30 octobre, 2019

La macronie atteinte par la zemmourisation des esprits

 

Cela devient insupportable. Odieux même. Toutes les digues morales ont sauté. Les lois de la République n’y peuvent plus rien : la parole raciste s’est libérée. Elle se propage, par ces fléaux que sont les chaînes d’information en continu, dans toutes les couches de la société. Si on laisse faire, Marine Le Pen va finir par être élue à l’Elysée. Assez !

 

Regardez Eric Zemmour : fin 2014, sur simple dénonciation de Jean-Luc Mélenchon, il avait été viré d’iTélé. Décembre 2014, c’était hier, pas même l’espace d’un quinquennat mené à son terme, cela semble dater d’une éternité. En ce temps-là pourtant, la chaîne d’informations du groupe Canal + était bien tenue. L’affaire avait été pliée en quatre jours. Billet de délation du camarade Mélenchon le 15 décembre, licenciement de l’immonde le 19 décembre, décision prise conjointement par Cécilia Ragueneau, directrice générale de la chaîne, et Céline Pigalle, la directrice de l’information.

Certes, dans ce court intervalle, il était bien apparu que Zemmour n’avait pas prononcé, dans le Corriere della Serra, le mot de « déportation » qui avait été mis dans sa bouche ; certes, le journaliste italien qui l’avait interviewé avait témoigné que c’était lui qui avait usé de ce mot pour « résumer » la pensée de l’essayiste, mais devant le scandale créé de ce côté-ci des Alpes, iTélé n’avait pas tergiversé : dehors ! Portée devant les prud’hommes, l’affaire avait coûté à iTélé, deux ans plus tard, 50 000 euros de dommages-intérêts pour « rupture brutale et abusive de contrat » sans cause réelle ni sérieuse mais qu’importe : la défense des valeurs républicaines, l’intransigeance devant toute suspicion de transgression xénophobe ou raciste, n’a pas de prix.

Et puis iTélé a changé de nom, Canal + a changé de propriétaire et voilà que Zemmour est de retour sur CNews. Et pas qu’un peu : il est présent quatre soirs par semaine, à une heure de grande écoute, et y débat avec les plus grands phares de la pensée occidentale, de Bernard-Henri Lévy à Geoffroy Didier (c’est dire s’il a affaire à fortes parties). Les diverses sociétés de rédacteurs et de journalistes de CNews et de Canal + se sont indignées. Pas que l’intelligentsia française n’ait plus que des charlots à lui opposer mais qu’il ait la parole. « Pour des raisons évidentes » (sic), elles ont exigé son renvoi immédiat. En excipant de funestes conséquences sur « l’image du groupe », sur « l’éthique » et sur « la sécurité des personnels ».

 

Un « léger différé » pour laisser le temps à Anastasie d’opérer

 

Auraient-ils peur que Zemmour, qui est taillé dans une allumette, ouvre la boîte à gifles ? Il semble plutôt que, sans oser le formuler, ils craignent qu’un islamiste irascible (pléonasme) ne vienne semer la perturbation à coups de kalachnikov dans le vivre ensemble journalistique qui prévaut à Canal + depuis sa création par la gauche triomphante, au début des années 1980. Chez ces gens-là, Monsieur, on veut bien « être Charlie », mais seulement dans les manifs, pas jusqu’à la chambre funéraire.

Alors le « comité d’éthique » de Canal + s’est réuni. Quatre personnes. Toutes qualifiées pour causer déontologie journalistique. Laurent Le Mesle, premier avocat général près la Cour de cassation. Brice Charles, rapporteur au tribunal administratif de Paris. Jacqueline Franjou, qui est paraît-il une « figure importante de l’industrie française ». Sabine Bourgey, qui dirige un florissant cabinet d’expertise en numismatie hérité de son père qui le tenait lui-même de son papa. Chez ces gens-là, Monsieur, on n’écrit pas les journaux, on les achète, et pas seulement au numéro. Ou alors on les poursuit.

