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Jean-Baptiste Noé

Nigéria : le pays qui n’en finit pas de tomber

Situé sur le littoral du golfe de Guinée, la frontière nord en contact avec la bande sahélienne via le Tchad et le Niger, le Nigéria est l’un des pays les plus préoccupants d’Afrique. Les attaques et les enlèvements de jeunes filles ne cessent de se développer, les mouvements terroristes et mafieux agissent avec une grande impunité, Boko Haram n’étant pas seul en cause. La liste des attaques que la pays a connu entre la mi-février et début mai 2021 illustre la faillite de cet État et le drame vécu par les populations. Florilège de ces attaques après collation des articles et des dépêches de presse :

 

3 mai

30 morts dans une attaque contre une garnison militaire menée par le groupe Etat islamique en Afrique de l’Ouest.

2 mai

Huit morts après des attaques de deux bases de l’armée par des djihadistes. Une personne a été tuée lors de l’attaque sur la première base samedi. Sept autres ont été tuées lors de l’attaque sur la deuxième, dimanche.

 

29 avril

Annonce de la mort de deux étudiants de l’université Greenfield, dans l’État de Kaduna. Les étudiants faisaient partie d’une douzaine de personnes enlevées dans leur école le 20 avril par un groupe armé qui aurait exigé plus de 2 millions de dollars pour leur libération. Les deux étudiants auraient été assassinés par leurs ravisseurs. Les cadavres de trois autres personnes qui avaient été enlevées avaient été retrouvés trois jours plus tôt dans un village proche de l’université.

D’autres enlèvements ont également été signalés lundi après-midi dans les États de Kaduna, Oyo, Osun et Benue, où neuf étudiants ont été emmenés de leur université.

Plusieurs groupes armés ont attaqué plusieurs écoles de la région et enlevé des centaines d’enfants pour obtenir une rançon.

 

27 avril

Nord-est du Nigeria : au moins trente et un militaires tués dans une embuscade djihadiste.

Une vingtaine de véhicules de l’État islamique en Afrique de l’Ouest a attaqué un convoi militaire dans la périphérie de Maiduguri, capitale de l’État du Borno.

 

16 avril

Exode massif au Nigeria après une série d’attaques djihadistes. Environ 65 000 habitants ont fui la ville de Damasak, dans le nord-est du pays, selon les Nations unies. Une vingtaine de personnes ont été tuées cette semaine.

 

Dans le nord du Nigeria, l’éducation en voie de disparition à cause des enlèvements d’élèves. Depuis décembre, près de 700 enfants et adolescents ont été kidnappés par des groupes djihadistes de Boko Haram ou de l’État islamique.

12 mars

Libération de 279 écolières enlevées dans leur pensionnat. Quatrième attaque d’école en moins de trois mois.

 

28 février

Enlèvements de masse d’écoliers. Trois pensionnats ont été la cible d’attaques ces derniers mois dans le Nord-Ouest. Le président Buhari a exhorté les gouvernements locaux « à revoir leur politique de récompense des bandits avec de l’argent et des véhicules ».

 

Les 42 personnes enlevées dans une école nigériane ont été libérées. Cette libération survient au lendemain de l’enlèvement de 317 jeunes filles scolarisées dans un autre établissement du pays.

 

23 février

 

42 personnes, dont 27 élèves, enlevées par des hommes armés. Le chef de l’État, M. Buhari, a ordonné une opération pour leur sauvetage. Ce rapt intervient deux mois après celui de 344 adolescents dans une région voisine.

 

10 civils sont tués par des tirs d’obus dans l’État de Borno, dont 9 jeunes garçons qui jouaient au football.  Les autorités locales tiennent pour responsables le groupe islamiste Boko Haram.

 

17 février

Violences intercommunautaires sur un marché d’Ibadan, plusieurs morts sont recensés. Un conflit entre un ouvrier et un commerçant a dégénéré en explosion de violence dans cette ville, voyant l’affrontement des Yoruba et des Haoussa.

 

12 février

 

4 000 éleveurs fuient vers le nord après des tensions intercommunautaires. Ces dernières semaines, plusieurs campements peuls ont été attaqués dans les régions du sud, dominées par les Yoruba et les Igbo.

