15 mai, 2024

Le Premier amour

De Marcel Pagnol, on connait surtout la trilogie marseillaise et les souvenirs d’enfance au charme de Provence. Il y a de lui un autre texte, peu connu mais très profond, Le Premier amour, qui devait être un film qui n’a jamais vu le jour. L’histoire se passe aux temps préhistoriques, dans une tribu qui vit au fond d’une grotte. Pour l’écrire, Pagnol a beaucoup lu et s’est documenté sur l’état des lieux de la paléontologie. L’histoire est celle d’un amour, le premier de l’humanité, et celle de l’humanité tout entière. Le Premier amour est aussi un traité d’anthropologie et de libéralisme.

Chaque année, au printemps, les jeunes filles, devenues femmes, sortent de la grotte et courent dans la plaine, poursuivies par les hommes. Il ne peut pas y avoir d’amour, hommes et femmes ne se choisissent pas, les hommes prennent les premières femmes qu’ils attrapent. Il n’y a pas de couple, pas de famille, seulement la tribu et sa Loi. La polygamie est la règle, pour une raison pratique : les hommes mourant en masse à la chasse, ils sont moins nombreux que les femmes. Pour que les générations puissent se renouveler et que toutes les femmes puissent procréer, il faut donc que les hommes en fécondent plusieurs chaque année. C’est là la raison historique principale de la polygamie.

Mais cette année-là, les choses ne se passent pas comme prévu. Un homme, tombé amoureux d’une femme, un sentiment qu’il ne peut pas définir puisqu’il est inconnu, menace de tuer un autre homme qui avait attrapé cette femme en premier. La jeune fille prise, il lui offre des fleurs et son collier de guerrier. Ayant contrevenu à la Loi, l’homme est jugé. Le discours écrit par Pagnol est admirable de philosophie politique et se révèle être une profonde compréhension du rapport entre la tribu et l’individu.

L’exil

« Cette fille, je voudrais la mettre dans ma poitrine, comme dans un nid. Alors, cette fille doit être à moi » dit l’homme.

« Pourquoi aurais-tu quelque chose que tes frères n’auraient pas ? » répond le juge.

Conflit ici entre la propriété privée et le communisme. Jalousie du groupe qui refuse que l’homme puisse posséder une chose (ici l’amour et une femme) alors qu’eux n’ont rien.

« Toi, tu veux une femme pour toi seul ?

Oui.

Et tu veux être l’homme de cette seule femme ?

Oui.

Quel sera le résultat ? Tu feras une petite tribu, la tienne. Une tribu de deux personnes qui vivra sur la grande tribu, comme une punaise ou un pou.

Pourquoi ?

Parce que tous les deux, vous profiterez du travail et du courage des autres, mais vous ne leur rendrez pas leur amitié. »

Ce dialogue, où l’on retrouve la simplicité de Pagnol pour dire avec peu de mots les choses complexes, c’est celui de la confrontation entre le holisme et l’individualisme. La petite tribu, c’est la famille que l’homme veut fonder. Se donner à une femme, une seule, et vivre en retour de son amour. Avoir ses enfants, et non pas des enfants qui appartiennent au groupe. Mais, contrairement à la crainte évoquée par le Chef, ils ne vivront pas « comme une punaise ou un pou ». Au contraire, cette tribu rendra « leur amitié » en s’associant aux autres tribus par l’échange et la coopération. Ce que Frédéric Bastiat appelle l’ordre spontané.

C’est là le reproche souvent fait aux libéraux : l’individualisme serait un ferment de dissolution des sociétés parce que chacun ayant sa propriété privée et ses affections il ne serait plus uni au groupe et causerait donc sa perte. Nullement.

La sentence tombe : l’homme, qui est dangereux pour le groupe, car il veut s’en distinguer, est exilé. Il s’en va vers une mort certaine, mais la femme, éprise d’un amour qu’elle ne sait pas nommer, le suit pour partir avec lui.

