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Jean-Baptiste Noé

Les conséquences de la mondialisation

La mondialisation a trois conséquences principales : l’ouverture au monde, l’accroissement des richesses, le renforcement des cultures fortes. Elle est à la fois la conséquence d’un changement (souvent un développement technique ou une découverte) et la cause d’un autre changement, ce qui explique qu’elle ne soit pas toujours regardée de façon favorable. On sait ce que l’on perd sans toujours savoir ce que l’on va gagner. La mondialisation rend la vie instable, elle transforme les sociétés et les modes de vie ce qui porte l’homme à se rendre vers l’inconnu, une situation qui n’est jamais confortable.

 

Un temps qui se restreint

 

On dit souvent que la mondialisation rend la planète plus petite, image figurée pour montrer que les hommes sont plus proches. Mais ce n’est pas tant l’espace qui est en jeu ici que le temps. La planète s’agrandit au lieu de se rétrécir : la mondialisation a permis de découvrir de nouvelles terres qui ont élargi les horizons : Amérique, Océanie, Afrique… Le tourisme est un autre facteur d’élargissement de l’espace : on peut dorénavant se rendre dans des lieux qui étaient autrefois inaccessibles. Le progrès technique a amélioré les bateaux, il a fait naître des avions et il a percé des points de passage. Il faut désormais quelques jours pour se rendre en bateau d’Europe vers l’Asie contre plusieurs mois avant l’ouverture du canal de Suez (1869). Les prix de transport ont fortement baissé. Quelques exemples de prix maritime au cours du XIXe siècle :

 

1 quintal de blé Le Havre – New York

1850 : 180 F

1913 : 22 F

-718%

 

1 tonne de marchandises Marseille – Saigon

1869 (avant Suez) 950 F

1885 (après Suez) 86 F

-1004%

 

Voilà de quoi accroître les échanges et accéder à des marchés qui n’étaient jusqu’à présent pas pensables. Le même phénomène s’applique avec l’avion et les nouveaux moyens de communication. Ces éléments bouleversent et transforment complètement notre vie sans que nous en prenions toujours conscience. Finalement, l’homme s’adapte assez bien aux nouvelles circonstances. Il est aujourd’hui plus rapide de faire Paris Hong-Kong que Paris Orléans au XVIIIe siècle. Notre perception du monde en est forcément transformée.

 

Le temps d’échange s’est restreint alors que le temps de vie croît sans cesse. C’est bien notre rapport au temps qui a été bouleversé au cours de ces deux siècles écoulés, plus que notre rapport à l’espace. Mais l’instantané et l’immédiateté ont aussi leurs limites. Ils risquent de figer la vie dans la futilité et d’empêcher les réflexions approfondies. On risque de perdre en richesse culturelle et spirituelle ce que l’on gagne en richesse matérielle.

 

Plus riche : tous milliardaires !

 

Voilà peut-être ce que les socialistes ont le plus de mal à accepter : la mondialisation enrichie, détruit la pauvreté et permet une élévation générale des conditions de vie. D’ailleurs, quand on veut punir un État on lui impose un embargo. Les États enclavés, sans accès à la mer, sont bien souvent pauvres et font tout pour essayer d’avoir un accès à un port. La Suisse était très pauvre avant d’opter pour un mode de développement original.

 

Jean Fourastié, l’inventeur de la célèbre expression « Trente glorieuses », était un amateur des statistiques. Il a passé sa vie à établir des listes statistiques pour analyser l’évolution des conditions de vie sur le long terme. Un travail long, fastidieux, mais essentiel pour comprendre les évolutions réelles des populations.

Sa courbe sur l’évolution du prix du blé en France est lumineuse. Elle établit le salaire réel, c’est-à-dire combien de temps faut-il travailler pour s’acheter un produit. Ici, il s’agit du salaire moyen d’un ouvrier.

 

Temps de travail d’un ouvrier pour s’acheter 100 kg de blé (un quintal)

1701 : 300

1709 : 566 (grande famine)

1750 : 201

1800 : 143

1830 : 134

1880 : 97

1900 : 72

1930 : 36

1985 : 3,5

 

1709-1710 est la dernière grande famine en France. À cause d’un hiver très rigoureux et d’un printemps humide, il y a peu de céréales. Les gens meurent de faim, les cadavres jonchent le sol. Certaines régions sont bien pourvues en blé, mais comme les moyens de communication sont très compliqués, il n’est pas toujours possible d’acheminer le blé des régions nanties vers les régions défaillantes. Contrairement à la fable antilibérale, il n’y a pas eu de pacte de famine, ni de volonté de stocker les grains pour faire monter les prix tout en affamant le peuple. C’est au contraire le cloisonnement qui a empêché le ravitaillement.

 

Les échanges sont source de richesses, ils permettent de découvrir de nouveaux produits, d’améliorer ceux qui existent. Quand on dresse la liste de tous les légumes que nous consommons et qui viennent d’Amérique, on se demande presque ce que mangeaient nos ancêtres avant la découverte de ce continent : pomme de terre, tomate, cacao, maïs, poivron, piment… Il n’y a guère que l’aubergine et la pomme qui viennent d’Asie.

