https://institutdeslibertes.org/les-frontieres-mouvantes-de-lorient/
Jean-Baptiste Noé

Les frontières mouvantes de l’Orient

L’Orient n’est pas un espace géographique, un fait de nature, mais une aire culturelle façonnée par le regard de l’autre, où l’histoire l’emporte sur la géographie. Proche-Orient, Moyen-Orient, Grand Moyen-Orient, etc. les vocables n’ont cessé de varier au gré des siècles et des intérêts stratégiques des puissances.

 

Orient provient du latin oriens, qui désigne l’espace où le soleil se lève. Il s’oppose à l’Occident, lieu où le soleil se couche (occidere). D’où l’usage des termes Levant pour l’un, Couchant ou Ponant pour l’autre (ponere, se coucher). Orient et Occident s’organisent donc autour de l’Europe. Mais Europe, dans la mythologie grecque, est cette princesse enlevée par Zeus en Orient et déposée en Occident.  Ce sont ceux qui font l’histoire, la géographie et les cartes qui imposent l’écriture du monde.

 

Des Orients à géométrie variable

 

Le Levant, stricto sensu, regroupe la Syrie, le Liban, la Jordanie et la Palestine. C’est une vision française de l’espace, héritée des croisades, du royaume de Jérusalem et des mandats de 1920. Dans une définition large, ce Proche-Orient peut inclure l’Égypte, l’Irak et l’Anatolie.

 

Le Moyen-Orient est un concept défini par les géographes britanniques soucieux de délimiter la route des Indes. Il inclut la péninsule arabique et le Maghreb et parfois l’Afghanistan, le Pakistan et le Sahel ; cette vision géographique étant celle des Américains et de leur Grand Moyen-Orient pensé dans la lutte contre l’islamisme.

 

Les Anglais voient l’Orient comme allant de Suez à Malacca et incluant les Indes. C’est un Orient autant maritime que terrestre, zone diffuse se portant jusqu’à l’Extrême-Orient. Cette vision est conditionnée par la nécessité de protéger et conserver la route qui conduit aux Indes. Ce n’est pas une vision objective, mais politique, qui répond à une projection géopolitique précise ; comme l’est aujourd’hui la notion de Grand Moyen-Orient définie par les Américains. L’Inde se trouve donc incluse dans l’Orient, comme pour y rappeler la présence d’Alexandre.

 

En 1944, le Département d’État américain donne lui aussi sa vision géographique de l’Orient et il reprend celle de Mahan, en y ajoutant la Turquie, la Grèce et l’Égypte. Ce n’est plus une vision coloniale, mais anticommuniste : il s’agit alors d’encercler et d’endiguer le camp de Moscou et ensuite de la Chine ; la Grèce étant la ligne de front contre la Yougoslavie de Tito.

En 1992, le même Département d’État a modifié ses lunettes : désormais le Moyen-Orient va du Maroc à l’Iran, regroupant une partie du monde musulman et arabe.

 

Mais les Anglais ont proposé d’autres visions de l’Orient. La Royal Geographical Society y a inclus l’Afghanistan et la Perse, c’est-à-dire la zone du Grand jeu, ainsi que les Balkans. Les Balkans sont le cœur de « la question d’Orient » des années 1820 aux années 1920. Charles X et son gouvernement préparent l’expédition pour venir en aide à la Grèce opprimée des Turcs pour fendre le nœud gordien oriental. Le corps expéditionnaire français débarque en Morée en 1828n marchant sur les pas de Byron pour venir en aide à la Grèce opprimée. À l’époque, l’Orient débute aux portes de Vienne ; c’est l’Empire ottoman et ce sont les Balkans.

Lorsqu’il réalise son itinéraire de Paris à Jérusalem, Chateaubriand propose une vision littéraire et historique du voyage en Orient, qui le fait passer par les temples d’Athènes et les cités du Péloponnèse. L’Orient est alors compris dans sa version romaine : c’est l’espace grec et hellénophone, placé sous la juridiction de Constantinople.

 

Quelles villes pour l’Orient ?