 

Je n’ai pas indiqué les références de tous ces articles de presse pour alléger la lecture, mais ils sont disponibles sur demande.

 

Résultat de ces deux mois et demi d’affrontement : environ 150 morts et près de 700 personnes enlevées. Des chiffres probablement en deçà de la réalité. Voilà un pays véritablement en guerre civile et, bien souvent, en guerre ethnique, comme le démontre cet affrontement entre Yoruba et Haoussa sur un marché. Un pays qui ne sort pas de la spirale de la violence, qui ne fait que s’accroître.

 

Plusieurs analyses peuvent être faites.

 

Géographique tout d’abord. Les affrontements ont surtout lieu dans le nord du pays, là où les musulmans sont majoritaires. Le Nigéria a en effet une configuration classique en Afrique centrale avec un nord musulman et un sud chrétien-animiste ; héritage de la période coloniale qui est en train de s’estomper.

 

Religion ensuite. C’est là un débat sur lequel les avis divergent entre analystes. Dans la matrice de ces conflits, est-ce l’islam qui prime (donc il s’agit d’un conflit religieux) ou bien est-ce la rapine (conflit pécunier) ou bien est-ce l’ethnie (conflit ethnique) ? Probablement un peu des trois, avec un mélange qu’il est parfois difficile de distinguer, qui peut varier dans le temps et varier aussi selon les personnes et les circonstances. Tout attribuer à l’islam est une erreur, comme le fait de tout mettre sur le compte de l’ethnie ou de la rapine. À cela s’ajoute par ailleurs le vaudou, religion de plus en plus présente au Nigéria et abondamment pratiquée par les réseaux criminels comme rite d’initiation et rite de maintien dans la communauté. L’islam pratiqué au Nigéria n’est pas tout à fait le même que celui qui est pratiqué en Algérie ou au Qatar.

 

La haine de l’Occident est un puissant moteur, car il permet de créer un ennemi commun mobilisateur. Boko haram signifie « l’éducation occidentale » (Boko) est « interdite, prohibée, péchée » (haram). Une opposition à l’Occident définie de façon claire dans le nom même du groupe. Ce retour à l’indigénisme, marqué notamment par l’accroissement du vaudou, est une constante de la géopolitique culturelle de ces dernières années, et pas uniquement en Afrique.

 

L’autre élément intéressant dans la collation de ces attaques est le nombre important d’enlèvements. Ce sont essentiellement des écoliers et des jeunes filles qui sont enlevés. Cela vise trois finalités : attaque l’école pour attaque la culture « occidentale » (le fameux mantra de Boko Haram) ; enlever des personnes pour demander des rançons (un moyen de rapine assez efficace, surtout si les personnes enlevées sont des Occidentaux) ; vendre ces jeunes filles comme esclaves. Du nord du Nigéria on passe facilement au Tchad et de là en Libye, où pullulent les marchés aux esclaves, le temps de trouver preneur pour traverser la Méditerranée et venir en Europe, via des réseaux mafias. Plusieurs rapports d’Interpol ont mentionné le fait que 90% des migrants venant illégalement en Europe entrent via des réseaux mafieux. Les jeunes filles sont des cibles de choix, notamment pour la prostitution. Certains ont beaucoup glosé sur l’esclavage rétabli par Napoléon. Si le passé peut nous émouvoir, peut-être serait-il plus opportun et plus utile de lutter contre l’esclavage pratiqué aujourd’hui, plutôt que de s’offusquer de celui en usage il y a deux siècles.

 

Le Nigéria n’est pas un pays lointain, il concerne la France au premier plan. Avec 45 millions d’habitants en 1960, 122 millions en 2000 et 200 millions en 2020, il est l’un des pays les plus peuplés d’Afrique. Cette démographie jeune et en expansion (5.4 enfants par femme en moyenne), est un problème pour l’ensemble de l’Afrique, mais aussi pour l’Europe compte tenu de l’État de déliquescence du pays. Chacun comprend que cet effondrement ne peut qu’avoir des conséquences sur la bande sahélienne, donc sur la Méditerranée et donc sur l’Europe. Voilà pourquoi le Nigéria est un pays sur lequel il faut veiller.