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Charles Gave

Milton Friedman

Dans les notes biographiques qui me concernent et que de gentils internautes  ont posté sur l’internet, il est souvent mentionné que j’aurais été un élève de Milton Friedman à l’Université de Chicago, ce qui n’est pas exact. Je l’ai connu certes, mais cette rencontre a été le fait du hasard, qui comme tout le monde le sait, fait parfois bien les choses.

En voici l’histoire.

En septembre 1973, j’ai créé avec Eric Auboyneau, mon ancien patron à la banque de Suez, une société de recherche sur l’allocation d’actifs qui s’appelait « Cecogest (Centrale de conseils de gestion) ». L’idée était d’aller voir les banques qui faisaient de la gestion de patrimoine pour leur expliquer comment elles devaient gérer l’argent de leurs clients. De l’avis général, à l’époque, c’était une idée complètement idiote et qui ne pouvait pas marcher. Quatre ou cinq ans après, nous avions une centaine de clients, dix ans après plus de trois cent clients dont la moitié en Grande Bretagne ou aux USA, quinze après, nous gérions $ 10 milliards de dollars…
A la fin des années 70, l’un de ces clients qui connaissait très bien Milton se à mit à lui faire parvenir (à mon insu) ce que j’écrivais de façon régulière et à ma grande surprise, un jour, je reçus une lettre de Milton analysant l’un de ces papiers, me disant qu’il était d’accord avec un point mais pas d’accord avec un autre et ainsi de suite.

Inutile de dire qu’il se retrouva immédiatement sur notre liste de diffusion et qu’il y resta jusqu’à sa mort en 2006.

Une chose m’avait beaucoup amusé dans sa lettre, et dans toutes les suivantes : il avait quitté l’Université de Chicago à la fin des années 70 pour rejoindre le Hoover Institute, domicilié dans l’Université de Stanford juste à coté de San Francisco. Et cet homme qui était « professeur émérite » de l’Université de Chicago, prix Nobel d’économie,  auteur de dizaines de best sellers traduits dans toutes les langues, mondialement connu… signait ses lettres : Milton Friedman, attaché de recherche au Hoover Institute, ce que je trouvais charmant. 
Mais dans le fond, cela voulait dire que la seule chose qui avait compté dans sa vie, ce n’était pas les honneurs dont il avait été comblé, lui le fils d’un petit tailleur immigré de New-York, mais la « recherche ».

Et donc, nous avons continué nos échanges épistolaires, Milton étant toujours à l’origine d’un nouvel échange tant je ne me serai jamais permis de l’importuner.

C’est lui par exemple qui me fit comprendre la différence entre la rentabilité du capital investi et le taux de croissance des bénéfices, différence que monsieur Piketty n’a toujours pas comprise (voir à ce sujet mon article sur le livre de monsieur Piketty sur ce site ou dans le livre « Sire, surtout ne faites rien » qui vient de paraitre).
J’ai  cependant failli à cette règle deux fois.

La première fut pour lui demander si par hasard il ne pouvait pas me faire une lettre de recommandation pour ma deuxième fille qui envisageait de faire acte de candidature pour Stanford. Il me répondit qu’il était tout à fait d’accord pour le faire, mais que compte tenu du coté gauchiste de Stanford, cela voulait dire qu’elle ne serait surement pas sélectionnée, ce que j’avais trouvé fort réaliste mais qui montrait aussi qu’il ne se faisait guère d’illusions sur le monde universitaire américain.

La deuxième fut pour lui demander de bien vouloir relire et préfacer mon premier livre « Des lions menés par des ânes » (il lisait le Français), ce qu’il fit fort aimablement. Et non seulement il le lut, mais il me força à réécrire un certain nombre de chapitres qui n’étaient pas assez clairs à ses yeux, ce que j’avais trouvé bien sévère de sa part. Et ce livre fut celui qui se vendit le mieux de tous mes livres. Un hasard sans doute…

Au début des années 2000, mon fils Louis, qui était au courant de nos relations épistolaires me dit : nous allons passer à San Francisco et il faut absolument que tu rencontres Milton Friedman avant qu’il ne disparaisse (il était de 1912 et je n’avais jamais osé solliciter un rendez-vous). Compte tenu de ma pusillanimité, il décrocha son téléphone et appela lui-même Milton Friedman et rendez vous fut pris.