 

Constantinople s’est effacée, au même titre qu’Istanbul. Jérusalem fait parler d’elle à cause du conflit de Palestine. Alep est la ville martyre de la guerre en Syrie et Bagdad semble réduite à l’état de cendres. Y a-t-il encore une grande ville en Orient, regroupant des intellectuels, des universités, des journaux ; une ville dotée des attributs de la mégapole : centre politique, économique et culturel ? Ni Tombouctou, perdu au fond du Sahel, ni Casablanca, ni Le Caire ne peuvent prétendre jouer ce rôle.

 

Séville pourrait être la grande ville de l’Orient, tant l’Andalousie a, durant quelques siècles, appartenu au monde musulman et arabe. Mais ce n’est plus un port majeur ni un grand pôle économique. Et quand elle fut un port, c’était celui de l’Atlantique, tourné vers les Amériques et nourrit des conquistadors. Séville, loin d’être une ville de l’Orient, a été la première ville, la porte, de l’Extrême-Occident.

 

Il faut regarder vers l’Asie pour trouver des villes orientales, et ainsi renouer avec la pensée anglaise. Hong Kong et Singapour sont de celles-là. Depuis quelques années, les Américains ont développé le concept de zone Indopacifique. Si cela est une façon de contourner la Chine en intégrant l’Inde et l’Australie, c’est aussi une façon de renouer avec les premières acceptions de l’Orient, celles qui allaient de Suez à Malacca. L’Orient se confond alors avec l’Extrême-Orient et, pour la France, il renoue le fil du Levant et de l’Indochine.

 

Quelle identité ?

 

Si l’on a tant de mal à délimiter l’Orient, c’est qu’il n’est pas aisé de définir son identité. Il est musulman, mais pas seulement. Il est essentiellement arabe, mais aussi turc, arménien, kurdes, etc. Il est terrestre, mais aussi grandement maritime. Quelle cohérence civilisationnelle pour un ensemble si vaste et si hétérogène ? Samarkand et Oulan-Bator ne sont-elles pas des villes de l’Orient ? Il y a donc le désert, mais aussi la steppe ; la plaine comme la montagne : le Tibet serait-il moins oriental que les Comores ? Les frontières orientales ne cessent de se dilater autour d’un noyau dur qui regroupe le Proche-Orient. Le point commun, c’est la menace et l’intérêt. Pour les Occidentaux, l’Orient est cet ailleurs d’où émane une menace politique et où nous avons des intérêts stratégiques. La menace a pris tour à tour les traits de l’Empire ottoman, de l’URSS, de l’État islamique, de la Chine. L’intérêt stratégique est celui des routes commerciales, du pétrole, des échanges, de la stabilisation d’un monde instable. L’Orient est peut-être davantage réticulaire que spatial. Les nouvelles routes de la soie sont l’Orient, comme les routes des épidémies.

 

L’ombilic de l’Occident

 

Mais si nous nous intéressons tant à l’Orient, ce n’est pas en raison de ses menaces ou de ses intérêts, mais parce que l’Orient est l’origine de ce que nous sommes. On y trouve les Perses et les Égyptiens, les Grecs et les Hébreux. Y sont nés les premières grandes villes et l’agriculture, le vin et la bière, l’écriture et nos dieux. C’est d’Orient qu’est parti Énée, à l’origine de Rome, et c’est vers l’Orient que les généraux romains n’ont cessé de regarder, pour s’y couvrir de gloire, comme Pompée, ou pour s’y perdre, comme Marc-Antoine. César est le premier à avoir, un peu, détourné son regard de l’Orient et tenté le coup de feu au Ponant. C’est en Orient que l’on retrouve saint Jérôme traduisant la Bible, saint Athanase définissant le credo, saint Polycarpe, ruminant sur la chute de Rome.

 

L’Orient est complexe parce que palimpseste de notre histoire. C’est ce qui attire les Occidentaux depuis des siècles, c’est ce qui assure les projections, les tentatives de définition et de délimitation. Que celles-ci soient mouvantes est donc normal : c’est la preuve de la vitalité de l’Orient.