Le comité d’éthique a « mesuré l’émotion ». Il a considéré que, même si Eric Zemmour n’est « jamais seul en plateau », la situation présentait des « risques contre lesquels il convient de se garantir ». Et préconisé que l’émission soit diffusée « en différé, voire en léger différé », sans préciser le laps de temps qui, d’un point de vue juridique, industriel ou numismatique, fait la différence entre le différé et le « léger » différé. On pourra donc encore voir Eric Zemmour sur CNews, mais pas forcément entendre l’intégralité de ses propos, la diffusion en différé ayant évidemment pour but de laisser le temps aux coups de ciseaux de s’opérer. M’enfin, comme dit Gaston, cette fois, il n’a pas (encore) pris la porte.

Hélas, mille fois hélas, la zemmourisation des esprits, pire encore que la lepénisation des esprits, se propage à la vitesse de la marée montante par coefficient de 115 dans la baie du Mont-Saint-Michel, contraignant les adorateurs des sacro-saintes « valeurs républicaines » à se réfugier sur un piton rocheux, où ils feraient bien d’emporter des vivres en quantité suffisante tant ils ne sont pas certains de pouvoir prochainement regagner la plaine.

 

« Un coq étranger ne chante pas dans notre village » (proverbe mahorais)

 

Début octobre se tenait à l’Assemblée nationale le débat – non suivi d’un vote, faudrait quand même pas exagérer – « sur la politique migratoire de la France ». Parmi les orateurs : une obscure élue nommée Ramlati Ali. Issue du Parti socialiste et opportunément ralliée à La République en marche après diverses péripéties qui font tout le sel de la politique ultra-marine (procurations douteuses, scrutin annulé par le Conseil constitutionnel, puis réélection dans un fauteuil), elle est l’un des deux députés de Mayotte, l’autre étant Mansour Kamardine (LR).

Ainsi qu’il fallait s’y attendre, Ramlati Ali débute son intervention en se disant inquiète des « scores de l’extrême droite dans les territoires d’outre-mer » – elle entend par là les scores de Marine Le Pen à la présidentielle de 2017 – et ulcérée par la « vague de populistes qui jettent de l’huile sur le feu alors que nous avons besoin d’apaisement ». On s’attend donc à ce qu’elle plaide pour une politique généralisée d’« accueil » quand elle s’arrête sur le « cas particulier » de Mayotte. En tant que « Mahoraise de souche » ? Elle ne le dit pas mais le cœur y est.

En « direct live » à la tribune de l’Assemblée nationale, comme on dit sur les chaînes d’info, mais sans qu’aucune « breaking news » n’interrompe les programmes, voilà que Ramlati Ali s’enflamme. A Mayotte, explique-t-elle, sur 259 000 habitants, il y a moitié d’étrangers, « dont une immense partie en situation irrégulière ». Combien ? Le conditionnel est de rigueur : « Le territoire compterait 62 000 étrangers en situation irrégulière », p’t’être ben un peu moins p’t’être ben beaucoup plus. « Les flux illégaux entrants, ajoute-t-elle, sont estimés (sic) entre 24 000 et 28 000 personnes par an », soit sensiblement le nombre de clandestins qui seront expulsés cette année de l’archipel, ce qui relativise la performance.

Que veut Ramlati Ali ? Plus, et plus vite ! « Nous devons adopter une approche globale avec un renforcement de la chaîne pénale, juridique et sécuritaire, […]. Tout récemment, la ministre des outre-mer est venue présenter le plan de renforcement et d’approfondissement de la lutte contre l’immigration clandestine – Pralic –, dénommé Opération Shikandra. Je tiens à saluer l’action du gouvernement qui a pris la mesure de la réalité mahoraise. Toutefois, il est nécessaire de durcir certains critères d’accès au séjour afin que les détenteurs de titres puissent quitter le territoire de Mayotte. En d’autres termes, il faut poursuivre cette politique différenciée afin de rendre Mayotte aux Mahorais » !

Oups ! Et la France aux Français ? Nous avons consulté le compte rendu des débats. Il n’y a eu aucune protestation. Aucun hourvari. Aucune rumeur sur les bancs de la gauche – ni de la droite. Ni, hélas, aucune acclamation hilare des élus du Rassemblement national. Pas même un rappel à l’ordre du président de séance, le député LREM de Paris Hugues Renson, ancien soutien de François Hollande après avoir été l’un des collaborateurs de Jacques Chirac. Hugues Renson s’était prononcé en faveur de l’accueil des migrants de l’Aquarius, mais « Mayotte aux Mahorais », ça lui va.