Je n’en menais pas large quand nous sonnâmes à sa porte.
Il vint nous ouvrir et appela sa femme en disant «Rose, viens voir, c’est le français dont je te parle tout le temps» et nous passâmes deux ou trois heures délicieuses avec lui et son épouse.

En fait, j’ai eu le bonheur d’assister à une conversation extrêmement intéressante sur la vélocité de la monnaie entre mon fils, qui avait 25 ans et qui sortait de ses études, et lui. Cette homme qui était LE spécialiste mondialement reconnu de la monnaie, prix Nobel d’économie, qui avait fondé le monétarisme, a passé plus de deux heures à discuter d’arrache pied avec un homme de 25 ans pour savoir si la vélocité de la monnaie était une variable dépendante (ce qu’il soutenait) ou une variable indépendante (ce que mon fils, en bon disciple de son père soutenait à l’époque… les choses ont bien changé depuis. Le garnement se met à avoir des idées personnelles).

Et le plus étonnant, à la fin de la discussion fut qu’il nous avoua qu’il avait toute sa vie crû qu’il s’agissait d’une variable dépendante mais que dans le fond, il n’en était plus du tout aussi sûr. C’était un vrai esprit scientifique, toujours prêt à changer d’idées pour peu qu’on lui en donne les raisons.

Il adorait enseigner et pour ceux qui parlent l’anglais, je ne saurai trop recommander de regarder ses vidéos disponibles sur le net, celle du crayon étant peut être la plus célèbre.  Il était prodigieux dans les débats  et celui qui lui était opposé en ressortait souvent en lambeaux, sauf s’il s’agissait d’un jeune ou de quelqu’un qui voulait vraiment comprendre. Alors là, il était totalement patient et se donnait un mal de chien pour développer de façon plus claire ses arguments.

Dans le fond, c’est sans aucun doute la personne la plus socratique que j’ai jamais rencontré.

Une anecdote célèbre raconte que pendant la même journée il avait dû défendre le libre échange contre le protectionnisme, d’abord contre un étudiant lors d’un débat interne à l’Université et ensuite contre un autre grand économiste Robert Triffin dans une réunion internationale.

Avec l’étudiant il fut tout d’indulgence. Le soir, et sur le même sujet, il mit Triffin en pièces et de façon fort méchante.

L’un de ses amis (qui me raconta l’histoire) et qui avait assisté aux deux débats lui demanda la raison de cette différence de traitement. Sa réponse fut superbe. L’étudiant ne savait pas ce dont il parlait et il fallait donc l’aider à comprendre sans utiliser l’argument d’autorité. Triffin, par contre, savait et mentait pour se faire bien voir par la gauche et par les autorités politiques. C’était donc un intellectuel qui trahissait pour des raisons de carrière et cela était impardonnable.

Ce géant de la pensée (qui devait mesurer un mètre cinquante) était l’un des hommes les plus drôles que j’ai rencontré. 
Quand je lui ai posé la question : « Mais enfin, la moitié au moins des grands penseurs du Libéralisme ont été français (Montaigne, Montesquieu, Benjamin Constant,  Say, Tocqueville, Bastiat, Raymond Aron, Revel et j’en passe) et pourquoi donc le Libéralisme n’a-t-il jamais été accepté en France ? 
Il me répondit en riant beaucoup : « Mais enfin Charles, pour bien décrire l’enfer il faut vivre dedans.» 
L’une de ses devinettes favorites était:
« Quelle est  la pire invention de l’histoire de l’humanité ? Réponse : « L’air conditionné ». Pourquoi ? Parce qu’avant l’air conditionné, les politiciens résidaient à Washington pendant 3 mois. Depuis cette invention, ils y restent toute l’année». C’est lui aussi  qui disait: « Quand le Congrès des Etats-Unis est en session, ni la vie, ni l’honneur ni les biens du citoyen de base ne sont à l’abri ».

