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Jean-Baptiste Noé

Les normes : tueurs en série d’une puissance

Quelle que soit la profession que l’on rencontre, quel que soit le sujet abordé, on en arrive toujours assez rapidement au même constat : il y a trop de normes et elles tuent. Elles tuent des métiers, des professions, des savoir-faire, des hommes aussi, soit qu’ils se consument dans le travail pour les compenser soit qu’ils se suicident, comme c’est le cas d’un grand nombre d’agriculteurs. L’ajout de toutes ces normes, la surimposition folle de ces couches administratives, détruit la puissance du pays et l’empêchent de rayonner sur la scène mondiale.

 

C’est vrai du secteur agricole où les normes écologiques s’ajoutent aux normes administratives et comptables. Ceux qui pensent que la nature est gentille et que n’existent ni les bactéries, ni les insectes, interdisent pesticides et insecticides avec les résultats prévus et annoncés que l’on sait : la baisse de la production et la destruction de certaines filières. La loi Biodiversité de 2016, portée par Barbara Pompili, actuelle ministre de l’Écologie, a interdit tous les insecticides de la famille des néonicotinoïdes. Or il n’existe pas d’alternative à ces substances. Une invasion de pucerons cet été a provoqué des jaunisses qui ont ravagé plus de la moitié d’un grand nombre de récoltes : betterave, orge, colza, salade, etc. Agriculteurs et agronomes avaient alerté sur les dangers de cette loi, rien n’y a fait. Le ministre de l’Agriculture a réagi à ce désastre comme sait le faire un gouvernement qui tue son économie : il a promis des subventions et des aides pour compenser les pertes financières. Il faudra donc payer pour la filière que nous avons détruite et payer pour acheter ailleurs les produits que nous ne pouvons plus produire. La betterave est essentielle pour produire du sucre, mais aussi aujourd’hui beaucoup d’autres produits industriels issus de l’amidon de la betterave (carton, alimentation animale, produits sanitaires). Non seulement cette loi détruit la filière agricole, mais elle met aussi en péril la filière industrielle qui utilise les produits issus de l’agriculture.

 

Tuer puis subventionner

 

Même fonctionnement dans le système aérien où la mise en place d’une « écotaxe » sur les transports devrait achever une filière française déjà en lambeau. Le gouvernement a promis des aides pour compenser cette fiscalité nouvelle.

 

Les exemples pourraient être multipliés, dans tous les domaines et avec des cas complètement absurdes. Les normes dans les bâtiments par exemple, qui imposent des travaux continus et couteux pour sans arrêt mettre aux normes. Cela génère une perte de temps, des coûts supplémentaires et nécessite bien souvent d’embaucher des personnes qui devront s’occuper du contrôle qualité et de la mise aux normes. Non seulement la France perd en compétitivité pour son activité économique existante, mais elle empêche la création de nouvelles entreprises et de nouvelles activités, obérant ainsi l’avenir.

 

Aux normes s’ajoute la fiscalité délirante qui ne cesse de croître, en dépit des injonctions contraires du ministre de l’Économie et des classements internationaux qui, de façon régulière, place la France parmi les pays les plus taxés d’Europe. Le problème des normes est donc non seulement un problème de politique intérieure, mais aussi de positionnement mondial et de puissance internationale. La puissance se finit par nos armées envoyées au Sahel ou en Méditerranée orientale, mais elle commence par les artisans et les chefs d’entreprise qui produisent et travaillent là où ils sont. Local et global sont corrélés, l’intelligence territoriale va de pair avec la puissance internationale.

 

Le constat est clair et évident et réalisé depuis plusieurs années. Un programme présidentiel utile, efficace et compréhensible par tous tient en peu de mots : moins de normes, moins d’impôts, plus de sécurité. Pas besoin d’un quinquennat pour faire cela, quelques mois suffisent, comme le fit Jacques Rueff en 1958, avec le soutien du Général de Gaulle.

 

Les normes : la manifestation de la religion écologiste

 

La question sous-jacente est pourquoi cette inflation normative depuis 40 ans, pourquoi ces décisions prises qui provoquent chômage, pauvreté et malheur ? Il y a des causes secondes, comme la jouissance de l’administration dont la raison d’être est de produire des normes et de les faire appliquer. Sans elles, c’est toute une série de comités, de juridictions, de bureaux qui n’ont plus de raison d’exister. Mais plus profondément, la norme a une essence religieuse qui trouve son origine dans le culte de l’État-providence ravivé aujourd’hui par la religion de l’écologie.