 

Moins de clandestins, « donc » et « en même temps », moins d’insécurité

 

Deux semaines plus tard, Emmanuel Macron est à Mayotte. Dès son arrivée, il délivre à Mamoudzou, la préfecture de l’archipel, un Message aux Mahorais. Que dit-il ? 1. Que « Mayotte, c’est la France, et [que] la France, c’est d’abord la sécurité » (c’est vrai qu’à partir du moment où il n’y a pas de culture française, à part la sécurité, les services publics et la laïcité, la France se résume à peu de choses, mais passons) ; 2. Que « depuis plusieurs mois, nous avons réinvesti pour la sécurité des Mahorais » par la présence de 1 500 soldats, marins, policiers, gendarmes, douaniers, etc. ; 3. Que « grâce à eux, nous sommes en train d’améliorer les résultats en matière de lutte contre l’immigration clandestine ». Conclusion : « Nous ferons plus de 25 000 reconduites cette année et donc la sécurité sera au rendez-vous. »

Ô, qu’il est lourd de sens, ce « donc »… Il acte, par la parole présidentielle, qu’il existe un lien, direct, entre l’immigration, au moins clandestine, et l’insécurité. Et que, pour rétablir la sécurité, qui est le devoir premier de l’Etat, il faut lutter contre l’immigration irrégulière, la réduire, quasiment au sens militaire du terme, augmenter fortement le nombre de « reconduites à la frontière » en mobilisant pour cela… toutes les forces maritimes, aériennes et terrestres.

Après la diffusion, par LCI, du discours tenu par Eric Zemmour lors de la Convention de la droite, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), s’en indignant, avait indiqué que « la liberté d’expression, y compris sous des formes polémiques, […] ne saurait justifier la diffusion de propos susceptibles d’inciter à la haine ou aux discriminations » et saisi le procureur de la République.

On attend de voir, avec gourmandise, ce que diront le CSA, les sociétés de rédacteurs et le comité d’éthique de Canal + si, d’aventure, il prend à Eric Zemmour d’affirmer le lien direct entre la présence de migrants clandestins et l’augmentation de l’insécurité, ou s’il s’exclame : « Il faut rendre la Seine-Saint-Denis aux Dyonisiens ! » Peut-être ces propos seront-ils coupés au montage mais alors, il va falloir exiger que les débats à l’Assemblée nationale, ainsi que les interventions du président de la République, aient lieu, eux aussi, en « léger différé »…

 

Bruno Larebière

Auteur: Bruno Larebière

Journaliste indépendant, Bruno Larebière collabore à divers titres de la presse parisienne, dont le mensuel L’Incorrect dont il dirige les pages politiques. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, la plupart en tant que « prête-plume », il exerce aussi l’activité de conseiller en communication.

20 Commentaires

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    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      Merci !

  • pythagore

    9 novembre 2019

    la FRANCE est condamnée depuis 1975 par l’ONU pour les mêmes faits qu’elle reproche à la RUSSIE sur la CRIMÉE c’est a dire un vote d’auto détermination de MAYOTTE après les COMORRES : en gros on reproche à la FRANCE d’avoir accordé l’indépendance aux COMORRES en leurs retirant après le vote d’indépendance l’île de MAYOTTE..
    si on considère ces faits alors les mahorais ne font qu’aller chez eux à MAYOTTE …car ils sont chez eux…

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  • Norbert

    4 novembre 2019

    Je voudrais juste savoir si vous connaiss(tri)ez les raisons (les, motivations peut être) pour lesquelles le conflit israelo-palestinien s est implanté dans le débat public ?

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  • Blondin

    4 novembre 2019

    Moi qui me demandais pourquoi cette véhémence des “sociétés de journalistes” contre Zemmour, y compris au Figaro.
    J’attribuais ça au formatage des esprits.
    Mais, vous avez raison la trouille doit y être pour beaucoup…

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    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      Il y a de nombreux facteurs, qui se cumulent trop souvent : le formatage des esprits, en effet, mais aussi le conformisme ou cette « trouille » de devenir le vilain mouton noir pour s’être distingué du troupeau, ou encore l’inculture, qui fait qu’ils ne comprennent même pas ce que dit Zemmour ni à quoi il fait référence : il ne faut jamais oublier que les journalistes, comme tout un chacun, sont le produit de l’Education nationale. Autre élément à prendre en compte, sociologique : rares sont les jeunes gens de droite à s’orienter vers le journalisme…

  • Robert

    4 novembre 2019

    Un peu d’humour n’entache pas la lucidité de cette analyse… Et oui, les faits sont têtus… N’ en déplaise aux beaux esprits germanopratins, certaines évidences s’imposent petit à petit aux Français conservant un minimum de bon sens dans la “vraie vie” !