Le feu

L’homme et la femme s’installent dans une caverne. Ils coopèrent pour tuer des bêtes, tailler les silex, aménager leur foyer. La femme devient enceinte et accouche. Le nouveau-né a froid. Dans la tribu, les femmes se resserrent pour générer une chaleur qui protège les bébés de la mort. Étant seule, la femme ne peut pas assez réchauffer son enfant, qui va donc mourir. L’homme n’a pas le choix : il doit dominer le feu que l’orage a fait tomber pour l’apporter dans son foyer, ce feu que jamais personne n’a maitrisé et que tout le monde redoute. Il a peur, mais il est poussé par l’amour et la confiance de sa femme qui l’encourage à aller chercher le feu. Il prend une branche enflammée et la ramène dans la caverne. L’enfant est réchauffé, il est sauvé. La femme s’occupe du foyer, va chercher le bois pour maintenir le feu vivant. La viande n’a plus besoin d’être séchée au soleil : elle peut être cuite. Elle est ainsi plus digeste et plus salubre.

Le couple était voué à la mort, mais, par la maitrise du feu, ils ont maitrisé la technique et ce faisant ils ont apporté la vie. Une puissante leçon à opposer aux réactionnaires et aux communistes qui prônent la décroissance et la haine du progrès technique. Grâce au feu, ils peuvent survivre à l’hiver, chasser les bêtes et échapper à une mort certaine.

La patrie

Au printemps suivant, la tribu est sur le point de mourir. L’eau ne coule plus, les bêtes féroces ont encerclé la caverne, empêchant les hommes de sortir. La tribu manque d’eau et de nourriture. Un homme a pu s’échapper pour tenter de ramener à manger. Il tombe par hasard sur l’homme chassé l’année précédente. Il doit le tuer en lui jetant des pierres : c’est la Loi. Il prend trois pierres et les jette à côté de l’homme chassé : il est ainsi quitte, il a respecté la Loi, mais n’a pas tué son ami. Il lui raconte l’histoire de la tribu et comment celle-ci va mourir. L’homme et la femme décident alors de sauver les leurs. Ils prennent des torches enflammées et se dirigent vers la caverne. Ils chassent les bêtes féroces, leur permettant ainsi d’accéder à la source. Ils remplissent l’outre et l’apportent à la grotte. La tribu peut boire, enfin. Avec le feu, elle peut combattre les bêtes féroces, les tuer et les manger. Le danger a disparu, le groupe est sauvé. Le vieux Chef meurt et l’homme chassé devient le nouveau chef.

Il a brisé la loi de la tribu en aimant une femme qu’il ne devait pas aimer, en défendant la propriété privée contre le collectivisme, en brisant les règles établies pour aller dompter le feu. Il est une image à la fois de l’inventeur et de l’entrepreneur. Le Chef craignait que « la petite tribu » détruise le groupe, c’est tout l’inverse, c’est elle qui l’a sauvé. Les hommes ont troqué le groupe pour la patrie, la routine pour l’amour.

Merveilleuse histoire de Marcel Pagnol qui nous démontre ainsi la supériorité de la personne sur le groupe et comment celui-ci ne vit plus dans le respect méticuleux de la Loi, mais sous l’ombre d’une autre loi, qui est celle de l’amour. Cet amour qui permet la propriété privée, condition essentielle au développement humain, qui assure le développement technologique et permet donc à l’homme de maîtriser la nature et ainsi de survivre et de prospérer. Une nature qui n’est pas gentille, qui n’est pas non plus pure et parfaite. L’homme est faible et c’est par son intelligence qu’il a pu survivre des grottes de Lascaux jusqu’à aujourd’hui.

Dans l’histoire de Pagnol, il y a des mammouths et des silex. Les mammouths ont disparu, l’homme non. Il devait bien y avoir à l’époque des catastrophistes pour expliquer que la fin du mammouth signifierait la fin de l’homme. Le silex est toujours là, mais plus personne ne l’utilise. L’âge de pierre ne s’est pas achevé par manque de pierre. La baleine est toujours là, mais plus personne ne fait usage de sa graisse pour s’éclairer. La tourbe en Irlande et le charbon de bois du Brésil existent toujours, mais ils ont été remplacés par le pétrole et le gaz qui à leur tour, eux aussi, seront remplacés un jour par autre chose. Il y a toujours des silex dans la nature, mais l’homme maitrise désormais l’atome. Merveilleuse leçon d’histoire économique et technologique de la part de Marcel Pagnol qui nous raconte un conte qui est le nôtre.