 

À l’inverse de ce qui est souvent cru, ces normes ne sont pas absurdes dans le sens où elles seraient irrationnelles. Bien au contraire, elles s’inscrivent dans une rationalité pleine et entière ; une rationalité archaïque. Pour comprendre cela, il faut repasser par René Girard qui a explicité le culte des idoles. Une religion archaïque est fondée sur le sacrifice humain qui nécessite de tuer quelqu’un pour sauver la société. Elle repose également sur le désir mimétique, qui fait vouloir ce que l’autre a et qui conduit pour cela a une grande violence. La religion archaïque ne reconnait pas le logos, elle vit dans le mythe, le muthos. Le mythe n’est pas quelque chose de faux ou d’inventé, le mythe existe : il est la réalité que l’on s’est soit même créée à partir d’éléments du réel. Le mythe repose sur la parole créatrice : ceci est parce que je le nomme. C’est la démarche inverse de la logique où la parole sert à désigner la chose vue et éprouvée. Dans le logos, la parole décrit ; dans le mythe, la parole crée. Si je dis que les insectes n’existent pas, alors ils n’existent pas et il n’est nul besoin de néonicotinoïdes. Si je dis que le transport aérien doit être « propre » dès maintenant, il doit l’être. La volonté crée la réalité. Ce système de pensée n’est pas en dehors du réel, il en est au cœur puisque c’est lui qui crée le réel. Cela s’applique aussi aux relations internationales, où l’on peut bombarder un pays pour y importer la démocratie.

 

Le discours mythologique des écologistes actuels est profondément archaïque. Comme tout socialisme, il est une régression de l’humanité, il est profondément réactionnaire. Pour faire tenir le mythe, il faut le sacrifice humain. Le bouc émissaire est celui qui ne rentre pas dans le cadre de la parole donnée créatrice, celui qui résiste et qui donc de ce fait brise le consensus mythologique. Il faut donc le désigner et le tuer. Pour les écologistes, l’agriculteur est ce bouc émissaire. L’erreur du secteur agricole comme du secteur industriel est de croire que l’on peut négocier avec les écologistes, que l’on pourra leur démontrer que leurs lois détruisent l’appareil productif et qu’elles sont donc nuisibles. C’est l’erreur commise par ceux qui n’ont pas compris qu’ils ne sont pas dans le même système de pensée que nous. Les agriculteurs doivent mourir, ils doivent être sacrifiés parce que ce sacrifice est la condition essentielle pour assurer la survie du mythe écologiste.

 

Le paradoxe, c’est que si la France n’est plus capable de maintenir ces secteurs, il faudra importer les produits de l’étranger, ce qui est beaucoup plus onéreux.

 

Le vélo, instrument de la pénitence imposée

 

Pierre Hurmic, le maire de Bordeaux, a très bien exprimé cela au sujet du sapin de Noël : ceux qui défendent le sapin sont des « fascistes ». Inutile de discuter, de négocier, de comprendre. Le fasciste doit être éliminé, sacrifié. Il n’y a pas de concession possible. Il en va de même pour l’automobiliste dans les grandes villes : il ne s’agit pas de réduire la place de la voiture, il s’agit de faire souffrir l’automobiliste parce que sa souffrance doit assurer la rédemption du nouveau monde écologiste. Seul le vélo est toléré, encouragé et promu. Le vélo est la voie du salut, raison pour laquelle la mairie Hidalgo s’en prend depuis peu aux bus en coupant leurs couloirs de circulation, ce qui provoque des bouchons et donc des augmentations de temps de transport. Les écologistes n’aiment pas les transports collectifs, ils n’aiment que le vélo, parce que celui-ci engendre sueur et souffrance (au sens propre) et parce qu’il ne peut être pratiqué que par des gens jeunes et seuls. La mère de famille ne peut pas mettre ses enfants sur son vélo ; les personnes âgées, malades ou handicapées ne peuvent pas se servir de ce moyen de transport. Le vélo est l’instrument d’un sacrifice humain à grande échelle : il exclut toute une partie de la population qui ne peut pas en faire usage, il découpe et crée des individus, c’est-à-dire des êtres sans relation.

 

Peu importe les faillites, peu importe la pauvreté, peu importe les malheurs, les normes doivent passer. Ce n’est donc pas tant sur le plan technique qu’il faut les dénoncer que sur le plan intellectuel et philosophique. La norme n’est pas le fruit du hasard ou de l’absurde, elle est la conséquence d’une religion politique qui, autrefois, se parait dans les habits de la social-démocratie et qui, aujourd’hui, a revêtu le manteau rouge-vert de l’écologie. De quoi donner la jaunisse à la betterave et à tout un pays.