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    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      Oui, le « principe de réalité » finit par s’imposer à beaucoup, même à Marlène Schiappa, c’est dire si on progresse !

  • breizh

    1 novembre 2019

    Les reconduites à la frontière des comoriens clandestins, c’est juste leur voyage retour après avoir fait un tour à Mayotte.
    Cela permet de faire du chiffre sur les reconduites à la frontière pour le ministère de l’intérieur.

    Départementaliser Mayotte a été une erreur de plus dans la gestion de ce territoire.

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    • MichelC

      3 novembre 2019

      Â force de mettre en place des irresponsables à la tête du pays, il n’y aura plus de liberté en France.

  • JLP

    1 novembre 2019

    Eh oui, la France phare du monde libre qui est le seul pays qui se veut démocratique où ce sont les lèche…Oups pardon! Je voulais dire les journalistes français qui réclament le retour de la censure, comme en 40…

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  • Ockham

    31 octobre 2019

    Très étrange la logique :
    – les droits de l”homme pour un imam qui recommande l’assassinat,
    – le droit du sol donc passeport au bébé entré subrepticement donc …
    – une santé gratis, CMU, et les services d’urgence explosés, voir Mayotte
    – des tentes dans les rues de gens refoulés ???? depuis des années
    – une police éreintée qui regarde, pas d’ordre ? Si, les bouger. Logique.
    – 1000, 10 000, 100 000 ? Combien ?
    – Opération ventilation dans les provinces reculées de refoulés …non refoulés.

    Les nationalistes attendent leur heure qui arrive.
    La logique c’est pas cool, pas permissif, bref inadmissible mais cela ne peut qu’arriver !

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  • breizh

    31 octobre 2019

    merci de ces infos et de cette remise en perspective.

    la reconduite à la frontière des comoriens n’est que le voyage retour depuis Grande Comores (c’est comme cela que le voient les comoriens en question).
    Et cela permet au ministère de l’intérieur d’afficher des reconduites à la frontière en dizaines de milliers de personnes…

    Il me semble également que les Mahorais sont très mal accueillis à La Réunion (ils y aurait en plus apporté le chikungunya).

    Par ailleurs, tant que Marine Le Pen est à la tête du RN (et elle compte bien garder cette rente de première opposante), Macron n’a pas de soucis à se faire.
    Si dans un éclair de lucidité et de cohérence, elle laissait la place à sa nièce…

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    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      Merci à vous. Concernant la présidentielle de 2022, puisque c’est de cela dont vous parlez, je ne serai pas aussi formel. Nous en sommes loin et tout — absolument tout – est possible. Y compris que MLP soit élue, y compris que le second tour n’oppose pas Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Jusqu’à fin 2016, on ne voyait pas ce qui pouvait empêcher François Fillon d’être élu. Et puis…

    • Emmanuelle Gave

      31 octobre 2019

      Il ne vous aura pas échappé que le site a été entièrement refait il y a un mois.

  • Denis Monod-Broca

    31 octobre 2019

    Il semble bien en effet que ceux qui se vantent si fort de faire héroïquement “barrage au FN” épousent progressivement ses thèses.

    Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que la Grèce, sous brutale tutelle germano-européenne faut-il le rappeler, a perdu près d’1 million des siens (1 million sur 10 millions, principalement des jeunes ayant émigré) et accueilli près d’1 millions d’immigrés. La Grèce est de moins en moins aux Grecs mais ça, bien sûr, ça ne choque ni n’émeut personne ici.

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    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      En effet, et la situation de la Grèce, parallèlement dépecée par la Chine, est d’une infinie tristesse pour nous tous, Européens, qui lui devons tant.

  • marc

    31 octobre 2019

    Excellent, bravo,

    Répondre
    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      Merci !

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