses.

Et s’il existe deux monnaies à l’intérieur du même système, comme chacun le sait, instantanément, se remet en route la première loi économique mise en lumière dans l’histoire (XVI -ème), la Loi dite de Gresham qui stipule que « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Dans la réalité, tout le monde se sert pour les achats courants de la « mauvaise monnaie », essayant en fait de s’en débarrasser le plus vite possible tout en gardant soigneusement la « bonne monnaie » qui du coup disparait de la circulation.  Sur le moyen terme, la bonne monnaie voit toujours son cours monter par rapport à la mauvaise. Et donc si je mesure le cours des actions que je détiens dans la « mauvaise » monnaie, j’ai l’impression que je me suis fortement enrichi, alors que si je mesure le cours des mêmes actions dans la bonne je me suis appauvri.

C’est ce que montre mon premier graphique.

 

Dans le fond, et aussi curieux que cela paraisse, le marché des actions US depuis 1970, a baissé si je le mesure en or (-16% depuis 1970) alors qu’officiellement il a vu ses cours en dollar multipliés par 43.4 X

MAIS, j’ai touché des dividendes pendant cinquante ans ET j’ai eu deux immenses marchés haussiers : 1980-2000et 2011 -2019, hachurés EN VERT sur le graphique.

Et la question que le lecteur vigilant va me poser est certainement : Comment savoir que je suis dans une période verte ou dans une période blanche ?… ce qui est un peu la recherche du Graal dans mon métier.

Et voici ma réponse : le lecteur doit déterminer s’il y a UNE SEULE monnaie dans le système national ou DEUX. Et quand la monnaie nationale n’est plus une réserve de valeur, alors réapparait toujours la réserve de valeur éternelle qu’est l’or. Il me faut donc à tout moment mesurer le rapport des prix entre les deux « monnaies ». Et pour se faire, le lecteur doit regarder le ratio entre la valeur des deux monnaies, monnaie nationale contre or, comme présentée dans le graphique suivant, où je montre ce ratio entre le 10 ans américain et le cours de l’Or.

 

« La mauvaise monnaie chasse la bonne » nous dit Gresham.  Et donc le prix de la bonne monnaie doit monter par rapport au prix de la mauvaise monnaie. Le « prix » du dollar prenant en compte le temps c’est la rentabilité totale d’une obligation du gouvernement américain à 10 ans. Le prix de l’or, c’est son cours aujourd’hui.

Le ratio entre les deux « prix » depuis 1970, c’est la ligne bleue.

  • Si elle baisse, cela veut dire que les obligations US font mieux que l’or et qu’il n’y a donc qu’une seule monnaie dans le système puisque le dollar est une meilleure réserve de valeur que l’or et que le dollar chasse l’or vers le bas.
  • Si la ligne bleue monte, l’or est une meilleure réserve de valeur, puisqu’il monte par rapport à une obligation US, et cela veut sans doute dire la banque centrale US est en train d’essayer de me voler mon épargne, que je dois donc convertir en or toutes affaires cessantes.
  • Et dans le graphique, j’introduis une moyenne à 5 ans du ratio or contre obligation US (ligne rouge) comme règle de décision.
  • Quand la ligne bleue est au- dessus de la ligne rouge, j’ai de l’or et pas d’obligation et quand elle est en dessous, des obligations et pas d’or, et les périodes ou j’ai des obligations correspondent peu ou prou a celles ou je dois avoir des actions car je suis dans un vrai marché haussier sur les actions (voir le premier graphique). Les lignes pointillées verticales indiquent le passage d’une période à une autre.

Ce qui m’amène à la question suivante, mais pourquoi donc les actions préfèrent elles qu’il y ait une seule monnaie et non pas deux, ou trois ou quatre…Le système capitaliste ne préfère-t-il pas la concurrence au monopole ? Vérifions d’abord que c’est bien le cas en regardant notre dernier graphique.

Curieux : Quand l’or fait mieux que le marché obligataire US, et que donc il y a deux monnaies qui se battent dans le système, le multiple cours bénéfice des actions américaines baisse.

Lorsque le dollar règne suprême, les actions américaines deviennent de plus en plus chères, avec un multiple cours bénéfice qui ne cesse de monter…pourquoi ?

Je vais offrir un certain nombre de réponses à cette question, mais je ne suis pas sur qu’elles soient valables. Le système capitaliste, que j’essaie de comprendre depuis cinquante ans au moins, est à la fois extraordinairement simple dans ses principes et immensément compliqué dans ses détails de fonctionnement. J’admire beaucoup les gens qui le condamnent sans appel, tout en n’y comprenant rien, et dont les interventions dans le système amènent inéluctablement à un appauvrissement généralisé et à la fin de la démocratie, qui en est sa traduction politique.

Voici donc mes explications, non mutuellement exclusive que je livre avec toutes les précautions d’usage.

  1. Les taux d’intérêts trop bas (euthanasie du rentier) qui sont la cause du retour de l’or dans le système comme réserve de valeur sont en fait un impôt sur la constitution de l’épargne nouvelle. Cet impôt amène donc à une baisse de l’épargne et donc à terme de l’investissement, de la productivité et du niveau de vie moyen.
  2. Les taux d’intérêts trop bas freinent -ou empêchent- la création destructrice chère à Schumpeter et du coup capital et travail restent « coincés » dans des entreprises qui ne devraient plus avoir accès ni à l’un ni à l’autre, ce qui fait baisser la rentabilité des entreprises qui devraient survivre, ce que traduit la baisse des multiples cours bénéfice.
  3. L’existence de deux monnaies fait naitre une industrie (ingénierie financière, trading, hedge- funds etc…), qui n’a comme but que d’arbitrer entre les deux monnaies mais cette émergence n’ajoute aucune valeur tout en consommant du capital et du travail qui seraient mieux employés ailleurs.
  4. Enfin et surtout, les taux d’intérêts trop bas facilitent le financement des deficits budgétaires et donc la croissance du poids de l’Etat dans l’économie. Et comme il n’y a aucune destruction possible dans les affaires gérées par l’Etat, et que la rentabilité du capital investi par les autorités étatiques, en particulier dans les transferts sociaux, est négative, la hausse du poids de l’Etat est toujours et partout suivie par une baisse de la croissance économique et une hausse du chômage, et donc par une baisse des multiples cours bénéfice.

Conclusion.

Dans cette petite étude un peu aride, j’ai raisonné comme si la monnaie alternative était toujours l’or, mais le bitcoin rentre sans doute dans le schéma que je viens de décrire.

L’avantage de l’or sur le Bitcoin est qu’en aucun cas l’or n’ira à zéro, ce qui ne me parait pas impossible pour le Bitcoin si nous n’avions plus accès à l’internet soit par diktat politique, soit par manque d’électricité, mais aussi si nous retournions à l’étalon-or pour l’une des grandes monnaies.

Je peux me tromper, mais cela fait un grand moment que je dis que tel est le but de la Chine pour le Yuan.

La vraie alternative au Bitcoin est donc le 10 ans Chinois.