L’Afghanistan, pivot géostratégique du monde

 

 

L’Afghanistan demeure ce qu’Halford Mackinder a appelé « le pivot géostratégique du monde » ; une zone incontrôlée autour de laquelle se déploient les enjeux contemporains. Ce pays de montagnes et de vallées profondes a été le tombeau de nombreux empires. Les États-Unis ont échoué dans le contrôle du pays, comme les Soviétiques avant eux entre 1980 et 1988. Ils auraient pu méditer la défaite subie par les Anglais en juillet 1880 à la bataille de Maiwand, durant la seconde guerre anglo-afghane, où fut blessé le célèbre docteur Watson, alors médecin militaire. Zone tampon entre l’Empire russe et l’Empire britannique, l’Afghanistan n’a jamais été contrôlé par une puissance occidentale. Les armées se sont arrêtées au nord et au sud, en faisant une marche, une zone grise, servant de glacis sécuritaire entre les empires. En 1885, cinq ans après Maiwand, les Russes ont achevé leur expansion militaire dans l’oasis de Panjdeh, dessinant alors la frontière turkméno-afghane. De l’autre côté de l’Afghanistan s’ouvrait l’Empire britannique, qui contrôlait le Pakistan, l’Inde et le Bangladesh actuels. Cette frontière de confins est toujours dessinée aujourd’hui. Les lignes fixées par l’histoire n’ont pas été effacées au cours des dernières décennies.

 

La horde et la ville

 

Parmi les classiques de la géopolitique, il y a l’étude de l’affrontement entre les nomades et les sédentaires. Les sédentaires habitent les villes et contrôlent le plat pays, c’est-à-dire les environs de la ville, d’où ils tirent leur puissance agricole. La ville est le lieu des échanges, des marchés, des confrontations intellectuelles. C’est là que se développent les universités, mais aussi l’imprimerie, les librairies et les cafés. Les nomades vivent de razzias, de vols, mais aussi de commerce, à travers leurs caravanes. Les nomades enrichis s’installent dans les villes, comme le démontre l’exemple des Arabes. L’Asie centrale est bien le pays de la steppe, de la végétation rase qui permet de voir à des centaines de kilomètres, le pays des vents et des grandes amplitudes thermiques : très chaud l’été et très froid l’hiver. Elle conjugue à la fois l’hostilité et la beauté fascinante des paysages. C’est le territoire de l’ordre et de la horde. L’écrivain anglais Rudyard Kipling, qui est né aux Indes, a popularisé l’expression « Grand jeu » dans son roman Kim (1901) pour désigner la rivalité entre les Russes et les Anglais dans ce ventre mou que personne n’a réussi à tenir. Depuis, le Grand jeu est devenu l’une des expressions de la géopolitique pour désigner les rivalités de puissances dans un espace donné.

 

L’opium de la guerre

 

Les Américains partis, l’Afghanistan est redevenu le premier pays producteur d’opium, avec plus de 90% de la production mondiale. Le pavot est la principale source de richesse des paysans et des réseaux criminels qui peuvent ainsi financer leurs combats grâce à cette source d’argent. La lutte idéologique pour le djihad et le califat musulman se mêle à la criminalité classique pour le contrôle des flux de drogue et l’enrichissement par sa vente. La guerre révolutionnaire devient un prétexte à poursuivre les combats pour continuer à produire et à écouler la drogue. Partout dans le monde on observe ce mélange entre islamisme et criminalité classique, que ce soit dans les banlieues françaises, au Mali ou ici en Afghanistan. Depuis cinq ans, c’est le nord de l’Afghanistan qui est devenu la principale zone de production d’opium. La frontière avec le Turkménistan étant poreuse, la marchandise peut être écoulée sur le marché mondial après avoir traversé celle-ci. D’autant que le Turkménistan dispose d’une économie essentiellement fondée sur le pétrole. La baisse des cours a donc appauvri l’économie nationale, faite de redistribution sociale et d’étatisme économique. Le trafic d’opium devient une économie de substitution.

 

Le nouveau droit de la guerre

 

Quoiqu’ils se rattachent à une idéologie identique, Daech et les talibans s’opposent en Afghanistan pour le contrôle du pays et la mainmise sur le territoire. Leur rivalité s’accompagne de combats et d’escarmouches. Le terrorisme est un mode d’action parmi d’autres, c’est une arme de la guerre révolutionnaire. Or la guerre terroriste modifie les règles classiques de la guerre. Le combattant régulier s’inscrit dans le jus in bello qui lui permet de bénéficier d’une décriminalisation de l’homicide. Dans la guerre classique, il est possible de tuer, le meurtre n’est plus un crime, à condition que le conflit respecte les critères de la guerre juste.