Pensons à la Corée du Sud, aussi pauvre que le Mozambique dans les années 1950 et aujourd’hui l’un des États les plus riches au monde. De même pour le Japon, qui a commencé son décollage économique au moment de son ouverture vers l’Occident, avec la révolution Meiji, et cela sans renier sa culture et sa foi. Ouverture et échanges ne sont pas forcément synonymes de dissolution et de disparition. Au contraire, la mondialisation a ceci de particulier qu’elle renforce les cultures fortes, même si elle dissout les cultures faibles.

 

Cultures fortes : en avant !

 

L’uniformisation du monde est l’un des risques de la mondialisation. En témoignent l’architecture, la nourriture, les vêtements, les pratiques culturelles. Mais l’uniformisation n’est pas la seule issue possible. On constate en effet que la mondialisation a ceci de particulier qu’elle renforce et différencie les cultures fortes. Si l’on analyse la mondialisation intérieure qu’a connue la France au cours du XIXe siècle, on constate que c’est à ce moment-là que les régions ont développé leurs cultures particulières. Sous l’effet de l’accroissement des transports, la France a été décloisonnée. Bretagne, Provence, Alsace, Languedoc se sont rapprochés et le pays s’est unifié. Or, c’est à cette époque-là que les régions ont abandonné la polyculture et se sont spécialisées (vaches à lait et à viande, céréales, légumes, vignes…). Pouvant s’approvisionner ailleurs pour ce qu’elles faisaient moins bien, les régions ont développé leurs spécialisations. Sous l’effet du décloisonnement elles ont aussi unifié leurs langues régionales. Le provençal, la langue d’oc ou le breton sont alors créés, au sens où la langue est uniformisée dans sa région (auparavant chaque ville, vallée ou terroir ont leurs variantes), la littérature régionale commence à voir le jour. Georges Sand chante le Berry, Frédéric Mistral la Provence, la langue basque est créée… Les costumes régionaux apparaissent aussi à cette époque. Les gardians, si typiques de la Camargue qu’on les croirait nés dans la nuit des temps, datent en fait du XIXe siècle. Il en va de même pour les plats régionaux. On les croit souvent issus d’une longue tradition de terroir alors que la plupart ont été perfectionnés ou inventés au XIXe siècle : camembert, aligot, gratin dauphinois…

 

La naissance de ces cultures régionales est due en partie à l’amélioration des conditions de vie. L’accroissement de la productivité industrielle a permis de faire baisser les coûts du textile, et donc d’améliorer le vêtement du peuple. Les progrès agricoles ont permis une diversification de la nourriture et une baisse du prix des matières premières. Le beurre et le lait coûtent moins cher, la pomme de terre se diffuse, les vaches sont sélectionnées et améliorées pour donner les races régionales.

 

Cette mondialisation à l’échelle de la France, connue dans les autres pays d’Europe, se retrouve aujourd’hui dans le monde.

 

Face à l’ouverture mondiale, de nombreux peuples s’interrogent sur ce qu’ils sont et sont conscients de la nécessité de défendre leur culture pour ne pas disparaître. D’où l’affirmation identitaire que l’on retrouve en plusieurs points du globe. La montée de l’indigénisme, la volonté de défendre et de sauvegarder son patrimoine ; autant de principes qui naissent de la compréhension qu’il faut se défendre pour ne pas disparaître. Le tourisme joue un rôle important dans cette défense et préservation de la culture, qui n’est pas qu’une muséification. Il faut lire l’ouvrage remarquable de la géographe Sylvie Brunel, La planète disneylandisée pour se rendre compte à quel point le tourisme permet de sauver bien des cultures. Elle a réalisé un tour du monde avec sa famille où elle a constaté que pour attirer les touristes, donc avoir des clients et pouvoir vivre de son travail, de nombreux peuples ont compris qu’il fallait mettre en valeur leur patrimoine, car c’est ce qui attire le touriste. C’est le phénomène de patrimonialisation, que les géographes analysent de plus en plus. il y a bien sûr le risque que cette culture se fige et devienne un parc Disney de carton-pâte. Mais fait de façon intelligente, c’est une véritable mise en valeur. Combien de villages dans nos campagnes étaient délabrés il y a vingt ans et sont aujourd’hui pimpants et restaurés ? C’était nécessaire pour attirer les visiteurs, et cela a permis de sauver maintes maisons, châteaux et bâtiments remarquables.

 

Le retour à l’histoire et aux racines

 

Pour se défendre et donc subsister, les peuples doivent opérer un retour à leur histoire et à leurs racines. Ils doivent en prendre pleinement conscience pour les aimer et les défendre. La mondialisation peut donc aboutir à un individu coupé de tout passé et vivant dans le présent habituel (ce que Tocqueville avait très bien perçu), mais aussi à un homme enraciné, conscient du terroir où il vient et capable de développer et de faire fructifier sa culture. Pour qu’elle survive, une saine tradition doit toujours être en développement.

 

Appréhender les dangers potentiels et les conséquences négatives de la mondialisation permet de les éviter et de les amoindrir. Ce qui n’empêche pas non plus de comprendre les promesses et les grandeurs de ce phénomène, qui enrichit matériellement et culturellement les populations et que l’on aurait bien tort de vouloir supprimer.