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Jean-Baptiste Noé

Le sens des mots

Du bon usage des adjectifs

 

La langue est facétieuse : employer un synonyme, un euphémisme, une litote et c’est tout le sens du réel qui est transformé. On le constate notamment lors des opérations militaires. On ne dit plus « assassiner » ou « tuer », mais « neutraliser ». On ne parlera pas de djihadiste ou d’ennemi, mais « d’agresseur ». Et dans le cas des attentats en France réalisés à l’aide de couteau, on parle souvent « d’attaque au couteau » et non pas « d’attentat commis avec un couteau ». Il est vrai que la phrase « un djihadiste a été assassiné » est plus forte que « un agresseur a été neutralisé ». Un agresseur, ce peut-être un cycliste qui grille un feu rouge, un « jeune » qui s’en prend à une femme ou toute autre chose de ce genre.

 

Lors des « attaques au couteau » il est souvent dit que les personnes sont « poignardées ». En réalité, elles sont, dans un grand nombre de cas, « égorgées ». On comprend que ce terme est plus brutal et évoque des images plus sanguinaires que le simple fait d’être poignardé. Cela renvoie aussi à une dimension religieuse. Les djihadistes égorgent leurs victimes comme les agneaux conduits à l’abattoir. Cela s’inscrit dans une dimension sacrificielle et rappelle que ces actes ne sont pas de simple agression, mais qu’ils ont une dimension religieuse éminente. Toute chose que l’on cherche à occulter.

 

Les adjectifs controversés

 

La polyphonie des mots est bien illustrée en politique. Rien de tel pour discréditer un adversaire et l’empêcher de s’exprimer que de lui coller l’étiquette « extrême-droite » ou, dorénavant « ultra-droite » ou « droite radicale ». Ces termes-là semblant un peu éculés, c’est désormais le qualificatif « populiste » qui est employé. On le comprend, être proche du peuple, c’est bien, être populiste, c’est mal.

 

Autre adjectif dépréciatif : « controversé ». Quand un journaliste veut assassiner quelqu’un l’air de rien il dit que cette personne est « controversée ». Par qui ? Au sujet de quoi ? Nul ne sait, mais « controversé » est la dosette du prêt à penser qui assassine. Il y a aussi la fabuleuse expression « créer la polémique ». C’est moins insidieux que « controversé », moins perfide, mais tout aussi mauvais. On a le droit d’être transgressif, de casser les codes, d’être anticonformiste, mais surtout pas « de créer la polémique ». Polémique d’ailleurs bien souvent allumée par les boutefeux journalistiques au sujet d’une personne qui a eu le malheur d’exprimer une pensée complexe.

 

L’étiquette libérale est elle aussi très négative. Être libéral, voilà qui discrédite son homme. Un libéral est forcément « controversé » et ne cesse « de créer la polémique ». Il est possible de monter en gamme : néo-libéral, ultralibéral, si le premier adjectif ne suffit pas. Ainsi dans un débat, Monsieur X, libéral, a la mauvaise part. Alors que Monsieur Y, communiste stalinien nostalgique de Mao et admirateur de Castro est lui du bon côté du manche.

Problème : « illibéral » est lui aussi mauvais. C’est le qualificatif que l’on réserve pour les régimes d’Europe de l’Est, qu’il revendique par ailleurs. Mais si on ne peut être ni libéral ni illibéral, où aller ?

 

Populiste : le drôle de mot

 

Populiste a fleuri aux alentours des années 2012. Comme nazi, fasciste, raciste, franquiste et autre pinochiste avaient été trop utilisés, il semblait nécessaire de faire usage d’un autre adjectif. Il y a donc « les populistes ». On y trouve pêle-mêle Donald Trump, Jair Bolsonaro, Matteo Salvini, Viktor Orban, Rodrigo Dutertre, Boris Johnson, Vladimir Poutine et Marine Le Pen, trop heureuse de figurer parmi les grands. Il y a une internationale populiste, version satanique de l’internationale communiste. Et donc la presse de nous expliquer qu’il y a « une montée des populismes » et un « arc populiste ». Ce qui laisse perplexe. Ces personnes ont été élues de façon démocratique, en respectant les règles électorales de leur pays. Ce qui visiblement semble mal. Castro qui prend le pouvoir par la force, Chavez et Maduro qui le conservent par la répression ; c’est positif. Mais ces présidents élus par le suffrage universel, c’est nécessairement négatif. Curieuse façon de rejeter la démocratie, tout en se disant démocrate.

 

Comme d’assimiler tous ces régimes entre eux, comme s’ils constituaient une internationale avançant de concert. Les électeurs brésiliens, américains, italiens, hongrois, etc. votent d’abord en fonction des problèmes de leur pays et regardent assez peu l’assiette de leur voisin. Les Philippins ne se préoccupent guère de ce que pensent les Hongrois ou les Brésiliens. Mais comme la peur est le meilleur moyen de tenir une population et de la diriger, il apparait nécessaire d’agiter le chiffon rouge populiste. Après lui, de quoi parlerons-nous ?

 

Parti ou mouvement politique ?

 

L’autre nouveauté semble être la disparition des partis politiques, dont le nom même n’est plus prononcé. En France, ceux-ci se sont formellement constitués en 1901, avec la loi autorisant les associations. À ce titre, le parti radical est le plus ancien parti politique du pays. Après avoir dominé la vie politique française entre 1900 et 1945, il a brutalement disparu, mangé par les socialistes et les communistes ainsi que par le parti gaulliste. Le CNIP, Centre national des indépendants et paysans, a connu son heure de gloire dans les années 1950-1960. S’il existe encore formellement aujourd’hui il ne pèse plus rien.

 

Les partis ne sont pas immortels. Rien de surprenant donc que le Parti socialiste disparaisse. Les conditions économiques et sociologiques qui ont permis sa naissance et son développement ne sont plus réunies. Quant à LR, héritier des multiples partis de droite issus du gaullisme, il est mort de son refus d’appliquer la politique promise à ses électeurs. Ces deux partis ont rejoint le PCF dans le cimetière des partis disparus. Aujourd’hui, on parle de mouvement ou d’association, mais cela semble en être terminé des partis.

 

En Allemagne, les partis politiques ne se portent pas mieux. La CDU et le SPD sont fragilisés, devant sans cesse trouver des moyens de coalition. L’AfD d’un côté, les Verts de l’autre les grignotent. En Italie, la démocratie chrétienne comme les partis de gauche ont eu aussi disparu. La Ligue a raflé la mise et mangé ses alliés. En Espagne également, les deux partis traditionnels sont en position de faiblesse, débordés par Podemos d’un côté et Vox de l’autre. Est-ce seulement un changement de nom et la poursuite des mêmes idées dans d’autres structures politiques ? Toujours est-il que cela transforme le paysage politique de ces pays d’Europe.

 

Il n’y a qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni que les partis classiques demeurent. En organisant le référendum sur le Brexit, David Cameron a évité que le parti conservateur ne soit siphonné par Nigel Farrage et Boris Johnson a réussi à le purger de ses éléments les plus complaisants. Les mots semblent avoir retrouvé leur sens : la distinction entre conservateur et travailliste est plus claire aujourd’hui qu’elle ne l’était à l’époque de Tony Blair ou de John Major.

 

« Donner un sens plus pur aux mots de la tribu » selon le vers de Stéphane Mallarmé dans son Tombeau d’Edgard Poe est une nécessité aussi bien journalistique que politique. Dire les choses, ne pas sombrer dans la novlangue qui cache et donc occulte, pour que les personnes puissent connaître et faire les bons choix.