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Jean-Baptiste Noé

Moldavie : l’épine dorsale de l’Europe

Les guerres nous obligent à revoir notre géographie et à redécouvrir des territoires quasi inconnus. Dans l’imbrication des populations, des mouvements migratoires et des déportations, des conquêtes et des reculs des puissances, de petits États se sont formés en Europe, ignorés du plus grand nombre sauf au moment où leur existence peut déclencher ou aggraver une guerre. C’est le cas typique de la Moldavie, aux confins de l’Ukraine et de la Roumanie, petit pays d’à peine 2.7 millions d’habitants dont l’une des régions, la Transnistrie, est en situation de sécession. Le conflit gelé depuis 1994 pourrait se réveiller à l’occasion du pourrissement de la guerre ukrainienne, ce qui étendrait en Europe la gangrène belliciste.

 

Submersion humanitaire

 

Ce sont près de 500 000 réfugiés ukrainiens qui sont arrivés en quelques jours en Moldavie, ce qui pour un pays de 2.7 millions d’habitants représente près de 20% de sa population. Un nombre trop important pour un pays pauvre, qui manque déjà de l’essentiel. En quelques jours, il a fallu créer des hôpitaux de campagne, trouver de la nourriture, des vêtements, des centres d’accueil. On trouve très peu d’hommes parmi les réfugiés, essentiellement des femmes et des enfants, les hommes étant restés au front. Certains sont venus en voiture pour déposer leur famille et sont ensuite repartis. En revanche, nombreux sont ceux à être venus avec leurs animaux domestiques, ce qui ajoute des problèmes inattendus quant à l’accueil des chats et des chiens.

 

N’étant pas membre de l’UE, la Moldavie a reçu très peu d’aides alors qu’elle est en première ligne dans les conséquences humanitaires de cette guerre. Les risques sont nombreux : rixes avec les populations locales, même si l’accueil se passe plutôt bien, manque de produits de base, débordement des services techniques et administratifs, développement de la criminalité, notamment trafic de drogue et d’armes, qui prospèrent toujours dans ces situations de drames. Si la Moldavie s’effondre comme s’est effondré le Liban qui a dû lui aussi absorber l’équivalent de 20% de sa population en réfugiés syriens, les conséquences seront lourdes pour les Européens.

 

Fruit d’une histoire mouvementée

 

L’existence de la Moldavie a de quoi surprendre. C’est que le pays est au carrefour de plusieurs aires culturelles et historiques. À l’époque médiévale, la région fut tantôt autonome tantôt sous la tutelle directe d’une puissance plus grande : Byzantins, Turcs puis Autrichiens à l’époque moderne et enfin Russes en 1812. Sa situation géographique est intéressante puisque ce sont les bouches du Danube, mais celles-ci étant marécageuses et donc infestées de moustiques et de maladies, elles ne furent guère propices à l’installation humaine. En décembre 1917, le soviet moldave proclame l’indépendance de la République démocratique de Moldavie, ce qui vaut à plusieurs de ses membres d’être condamnés à mort par Moscou. La population ayant de nombreux liens avec la Roumanie, le rattachement à son voisin est acté en mars 1918. Les gouvernants ont compris qu’ils n’auraient pas les moyens militaires et financiers de résister à la Russie bolchévique et qu’il valait mieux par conséquent se rallier à plus grand. Face à la menace russe aujourd’hui la problématique est la même, d’où la volonté du gouvernement de rejoindre l’UE.

 

En 1924, l’URSS fonde, à la frontière de la région de Moldavie alors roumaine, la Région socialiste soviétique autonome moldave, dite Transnistrie. Majoritairement peuplée de Russes, cette région autonome est une épine dans le pied roumain et aujourd’hui dans la sécurité moldave.

La Seconde Guerre mondiale change la donne. Le territoire moldave est envahi en août 1940 puis repris par les Roumains en juin 1941 et de nouveau rattaché à l’URSS en 1945. Les populations roumanophones sont déportées, dont certaines au Kazakhstan, et des populations russophones sont importées, notamment en Transnistrie. Une ingénierie démographique lourde de conséquences pour l’avenir.

La Moldavie proclame son indépendance en 1991, dans la joie partagée de la fin de l’URSS, indépendance que refuse la Transnistrie qui déclenche une guerre en 1994. Depuis, le conflit est gelé. Officiellement moldave, la région est de facto autonome, à forte population russe, et demande son rattachement à la Russie.

 

Face à la guerre

 

La guerre en Ukraine ravive les tensions gelées depuis 1994. La Moldavie craint une indépendance de la Transnistrie voire un coup de force de la 14e armée russe, installée dans la région depuis 1994 et pourquoi pas un rattachement sur le mode du Donbass ou de la Crimée. L’Ukraine craint un front à l’arrière, peu probable compte tenu de la faiblesse des troupes. Certains Moldaves souhaitent le rattachement à la Roumanie, afin de peser davantage, beaucoup ont d’ailleurs un passeport roumain. Ou bien, plus simple, le rattachement à l’échelon supérieur, c’est-à-dire l’Union européenne.

 

Le pays est très fortement déstabilisé par l’arrivée des réfugiés ukrainiens, qui mettent en péril son fragile équilibre économique et politique. Comme en Ukraine, il y a eu une alternance de gouvernement pro-russe et pro-ukrainien, ce qui renforce la crainte d’une attaque russe. Si la ville d’Odessa venait à être prise par les Russes, la population civile serait contrainte de fuir, or la Moldavie se trouve juste en face de la ville portuaire. Avec une population d’un million d’habitants, un tel exode serait insurmontable pour le petit pays latin. Odessa prise, rien n’empêcherait les Russes de faire la jonction avec la 14e armée basée en Transnistrie et, pourquoi pas, de prendre le reste de la Moldavie. On comprend que les autorités moldaves soient inquiètes de la situation.

 

La Moldavie est célèbre pour ses vins rouges de qualité, qui ont longtemps accompagné les tables des tsars et du polit bureau. Après les régions minières du Donbass, Moscou souhaite-t-il ajouter des régions viticoles à ses trésors de guerre ?