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Bruno Larebière

Le référendum à géométrie variable du Rassemblement national

La pratique référendaire est au cœur du programme de gouvernement de Marine Le Pen. Du moins le croyait-on. En réalité, elle est au cœur de sa stratégie de conquête du pouvoir.

 

Il a fini par le lâcher. Le vice-président du Rassemblement national répondait de biais. Aussi le journaliste de France Info a-t-il voulu être certain de ce qu’il avait cru comprendre. C’était mercredi dernier. L’échange avec Jordan Bardella se trouve ici à partir de 16’ 45 : « Vous réclamez aujourd’hui au gouvernement un référendum sur la retraite, mais si vous arrivez au pouvoir, vous n’organiserez pas de référendum ? » Réponse de Bardella : « Non. » Non ? Non. Ce ne sera plus utile. Si le RN réclame aujourd’hui un référendum, a-t-il expliqué, c’est pour que le gouvernement retire sa réforme, alors que « si nous arrivons au pouvoir, forts du succès et de la confiance que nous aurons accordés les Français dans les urnes, alors nous […] retirerons ce système par points ».

L’une serait légitime, l’autre ne le serait pas

Cet aveu, que peu ont relevé, est révélateur à plus d’un titre.

D’abord de la très étrange conception qu’a Jordan Bardella – et, au-delà de sa personne, le Rassemblement national – de la démocratie. Sans entrer en aucune manière dans le débat sur la réforme des retraites, l’instauration d’un système par points figurait bien dans le programme du candidat Macron. L’instauration d’un âge pivot, non, mais le système par points, si. Or, le 7 mai 2017, le peuple français a porté Emmanuel Macron à la présidence de la République. En grande partie pour faire barrage à Marine Le Pen, certes, mais telle est la règle : « Au premier tour, on choisit, au second, on élimine. »

Qu’on le veuille ou non, nous l’avons élu. Nous, c’est-à-dire vous et moi. Que nous ayons ou pas voté pour lui. C’est bien « fort du succès et de la confiance » que lui ont accordé les Français qu’Emmanuel Macron a lancé sa réforme des retraites. Si, en 2022, nous choisissions, nous Français, dans un duel de second tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, d’éliminer le président sortant et de porter à l’Elysée la présidente du RN, en quoi celle-ci serait-elle plus légitime que ne l’est l’actuel chef de l’Etat ? Jordan Bardella doit avoir la réponse, nous pas.

En raison de la forte contestation sociale actuelle, on peut demander un référendum sur la réforme des retraites. La question ne sera pas simple à poser mais on peut le faire. En revanche, on ne voit pas pourquoi un changement à la tête de l’Etat rendrait le procédé caduc. Marine Le Pen voudrait-elle en faire le point central de sa prochaine campagne présidentielle ? Ce n’est pas exactement sur cette thématique que des millions de Français votent pour elle… Et quand bien même le déterminant du vote lepéno-mariniste changerait-il, la question sociale se substituant aux sujets identitaires et sécuritaires, rappelons à Jordan Bardella qu’en vertu de l’article 27 de la Constitution, « tout mandat impératif est nul ». Ce qui signifie que les députés, eussent-ils été élus, comme c’est devenu la coutume depuis l’instauration du quinquennat, pour apporter une majorité au président de la République, en l’occurrence à la présidente, ne seraient pas tenus de voter en faveur de la suppression du système de retraite par points. Quand bien même Marine Le Pen aurait-elle axé sa campagne sur ce thème.

Un plébiscite anti-Macron maquillé en référendum sur les retraites

« Aveu » de Bardella, disions-nous, car en un coup un seul, l’étoile montante du RN, qui se voit déjà mener son parti à la victoire aux élections régionales de fin 2021 là où Marion Maréchal, alors Maréchal-Le Pen, avait échoué de justesse en 2015, a jeté le discrédit sur l’idée de « République référendaire » défendue, dès la présidentielle de 2012, par Marine Le Pen. Un référendum, oui, mais seulement si on est dans l’opposition ? Parce qu’alors, on ne risque rien ? Rien à perdre, tout à gagner ?