 

Dans la guerre sainte, le soldat est assassin au nom de sa religion et il doit tuer pour la défendre. Dans la guerre classique, l’adversaire est un être humain, il y a des règles et un droit de la guerre que le militaire doit respecter. Dans la guerre révolutionnaire, il n’y a plus de règle et de droit. Il y a une dissymétrie juridique, qui est préjudiciable à celui qui continue de respecter le droit. La guerre révolutionnaire est celle de l’islamisme aujourd’hui, celle des armées de la Révolution française ou des communistes hier. Elle ne se fonde pas sur l’égalité des combattants armés, mais sur la supériorité des révolutionnaires à l’égard des opposants à qui est retirée leur humanité. C’est tout autant la démocratie contre les systèmes totalitaires que le Vietminh contre les Américains. Puisque l’adversaire n’est pas mon égal et qu’il n’a pas d’humanité, il est possible de mener contre lui tous les actes et toutes les actions qui peuvent servir à la victoire. Les villes peuvent être bombardées, les civils attaqués, les militaires torturés. Cela ne contrevient pas à la morale puisque la morale suppose l’égalité en humanité ; égalité suspendue lors de ces guerres. Le changement juridique du droit de la guerre des luttes révolutionnaires implique donc des transformations dans les actions militaires menées et l’usage des armes.

 

Que peut alors faire l’adversaire qui refuse la guerre révolutionnaire et qui souhaite rester dans la guerre classique et respecter le jus in bello ? Il est systématiquement en position d’infériorité puisqu’il s’interdit l’usage d’armes et de méthodes que son adversaire emploie néanmoins contre lui. Cette infériorité risque de lui être préjudiciable et de lui faire perdre la guerre. Mais ne pas respecter le droit de la guerre pour s’aventurer sur le terrain de la guerre révolutionnaire s’est s’en prendre à l’éthique militaire, ce qui à terme pose de sérieux problèmes de conscience. Il faut donc, dans ce contexte, pouvoir faire évoluer le droit de la guerre classique sans tomber dans l’immoralité de la guerre révolutionnaire. Une situation qui est loin d’être simple à tenir.

 

La guerre révolutionnaire voit aussi l’émergence du partisan, qui lutte pour défendre son territoire par la tactique du harcèlement et de l’escarmouche, inefficace à court terme, mais redoutable pour épuiser un adversaire. Les talibans s’inscrivent dans un territoire, ils défendent un sol et une terre, qui est la leur. Leur engagement est lié à une délimitation du sol. Ils luttent pour l’Afghanistan et pour la mise en place d’un système islamiste dans ce pays. Daech à l’inverse s’inscrit dans un projet global, qui n’est pas lié à un territoire, mais à une idée. Daech nie toute limite territoriale et se trouve dans une optique conquérante, et non pas défensive. Cette vision de la guerre est renforcée par la perte des territoires en Syrie et en Irak. Le califat a une valeur absolue au sein d’une révolution globale.

 

Aux défaites stratégiques, le partisan recherche les victoires symboliques. La clandestinité rend les opérations armées conventionnelles quasi impossibles, ce qui éloigne d’autant la victoire militaire. Très rares sont les partisans qui ont perdu la guerre. Les Espagnols ont chassé Napoléon, la résistance a brisé l’Allemagne, les Vietnamiens ont vaincu les Américains et les talibans ont défait les Soviétiques. Mais le partisan ne peut pas lutter seul, il a besoin du soutien logistique et financier d’une puissance extérieure : Angleterre, États-Unis, URSS. Pour vaincre le partisan, il faut donc l’enserrer dans un filet, bloquer ses communications, arrêter les têtes et empêcher la venue de l’aide extérieure. Non pas l’attaque frontale, mais l’étouffement.

 

Souvent, le partisan mute dans l’hybridation, à la frontière du soldat et du gangster. C’est un combattant et un trafiquant. C’est une nouvelle forme de guerre, informelle, atomisée et fugace. Un acte terroriste pose un problème de sécurité. Mais il faut beaucoup d’actes de criminalité pour que cela pose un problème de sécurité. Le rapport à la sécurité n’est pas le même selon les crimes et les actes commis. Criminalité et terrorisme se mêlent, rendant difficiles la compréhension et la distinction des deux.

 

Demain la Chine ?

 

            Après le départ des États-Unis, est-ce la Chine qui va occuper l’espace laissé vacant ? Certes, l’Asie centrale a toujours été une zone tampon, mais elle a surtout toujours été une zone sous tutelle d’un Empire, qu’il soit anglais, russe, soviétique ou américain ; et donc demain chinois ? Pékin commence à installer ses pions avec son projet de nouvelles routes de la soie. L’Empire n’a souvent pas le choix : il doit contrôler une zone pour assurer sa sécurité. Rome a dû contrôler la partie orientale de la Méditerranée pour éviter la résurgence de la puissance carthaginoise. Les États-Unis ont dû intervenir en Europe pour briser la puissance allemande. La Chine devra peut-être s’installer en Asie centrale et en Afghanistan pour protéger ses marges et assurer sa sécurité. Mais aucun empire n’a vaincu en Afghanistan. Pékin sera peut-être contraint de s’y rendre pour sauvegarder sa sécurité, au risque de la perdre dans une guerre sans issue.