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Jean-Baptiste Noé

Madagascar, Corée du Sud : regards croisés

Les illusions n’ont duré qu’un temps. Dans les années 1960, de nombreux observateurs, géographes, économistes, hommes politiques placent des espoirs immenses dans Madagascar. L’île vient de gagner son indépendance en mettant un terme à la présence française qui avait commencé en 1883. D’abord protectorat, puis « Colonie de Madagascar et dépendances » et enfin « territoire d’outre-mer », l’île malgache devenait autonome. On lui promettait un grand avenir et un grand développement. Les investisseurs devaient se précipiter dans cette île qui, il est vrai, à de nombreux atouts. Géographique d’abord, comme point de passage de l’océan indien, à cheval entre l’Asie et l’Afrique, fermant le canal du Mozambique. Madagascar est un point de passage obligé. L’île est grande, même si elle est peu peuplée. Son potentiel agricole est réel et beaucoup rêvaient d’industrialisation, sur le mode soviétique. Le soleil ne pouvait que briller à Madagascar.

 

Le non-développement de Madagascar

 

Soixante ans après l’indépendance, il y a bien longtemps que les rêves et les espoirs se sont dissipés. L’île n’a jamais décollé, la pauvreté est endémique et sans issue. Les chiffres sont terribles : 92% de la population vit sous le seuil de pauvreté, le pays est l’un des plus touchés au monde par la malnutrition, un enfant sur deux de moins de 5 ans souffre de retard de croissance. Le pays est incapable de produire le riz nécessaire à l’alimentation de ses 26 millions d’habitants et près de 12 millions d’entre eux n’ont pas accès à l’eau potable. Entre les rêves et la réalité, le fossé est immense. De nombreuses raisons peuvent être invoquées pour comprendre et expliquer ce non-développement : les problèmes politiques (Madagascar cumule les coups d’État et les renversements de régime), les mauvais choix économiques (le socialisme à la mode soviétique), l’apathie des populations, la corruption et la violence endémique. En dépit des aides, des interventions des ONG et des humanitaires, Madagascar n’a pas réalisé les promesses placées en elle.

 

Corée du Sud : aucun avenir

 

Les mêmes qui promettaient un avenir radieux à Madagascar n’accordaient que peu de poids à la Corée du Sud. Le pays sortait ravagé par trois années de guerre (1950-1953) qui furent terribles : près de 3 millions de civils tués, des villes et des infrastructures détruites. Déjà pauvre avant la guerre, la Corée paraissait incapable de se redresser après. Un régime autoritaire, une économie rurale, un pays dévasté : la Corée du Sud n’avait pas d’avenir pour les géographes des années 1960. D’autant que, à l’inverse de Madagascar, elle avait fait le mauvais choix du développement, refusant de s’engager sur le chemin du socialisme radieux. Il fallut attendre les années 1970 pour voir un réel développement économique, grâce notamment à une politique volontariste menée par le gouvernement, dénommée « mouvement Saemaul ». Le pays s’industrialisa, puis diversifia son économie. Les villes furent reconstruites, notamment Séoul, le niveau de vie ne cessa de croître. Aujourd’hui, la Corée du Sud est l’un des pays les plus riches et les plus développés au monde. La comparaison avec son alter ego du nord est frappante : il apparait de façon très claire que de mauvais choix économiques et politiques conduisent à des conséquences sociales lourdes.

 

À partir des années 1980, la Corée intégra le club des « dragons asiatiques », avec Hong Kong, Taïwan et Singapour. Les géographes aiment bien ces regroupements parlants qui permettent de montrer une dynamique. Nos dragons, avec le Japon, sont ceux qui ont le mieux géré la crise du coronavirus.

 

Samsung : des nouilles à l’électronique

 

L’histoire de la Corée du Sud au XXe siècle est à l’image de celle de Samsung : fascinante et intrigante. Fondée en 1938 par Lee -chu, Samsung est à l’origine une entreprise de négoce alimentaire qui fabrique notamment des nouilles. Son fondateur diversifie ses activités et investit dans l’industrie. L’entreprise est aujourd’hui présente dans des secteurs multiples. L’électronique bien sûr, avec les télévisions, les téléphones et les moniteurs, mais aussi le BTP et la construction des gratte-ciels, le nucléaire, les chantiers navals, l’armement, les assurances, etc. Ses produits rivalisent avec les Américains et donnent une image positive de la Corée. Vue de l’étranger, Corée et Samsung s’identifient, un peu comme Toyota avec le Japon. Ce que la Corée a réussi, Madagascar pouvait-elle le faire ?