L’exigence référendaire sur la réforme des retraites est pure tactique. Tout comme, d’ailleurs, l’avaient été les arguments développés par le RN lors des européennes de 2019. Si la liste du RN menée par Jordan Bardella devançait celle conduite, au nom de la majorité présidentielle, par Nathalie Loiseau, martelait l’ensemble des dirigeants du parti, Emmanuel Macron n’aurait alors d’autre choix que de changer de politique ou de dissoudre l’Assemblée nationale.

L’argument avait porté, bien que totalement déconnecté de la réalité de ce scrutin et de l’expérience des scrutins européens antérieurs. Depuis 1984, les partis au pouvoir, à l’exception de l’UMP en 2009, ont toujours pris des raclées mémorables aux européennes sans que cela ait des conséquences majeures sur la politique suivie par le chef de l’Etat. Pour « sanctionner » Macron, pour le forcer à « entendre le peuple », nombre d’électeurs qui penchaient pour d’autres listes (celle de Bellamy, celle de Dupont-Aignan, certains même pour celle de Manon Aubry) avaient décidé de se reporter sur celle du Rassemblement national. Pour qu’elle arrive en tête et alors, on allait voir ce qu’on allait voir. On a vu.

Si le Rassemblement national exige aujourd’hui, à défaut de l’abandon de la réforme des retraites, un référendum sur le sujet, c’est qu’il mise sur le fait qu’en règle générale, et plus encore dans le climat actuel, les Français répondraient, non pas à la question qui leur serait posée mais à celui qui la leur poserait, Emmanuel Macron. Question : « Etes-vous favorable à l’instauration d’un système de retraites par points ? » Réponse : « Macron, casse-toi ! » Au final d’ailleurs, rien ne dit que c’est l’expression de la détestation du président de la République qui l’emporterait, mais ce serait à coup sûr la tonalité d’une campagne menée « au nom du peuple ». Pour « La France apaisée », on verrait plus tard.

Objectif : faire le plein des voix de gauche en 2022

Marine Le Pen n’a qu’une hâte : rejouer le second tour de la présidentielle de 2017. Etre, cette fois, à la hauteur de la fonction à laquelle elle postule. Et, puisqu’il lui faut encore attendre, tenter de forcer le destin en réclamant ce référendum anti-Macron dont elle se voit sortir grand vainqueur sur une ligne résolument… de gauche. Sur une thématique, pour reprendre la formule de Bardella, de dénonciation de la façon dont Emmanuel Macron est en train de « détricoter tout l’héritage social de la France », étant entendu que celui-ci est tout entier contenu dans le programme du Conseil national de la Résistance, à l’exception, sans doute, de ce qui avait déjà été conquis sous le Front populaire.

Aux clins d’œil appuyés de Marine Le Pen en direction de la CGT, le secrétaire général de la confédération, Philippe Martinez, a répondu : « Le jour où je validerai ses propos, il faudra m’exclure de la CGT. C’est clair ce que je dis ? » Très clair. En revanche, pour avoir une idée précise de ce que pensent les adhérents – et les électeurs habituels – du Rassemblement national de l’accentuation de la chasse à l’électorat de gauche, c’est moins aisé.

Il y aurait bien une solution mais il y a peu de chances qu’elle soit mise en œuvre : organiser un référendum interne au RN. Questions, au choix : « Pensez-vous que “tout est à jeter“ dans le projet de réforme des retraites avancé par le gouvernement ? » ; « Pensez-vous que le combat contre la “régression sociale“ soit la priorité absolue ? » ; « Auriez-vous apprécié que le RN s’indigne officiellement de l’enlèvement des affiches d’Alliance Vita à la demande d’Anne Hidalgo ? » Ou, histoire de rire un peu : « Marine Le Pen ayant validé les propos de Philippe Martinez, pensez-vous qu’il faille l’exclure du Rassemblement national ? »

Jordan Bardella nous expliquera certainement que Marine Le Pen ayant été élue à la présidence du parti en 2011 contre Bruno Gollnisch, puis réélue triomphalement à deux reprises depuis, sans qu’aucun rival ne se soit présenté, « forte du succès et de la confiance » qui lui a été accordée, il ne saurait être question de faire valider sa stratégie par référendum. N’empêche : ce n’était pas la peine de se débarrasser de Florian Philippot si c’était pour s’en aller faire des risettes à Martinez.

 

Bruno Larebière