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Jean-Baptiste Noé

La géopolitique est-elle déterministe ?

Hervé Coutau-Bégarie (1956-2012) est décédé il y a dix ans et son œuvre continue d’influencer l’école française de stratégie et de géopolitique. Professeur à l’École de guerre, il a notamment fondé l’Institut de stratégie comparé et la revue Stratégique. Auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire militaire et à la pensée stratégique, ses travaux ont été repris au-delà de la France. Dans une œuvre foisonnante, il s’est souvent interrogé sur un aspect essentiel de la géopolitique : existe-t-il un déterminisme qui régit les États et les décisions politiques ? À cette question, il avait répondu par la négative, insistant sur la liberté des hommes, les erreurs qui peuvent être commises, le hasard aussi (comme la tempête qui vient bouleverser la bataille). Mais cette dialectique entre déterminisme et volontarisme continue de traverser la réflexion géopolitique.

 

Terre ou mer ?

 

Il n’existe pas de géopolitique sans étude de l’espace et de la géographie. Or trop souvent l’espace est considéré comme un fait structurant qui implique nécessairement la politique des États. Dans sa Guerre du Péloponnèse, Thucydide montre bien que Sparte est une puissance terrestre et Athènes une puissance maritime, mais cela ne va pas de soi. Athènes n’est pas une cité côtière, à l’inverse de Corinthe. Elle fait construire un port (Le Pirée) à une dizaine de kilomètres de la ville, dont elle protège l’accès par l’édification de murs le long de la route qui relie les deux points. Elle doit à Thémistocle le choix du développement de la flotte, qui lui permit ensuite de briller sur les flots. Sans volonté politique et humaine, Athènes n’aurait jamais été une puissance maritime. Du reste, durant la guerre contre Sparte, elle renforce son armée de terre quand sa rivale développe elle une flotte afin de lui faire concurrence.

 

On attribue souvent au fait que l’Angleterre soit une île son tropisme maritime. Mais l’Angleterre est une île au même titre que l’Écosse, que l’Irlande ou que la Corse et la Sardaigne, qui ne sont pourtant nullement des puissances maritimes. Les États-Unis sont un pays terrien et terrestre, mais ils disposent de la première flotte au monde. À rebours de Napoléon qui voyait dans la géographie la cause et l’explication de la politique des États, l’école volontariste démontre qu’il n’en est rien.

 

Forêts en feu

 

La géographie est la science de l’homme par excellence. Elle explique l’histoire des paysages, leur construction et leur édification dans le temps. Les incendies estivaux en sont un bon exemple. Pourquoi l’été 2022, pourtant chaud et sec, n’a-t-il pas vu de grands incendies en Corse et en Provence, alors que ces régions sont les plus sujettes à ce risque ? Parce que la forêt n’est pas un espace « naturel » comme beaucoup le pense, confondant espace végétal et espace naturel. La forêt, surtout en France, est un espace humanisé, anthropisé et totalement culturel. Or une forêt s’entretient et se protège. Débroussaillage des abords et des routes, construction de chemins de terre pour permettre la circulation des camions, surveillance quotidienne des massifs, élagages des arbres morts, mobilisation des pompiers, permettent de réduire les risques d’incendie. Les forêts qui ont brûlé cet été manquaient d’entretien. Les broussailles étaient nombreuses, les chemins étroits ne permettaient pas le passage des camions. À cela s’ajoute un matériel défaillant et vétuste, un manque d’avions, de camions et de personnel. Quand l’incendie a frappé, sur une terre sèche et fragilisée par la canicule, le feu a pu prospérer en toute quiétude.

 

La plupart de ces incendies sont d’origine criminelle, notamment en Bretagne. Ils sont causés soit par des pompiers pyromanes, soit par des satanistes lors de leurs messes noires, soit par des cinglés qui aiment mettre le feu. Quelques-uns sont d’origine accidentelle, causés par la foudre ou un mégot mal éteint.

