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Jean-Baptiste Noé

Les chiites, une des clefs de l’islam

Les jeux de bombes entre l’Iran et les États-Unis témoignent de l’une des fractures de l’islam, celle qui oppose les chiites aux sunnites. Comprendre l’importance du chiisme est donc essentiel pour y voir clair dans cette région qui s’étend de la Mésopotamie à la mer Caspienne. L’islam est divisé et séparée est une multitude de courants. Le terme même d’islam devrait toujours être employé au pluriel tant, outre le chiisme et le sunnisme, il y a aussi des écoles juridiques régionales, comme le malékisme ou le soufisme. Rêvant d’empire et de communauté des croyants (l’oumma), la religion musulmane est, dans la réalité, beaucoup plus fracturée et divisée selon les critères ethniques et nationaux (le watan). L’État islamique, comme avant lui l’Empire ottoman, sont donc des tentatives impériales essayant d’englober des disparités nationales. Généralement, les empires ne durent pas, sauf à assurer la sécurité des populations contre un ennemi extérieur, ou bien à opprimer ces populations, pour les empêcher de sortir.

 

L’une des fractures entre chiisme et sunnisme est donc d’abord ethnique : Perses d’un côté, Arabes de l’autre ; mais pas seulement et uniquement.

 

Les chiites dans le monde musulman

 

Les chiites représentent aujourd’hui environ 12% des musulmans. Mais leur poids politique et confessionnel est beaucoup plus important que leur poids démographique. Ils sont essentiellement présents en Iran (90% de la population est chiites), avec de grosses minorités en Irak (dans le sud), en Azerbaïdjan, au Pakistan, à Bahreïn et en Inde. L’Iran cherche à prendre le contrôle du monde chiite, en tentant d’établir un arc chiite allant de la Perse à la Méditerranée, en passant par la Mésopotamie et la Syrie. Cet empire perse chiite s’est opposé, au cours de l’histoire, aux Ottomans, Turcs sunnites, et aux familles régnantes arabes, notamment les Hachémites, qui dirigent encore la Jordanie, après avoir été aussi présents sur le trône d’Irak. Les Hachémites, descendants du shérif de la Mecque, avaient toute légitimité pour diriger les lieux saints de l’islam, à la place de la famille des Saoud, Bédouins du désert sans nobilité. Un autre choix fut opéré dans les années 1920, dont nous payons encore les conséquences avec la version frelatée du wahhabisme saoudien.

 

L’origine du chiisme

 

Sunnisme et chiisme sont nés à la mort de Mahomet (685). Un groupe de musulmans reconnaît comme son successeur Abou Bakr et fait de lui le dirigeant du califat. Cela a donné le sunnisme (sunna, la tradition). Un autre groupe s’est au contraire réuni autour d’Ali, le gendre de Mahomet, qui a tenté de prendre la direction du califat à la place d’Abou Bakr. Cela a donné le chiisme (la rupture). Le tombeau d’Ali est situé en Irak, à Nadjaf, dans une région majoritairement chiite.

 

Le chiisme est lui-même divisé en sous-courants, ce qui rend complexe sa compréhension. À la mort d’Ali, c’est Hasan qui est reconnu comme son héritier. Mais un groupe, les ismaéliens, reconnaît Hasan comme imam temporaire et Hussein (autre fils d’Ali) comme imam permanent. Hasan meurt en 670. Son frère Hussein tente alors de prendre le pouvoir et refuse de prêter allégeance aux Omeyyades. Son soulèvement est un échec et il meurt assassiné à Kerbala. La commémoration de son assassinat donne lieu à une fête importante tous les ans avec un pèlerinage des chiites sur son tombeau. Hussein est le troisième imam (après Ali et Hasan). Ce qui donne le chiisme duodécimain, c’est-à-dire qui croient dans les douze imams, qui est la branche majoritaire du chiisme. On trouve des duodécimains qui ne sont pas chiites (comme les alaouites) et des chiites qui ne sont pas duodécimains (comme les ismaéliens, qui se réfèrent au septième imam, Ismaël ben Jafar). Une branche du chiisme duodécimain croit en l’imam caché, c’est-à-dire le douzième imam, qui est censé revenir.