Il avait un don incroyable pour rendre compréhensibles les questions les plus difficiles et cela lui a valu d’immenses succès de librairie. Pour les lecteurs qui voudraient se familiariser avec son œuvre et  aiment à comprendre, je recommanderai deux de ces ouvrages « Capitalisme et Liberté » et « La tyrannie du statu quo »
Mais en plus de ce talent pour rendre claires des choses fort compliquées, on ne pouvait s’empêcher d’éclater de rire à presque toutes les pages tant il écrivait de façon amusante. En cela, il me rappelait Bastiat et croyez moi, la plupart des économistes quand ils écrivent sont à la fois incompréhensibles (parce qu’au fond ils ne comprennent pas grand chose) et d’un ennui pesant. Pas ces deux là, et la filiation entre Bastiat et lui était parfaitement visible et il s’en réclamait.

Mais dans le fond, quel était le message essentiel qu’il essayait de défendre ?

Il était tout simple : l’homme n’est heureux que s’il est libre.

C’était donc tout autant un théoricien de la Science-Politique que de l’économie.

Et le principal soutien de cette liberté individuelle mais aussi son principal ennemi est bien entendu l’Etat.

Et le contrôle de cet Etat par des hommes politiques professionnels l’inquiétait au plus haut point. Par exemple, l’un de ces projets favoris était de supprimer la banque centrale dans chaque pays pour la remplacer par un ordinateur qui aurait pour charge d’augmenter la masse monétaire de 3 % par an. A chacun en suite de se dépatouiller.

Toute organisation chargée de contrôler  les initiatives individuelles lui semblait une incitation soit à la prise de risque non justifiée soit à la corruption soit le plus souvent les deux à la fois, comme on le voit fort bien avec les contrôles sur le système bancaire n’aboutissant qu’à une fragilité de plus en plus grande.
Inutile de souligner qu’il était contre la conscription, pour la libéralisation de la drogue, contre la guerre du Vietnam, contre les taux de change fixes, contre les manipulations de prix (contrôles des prix, contrôles des changes, contrôles des loyers, contrôle des taux d’intérêts)…
C’est lui qui est à l’origine de l’idée des « vouchers » éducatifs que chaque famille peut présenter à l’école de son choix. Et cette idée est en train de transformer le système éducatif aux USA après avoir  d’abord transformé celui de la Suède.

Dans le fond, il avait une confiance inébranlable dans la nature humaine et une méfiance profonde envers ceux que Sowell (qui était lui aussi à la Hoover Institution) appelle les « oints du Seigneur », c’est-à-dire ceux qui veulent le bien du peuple et terminent toujours en gardiens de miradors.

Tant que le monde a suivi ses prescriptions monétaires, c’est-à-dire de la fin des années 70 jusqu’à la fin des années 90, tout est allé fort bien. Et puis, nous sommes retournés vers le Keynésianisme, les taux de change fixes, les manipulations de taux d’intérêts,  les manipulations monétaires avec les sinistres Greenspan, Delors,  Bernanke, Trichet,  Yellen et consorts,  et inévitablement nous sommes passés de la mondialisation heureuse à la stagnation malheureuse comme cela était inévitable si on laissait faire à nouveau ceux qui de façon générale n’aiment pas la Liberté.

Un mot pour conclure : cet homme fut l’un des plus grands esprit LIBRE du XXème siècle, et donc fort logiquement ceux que j’appelle les ennemis de la Liberté ont décidé de salir sa mémoire tant il avait démontré leur malfaisance et leur incompétence.
Leur but est de le faire oublier.

Des légendes noires courent sur ses relations avec le Chili de Pinochet, où il n’a jamais mis les pieds et qu’il ne connaissait pas, ou sur ses relations avec les banques ou que sais-je encore.

Ces esprits faux vont jusqu’à dire que les politiques monétaires suivis par les banques centrales actuellement seraient « monétaristes » ce qui est effrayant de mauvaise foi. L’euthanasie du rentier est une idée purement Keynésienne, et il s’est battu toute sa vie contre le keynésianisme qui pour lui était l’horreur absolue (et contre Samuelson qui en était le grand-prêtre et qui enseignait au MIT) puisque ces politiques faisaient croitre le rôle de l’Etat. Il détestait profondément l’idée du technocrate omniscient qui sait mieux que le peuple ce que le peuple veut.

Je n’ai qu’une chose à répondre à ce ramassis d’imbécillités (et je suis poli) : dans deux cent ans, tout le monde parlera encore de Friedman et plus personne ne parlera de ces ignoramus.