 

L’agilité face au coronavirus

 

Le 11 mai, la Corée du Sud avait recensé 258 morts du coronavirus. La France, 26 643. 100 fois moins de morts, pour une population un peu inférieure (51 millions d’habitants). La Corée a été touchée par l’épidémie bien avant la France et a beaucoup plus de liens avec la Chine que nous. Plus exposée et plus tôt, tous les facteurs étaient présents pour avoir plus de morts que les pays européens. 258 morts donc, sans confinement, c’est-à-dire sans détruire leur économie et in fineleurs habitants. Là encore, ce sont les choix politiques qui font la différence. La Corée a imposé le port du masque dans les espaces publics, a tester massivement sa population et a isolé les malades et les personnes à risques. Ils ont commencé avant nous. Il nous était donc possible de s’inspirer de ce qui fonctionne et de copier l’exemple coréen. Nous aurions eu moins de morts directs et indirects. Curieusement, on parle très peu du cas coréen dans les médias, qui se focalisent plutôt sur les États-Unis (qui ont moins de morts que la France par nombre d’habitants : France : 38 morts pour 100 000 habitants ; États-Unis : 21). Le dragon asiatique a fait mieux que le coq, ce qui est une leçon d’humilité.

 

Madagascar, comme l’ensemble des pays d’Afrique, est très peu touchée par le virus, contrairement à ce que l’on craignait au mois de mars. Est-ce dû à la chaleur, à un manque de fiabilité dans les comptages, à un isolement du monde, à des éléments génétiques ? Il n’y a pas de réponse du côté des scientifiques et des médecins. Mais la grande île s’est distinguée par la promotion d’une boisson miracle : le Covid-Organics. Fabriquée par l’IMRA (Institut malgache de recherches appliquées) à base de tisane d’artémisia (l’armoise, utilisée dans la lutte contre le paludisme), le Covid-Organics a été présenté par le président malgache comme un moyen de se prémunir et de guérir du virus. Il en a fait la large promotion et a fait distribuer la boisson dans toutes les écoles. Pour Rajoelina, si l’île est épargnée par le virus, c’est grâce à cette boisson miracle, qu’il a réussi à vendre à certains pays d’Afrique. Face à la circonspection de l’OMS, qui a rappelé qu’aucune preuve ne permettait de dire que cette boisson était efficace, le président Rajoelina a sorti l’arme de la repentance et de la culpabilisation, disant que cette boisson était dénigrée par les Occidentaux parce qu’elle vient d’Afrique :

 

« Le problème du Covid-Organics, c’est que cela vient d’Afrique. On ne peut pas admettre qu’un pays comme Madagascar, qui est le 63e pays le plus pauvre au monde ait mis en place ce tambavy pour sauver le monde […] Si ce n’était pas Madagascar, si c’était un pays européen qui aurait découvert ce remède, est-ce qu’il y aurait autant de doutes ? » s’interroge le président malgache au micro de France 24 et de RFI (12 mai).

 

La vieille ficelle de la repentance

 

Refuser de reconnaître que cette boisson ne soigne pas et qu’en faire sa promotion est dangereux et mensonger et accuser ceux qui émettent des doutes de s’en prendre à l’Afrique. La ficelle du néo-colonialisme et de la culpabilisation occidentale est de nouveau agitée. C’est là la différence fondamentale entre les pays d’Asie et les pays d’Afrique. Les premiers ont tiré un trait sur le passé, se sont mis au travail et ont regardé l’avenir. Le Vietnam ne reproche pas sans cesse aux États-Unis de les avoir bombardés. Ils ont signé des traités commerciaux avec eux et ils ont redressé leur pays, devenant notamment l’un des principaux producteurs mondiaux de café. La Corée ne ressasse pas la guerre de 1950 : elle s’est relevée et mise au travail. Engluée dans la corruption et la gabegie, Madagascar ne trouve pas d’autres recettes que de revenir sans cesse sur la période coloniale, qui devient une rente de situation pour soutirer des sous aux associations humanitaires. Plutôt que d’accuser les Occidentaux de dénigrer sa boisson miracle, le président Rajoelina devrait se demander pourquoi son pays, promis à un si grand avenir par ces mêmes Occidentaux, n’a pas tenu les promesses placées en lui.