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

9 Commentaires

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  • Dominique

    16 mai 2024

    Merci JBN pour cette page de poésie, et donc d’espoir.

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  • Nathan

    16 mai 2024

    Je n’ai jamais lu Pagnol… C’est ce que j’aime chez l’IDL, vous élevez vos lecteurs. Merci pour cet article, je vais acheter des livres de ce pas.

    Répondre
  • Yo

    16 mai 2024

    Cela m’a fait penser au film « Pourquoi j’ai pas mangé mon père »

    Répondre
  • Robert

    16 mai 2024

    Une belle histoire…
    Une simple histoire que la complexité de notre monde moderne vide quelque peu de sa substance, même si elle consacre le principe de l’évolution sociale.

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  • GUION

    16 mai 2024

    Excellent mais les néo-suffragettes vont hurler

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  • Karl Descombes

    16 mai 2024

    Les belles histoires se fracassant sur les chiffres.
    Croissance exponentielle de la population sur une Terre finie.
    Pas de croissance sans énergie.
    Le modèle décrit fonctionne parce que le couple a trouvé un endroit où s’exiler et parce qu’il a trouvé une source d’énergie.
    Il a un endroit où créer de la propriété privée ex-nihilo.
    Si ce n’était pas le cas, votre homme aurait été emprisonné ou tué et non exilé…
    Il ne faut pas confondre théorie libérale et respect de la propriété privée.
    Le respect de la propriété privée garantit un ordre social dans lequel les individus ne passent pas leur temps à voler ou à être volé. Ce temps sert au progrès et à la division du travail.
    Mais ce principe fonctionne sans théorie libérale.
    Après, on peut discuter de moralité et d’art de vivre, mais c’est un autre sujet. Il ne faut pas amalgamer.

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    • maupas

      16 mai 2024

      Des chiffres : la population de la chine baisse déjà ( 2 millions par an), celle de l’Europe bien sûr, le japon , la Corée…. il reste l’Inde (dont le taux de fécondité baisse régulièrement) et l’Afrique qui continuent à croitre. Mais chaque mise à jour des prévisions de population annonce un pic mondial plus proche et moins haut . Il y a quelques années le pic projeté était en 2100 proche de 10 milliards d’êtres humains, on est maintenant à 2070 vers 8 milliards voir la fondation Bill Gates qui travaille beaucoup le sujet ou le site populationpyramid en point net

    • Guy

      16 mai 2024

      @Karl Descombes
      L’univers dans lequel nous vivons est infini dans au moins 4 directions : l’infiniment loin dans le passé, l’infiniment loin dans l’avenir, l’infiniment grand et l’infiniment petit. Il s’en suit sur l’homme peut infiniment apprendre tout en restant infiniment ignorant, sauf s’il s’auto détruit. Les seules limites à l’expansion et au progrès humain sont d’ordre politique, idéologique et psychologique.
      Le libéralisme n’est justement qu’une théorie des droits de propriété qui précise qui est propriétaire de quoi, à savoir pour chaque individu, son corps, les fruits de son travail et tout ce qu’il acquiert sans le voler à autrui. Contrairement à une croyance communément répandue, aucune théorie politique ne rejette la propriété privée même si elle prétend le contraire, car être propriétaire de quelque chose c’est avoir le droit de décider de son affection. Or l’humain ne peut vivre sans prendre de décision. Il y a donc toujours et dans toute société des propriétaires, c’est à dire des gens qui décident. La seule question qui se pose est qui décide de quoi ? La seule alternative à la théorie libérale c’est la loi du plus fort, qui engendre d’innombrables conflits, raison pour laquelle votre principe ne peut fonctionner sans théorie libérale.

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