 

Tout cela est donc assez compliqué et démontre que le monde musulman est très loin d’être unitaire.

 

Le jeu de l’Iran

 

Depuis la révolution de 1979, l’Iran a officiellement adopté le chiisme duodécimain et le pays joue la carte chiite dans le monde musulman. Cela lui permet d’une part d’étendre son influence au-delà de ses frontières et d’autres parts de maintenir sa cohésion à l’intérieur de l’Iran.

 

L’Iran n’est pas composé que d’Iraniens. On y trouve notamment de nombreux Azéris qui sont certes chiites, mais qui regardent du côté de l’Azerbaïdjan. Le risque est que cette minorité demande un jour son rattachement à l’Azerbaïdjan, jeune État fondé en 1991 sur les ruines de l’URSS. Défendre l’islam et tenir la doctrine chiite est donc une façon d’effacer les différences ethniques à l’intérieur de l’Iran pour renforcer la cohésion politique du pays. Si les logiques nationales devaient l’emporter sur la structuration religieuse, l’Iran, reste de l’ancien Empire perse, prendrait le risque de l’éclatement. Choix idéologique, la carte religieuse est aussi une nécessité politique. Elle permet aux mollahs de conserver l’unité de l’Iran et de s’allier aux minorités chiites à l’extérieur de ses frontières.

 

La Perse est l’un des plus anciens empires du monde et l’Iran peut s’enorgueillir d’une continuité étatique depuis plus de 3 000 ans. Cet empire a bordé la Méditerranée et s’est attaqué aux Grecs, où ils échouèrent à plusieurs reprises, avant d’être conquis par Alexandre.  L’arc chiite est une façon de renouer avec la trace de l’Empire.

 

Le bras armé du Hezbollah

 

« Le parti de Dieu » a été fondé en 1982 au Liban sur des financements iraniens. Il est le bras armé de l’Iran dans la région, un levier et un moyen de pression. Luttant tout à la fois contre Israël et l’État islamique, il sert les intérêts des chiites et des mollahs. Il a pris le contrôle d’une partie du Liban et a soutenu Bachar Al-Assad contre les islamistes sunnites. À la fois parti politique, maître à penser, mouvement terroriste et armé de mercenaires, le Hezbollah est le bras armé d’un pays qui intervient ainsi de façon indirecte dans le jeu régional. Les États-Unis l’ont classé comme organisation terroriste, ainsi que Bahreïn, qui est pourtant chiite. L’opposition nationale Iran / Bahreïn a donc ici primé.

 

L’Iran a un adversaire déclaré, Israël, dont il est le seul pays de la région à vouloir sa disparition, après que les pays arabes ont renoncé à cela à la suite de leurs nombreuses défaites. C’est un moyen d’avoir un adversaire idéologique et de récupérer la cause palestinienne, donc de mettre un caillou dans la chaussure sunnite.

 

Mais son véritable adversaire demeure l’Arabie Saoudite dont les guerres interposées déchirent le Moyen-Orient. En Irak et en Syrie, via l’État islamique, au Yémen, où les Houthis chiites s’opposent au gouvernement soutenu par l’Arabie, dans une guerre oubliée qui est pourtant un drame humanitaire.

 

Le drapeau du chiisme est donc essentiel aux mollahs pour assurer la survie du régime iranien. Une des particularités du chiisme est son culte des martyrs, né dans le culte rendu à Ali et à Hussein. L’assassinat du général Soleimani a d’ores et déjà été présenté comme un nouveau martyr. De quoi renforcer la puissance idéologique d’un régime qui est à bout de souffle. On ignore le nombre exact de manifestants réprimés, mais il est fort nombreux. Trump a pu lancer un bâton de dynamite dans la poudrière, mais il peut aussi espérer fragiliser un régime qui sera obligé de répliquer et donc, en provoquant une forte tension à Téhéran, de faciliter la chute d’un régime politique qui déstabilise le Moyen-Orient depuis 1979. Facteur de troubles et de guerres, les chiites pourraient ainsi devenir un élément pacificateur du Moyen-Orient.