 

La presse, cette année, n’a pas parlé des incendies en Amazonie, contrairement à 2019 où les feux furent nombreux. Cela avait donné l’occasion au gouvernement d’Emmanuel Macron d’en rendre responsable le nouveau président élu Jair Bolsonaro, oubliant que des incendies plus terribles encore avaient eu lieu durant le mandat de Lula. En 2020 et 2021 en revanche, il y a eu beaucoup moins de feux de forêt, ce qui ne fut guère évoqué. L’incendie revêt ainsi un usage politique, mentionné uniquement lorsqu’il permet d’abonder dans la thèse du réchauffement climatique anthropique, en oubliant les autres facteurs et causes.

 

Ukraine : l’offensive n’a pas eu lieu

 

La lecture déterministe de la géopolitique se retrouve dans l’analyse de la guerre en Ukraine. Pour certains, la Russie devait attaquer son voisin, parce que cela était inscrit dans l’histoire et la géographie. Certes, l’histoire permet de comprendre beaucoup de choses, et notamment les liens complexes qui existent entre Moscou et Kiev. Certes, c’est aussi un sujet très sensible pour la Russie, accentué par l’extension de l’OTAN vers sa frontière. Mais la guerre n’était nullement inscrite dans un grand livre de l’histoire qui permettrait d’anticiper et de prévoir l’avenir. Les États-Unis auraient pu arrêter la progression de l’OTAN, tout comme la Russie aurait aussi pu faire le choix de développer ses territoires de Sibérie et d’Asie centrale plutôt que de vouloir reprendre le Donbass et la Crimée.

 

Fin juillet, les plateaux de télévision annonçaient une offensive massive de l’Ukraine dans le sud du pays : un million d’hommes devaient être mobilisés pour récupérer le terrain perdu. Contredire cette assertion revenait à passer pour un pro-Russe. Un million d’hommes, c’est en effet une broutille à trouver et à mobiliser en termes d’équipements et de logistique. Et il est bien évidemment coutumier lors des conflits d’annoncer un mois à l’avance le lieu et l’heure de la contre-offensive. Sans surprise, cela n’a pas eu lieu. Les Ukrainiens ont bien tenté une attaque sur Kherson : elle s’est soldée par un échec. Désormais, chaque camp reste sur ses positions et le conflit s’enlise.

 

Une fois la guerre déclenchée, il est facile d’en expliquer les causes et les raisons, dans une vision téléologique de l’histoire, c’est-à-dire chercher dans le passé tout ce qui permet de justifier le présent, comme si ce qui a lieu devait nécessairement avoir lieu. Mais les choses auraient pu en être autrement et il est aujourd’hui bien mal aisé de prévoir ce qui se passera dans les prochains mois, les acteurs principaux ne le sachant pas eux-mêmes. On peut émettre des hypothèses, plus ou moins sûres, mais impossible de prévoir l’avenir.

 

On constate en revanche un grand mouvement de désengagement russe de la part des anciens pays du bloc soviétique. Au Kazakhstan, en Ouzbékistan, en Azerbaïdjan, il y a tout un mouvement, conduit par les chefs d’État, pour réduire leur dépendance à Moscou et se rapprocher de l’Occident, notamment pour la vente d’énergie et le raccordement de leur système énergétique à celui de l’Europe. Alors que les États-Unis se sont bien remis de leur déroute de l’année dernière en Afghanistan, les conséquences à long terme de l’invasion de l’Ukraine pour la présence russe en Asie centrale seront probablement plus lourdes. Plutôt que d’essayer de placer ses pions au Mali et en Afrique de l’Ouest, la Russie aurait mieux fait de renforcer ses liens avec son ancien espace soviétique. Encore une preuve que le volontarisme l’emporte sur le déterminisme : ses pays n’étaient pas voués ad vitam aeternam à être dans le giron de Moscou.