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Jean-Baptiste Noé

La route des musiques

L’approche de Noël fait ressortir, outre les sapins et les guirlandes, les musiques et les chants de Noël qui rythment aussi bien le temps de l’année que les cultures et les lieux géographiques. Les musiques sont des révélateurs sociaux et politiques. Elles sont des marqueurs d’identité, elles définissent des cultures et des lieux, elles témoignent des combats, des résistances, des mélanges et des échanges. Il y a les musiques de cour, à finalité politique, c’est-à-dire qui se rattachent autant à la ville qu’au pouvoir, et les musiques populaires, celles des villages, qui finissent bien souvent par inspirer et alimenter les musiques des villes. Alors que la musique occidentale est de plus en plus sécularisée, partout ailleurs dans le monde la musique a trait aux esprits et aux rites religieux. Elle s’accompagne de la danse et de la transe qui sont des pratiques liturgiques qui ancrent les corps et les esprits dans le sacré. En Europe, la musique liturgique a connu une grande variété et diversité, du chant grégorien au baroque, avant de connaitre un effondrement spectaculaire au cours des années 1960-1980. L’effacement de la musique sacrée européenne a été l’indicateur d’un effacement plus large du sacré en Europe. Comme pour les autres arts, notamment l’architecture et la peinture, la laideur musicale faite de bruits et de rythmes dissonants est une forme d’asservissement des consciences.

 

Les musiques identitaires

 

Sans vouloir être exhaustif, ce qui est bien évidemment impossible, on peut toutefois distinguer quelques musiques identitaires remarquables.

 

« La Diva aux pieds nus », Cesaria Evora (1941-2011), a illuminé de sa voix grave et douce la morna cap-verdienne, notamment avec sa célèbre chanson Sodad. Chantée en créole cap-verdien, langue à base de portugais, la morna est la musique de l’identité du Cap-Vert qui illustre l’histoire des rencontres des peuples qui se sont faites dans cet archipel. Les îles du Cap-Vert étaient inhabitées lorsqu’elles furent découvertes par les Portugais. Point avancé sur la route des Amériques, entre l’Afrique et l’Europe, les Portugais y installèrent des populations africaines. Y vinrent aussi des marchands du Brésil et des pêcheurs des États-Unis. La morna est la musique née de ces rencontres, à base de rythmes africains, portugais, américains et brésiliens. C’est la célèbre sodad, un terme intraduisible, qui signifie à la fois mélancolie et espérance, et qu’Évora a admirablement chanté sur toutes les grandes scènes du monde. Grâce à cette artiste talentueuse, c’est la culture du Cap-Vert qui a été exportée et connue de par le monde.

 

De l’autre côté de l’Atlantique, c’est une autre île qui a affirmé sa culture et qui a joué de sa puissance culturelle grâce à la musique, à savoir Cuba. Une musique de grande qualité, notamment avec l’album Buena Vista social club qui a fait connaitre cette musique latine au grand public. Le Buena Vista social club était une boîte de nuit de La Havane très active dans les années 1940-1950. Détruite après la révolution cubaine, ses musiciens partirent en exil ou bien furent employés à des menus travaux. Le nom fut repris en 1996 par un producteur américain décidé à faire rejouer les grands musiciens cubains des années 1940-1950, dont parmi eux Compay Segundo, qui à près de 90 ans n’avait plus joué depuis bien longtemps. L’album fut un succès immense, porté par un film reportage de Wim Wenders. Le groupe se produisit dans les plus grandes salles et fit redécouvrir la musique cubaine. Ce qui ne déplut pas au régime communiste de Cuba qui pouvait ainsi véhiculer une image positive de l’île. Mais c’est bien cette musique identitaire et patrimoniale qui plut aux amateurs occidentaux.

 

Renaissance des États, renaissance des musiques

 

La disparition de l’URSS fit ressurgir un certain nombre de musiques nationales qui avaient été étouffées et parfois interdites. Ce fut notamment le cas en Asie centrale et en Eurasie. La musique étant liée à la langue, les instruments étant le symbole d’une culture et parfois d’un lieu, le régime soviétique interdit tout usage de musiques qui pouvaient donner des idées d’indépendances nationales. Ces musiques de vallées et de peuples réapparurent avec la renaissance des États-nations. La musique est la langue d’un peuple et une langue sert d’abord à penser et donc à être. Étouffer ou interdire une musique, c’est empêcher un peuple de parler et donc de se penser en tant que peuple. C’est aussi provoquer l’oubli de l’histoire et de l’identité et donc faire taire les velléités nationales et indépendantistes.

 

Aujourd’hui, la distinction musicale n’est plus entre musiques de cours et musiques populaires, mais entre musiques mondiales et musiques de terroirs. Comme pour l’alimentation, notamment le vin, comme pour le vêtement, nous sommes confrontés à un double mouvement géopolitique : d’une part la submersion d’une musique mondiale, souvent anglo-saxonne, portée par des grands groupes, liée aux effets de mode, et d’autre part la renaissance de musiques locales, souvent refabriquées et réinventées. C’est le cas par exemple pour le retour des musiques celtiques, notamment lors des festivals qui les mettent à l’honneur, ou bien de troupes comme Riverdanse, qui ont fait connaitre au plus grand nombre la richesse de la musique et de la danse irlandaise.

 

Victoire de la word music

 

Mais force est de reconnaitre que la world music a effacé tout le reste. Rock, puis rap et techno ont eu leur quart d’heure de célébrité, avec les starlettes propulsées par les blockbusters, les films promotionnels et les chaines de télévision. Une célébrité rendue possible par l’effacement des frontières techniques, la musique pouvant désormais s’écouter partout, sans contrainte, et par la mise en place de campagnes publicitaires efficaces. Mais alors que l’on pourrait croire ces musiques mondialisées et uniformisantes, elles révèlent elles aussi de subtiles frontières qui sont en train de se mettre en place. Ces musiques mondiales deviennent identitaires : identités des banlieues américaines ou françaises, identités des métis et des mélanges culturels qui loin d’être informes recréent des groupes et des systèmes d’appartenance. Alors qu’elles semblent déstructurées, ces musiques recréent des langages, des signes et des phénomènes d’identités et d’appartenance. Elles révèlent aussi la déculturation profonde d’une partie de la jeunesse européenne qui ne connait plus sa musique classique ou populaire et qui est coupée de son histoire musicale.

 

Le fait marquant des dernières décennies est la disparition de l’opéra qui a pourtant joué un rôle politique majeur dans la constitution des identités nationales. Que l’on pense à Verdi et à son rôle dans le Risorgimento et à Wagner dans la réunification allemande. L’opéra a, un temps, associé la grande musique classique et la popularité de la musique populaire. Il a longtemps été le haut lieu culturel des villes européennes. Il ne joue plus ce rôle aujourd’hui, il ne joue presque plus de rôle du tout, ni à Naples, ni à Milan, ni à Moscou. L’opéra, et la salle de concert de musiques classiques comme lieu de creuset culturel ont disparu. Du reste, dans les rallyes mondains ni la valse ni le quadrille des lanciers ne sont plus dansés, ni même le rock. Ils sont désormais remplacés par une sorte de déhanchés mal rythmés. Le concert du Nouvel An, qui se tient à Vienne tous les 1er janvier, appartient au folklore alors que la valse et Vienne ont longtemps été les tempos culturels de l’Europe. Ces évolutions démontrent que derrière son aspect immuable la musique ne cesse d’évoluer pour suivre, ou pour provoquer, les évolutions politiques et culturelles. En matière culturelle, rien n’est pure création, et s’il peut y avoir des disparitions il y a surtout des transformations.