1 July, 2020

Himalaya : poussée chinoise

En géopolitique, on revient toujours au basique : contrôler un territoire. Le contrôle se fait à des fins économiques (accès à des ressources nécessaires) avec l’appui de l’armée, s’inscrivant dans un discours justificateur. C’est ce que l’on appelle la puissance. Les territoires qui suscitent des convoitises de contrôle sont généralement des points de passage, cols, détroits, etc. ou bien des espaces riches, plaines, zones pétrolières, zones minières, etc. Les affrontements entre la Chine et l’Inde autour de la frontière du Cachemire n’échappent pas à cette règle et rappellent les combats européens dans la Valteline. Pour la première fois depuis 1967, les armées chinoises et indiennes se sont accrochées, causant la mort de plusieurs dizaines de soldats. Ce n’est pas un petit événement : deux puissances nucléaires, démographiques et économiques en sont venues à ouvrir le feu de façon mutuelle et à abattre des soldats adverses. Avec les événements de Libye et les rodomontades turques, nous voyons réapparaître des conflits très classiques opposant des États entre eux. Ce ne sont ni des guerres tribales ni des luttes évanescentes contre le terrorisme, mais des conflits directs et francs entre États, mobilisant toutes les structures et techniques de la guerre d’armée. Cette situation rappelle les années 1910 où la France avait les yeux focalisés sur les guerres coloniales et où la guerre, la vraie, est venue d’une très classique guerre d’État.

 

Pourquoi la guerre ici

 

L’affrontement s’est déroulé dans la région de l’Aksai Chin, une zone du Cachemire disputée entre trois puissances : le Pakistan, l’Inde, la Chine. Trois puissances qui disposent de l’arme nucléaire, qui sont très nationalistes et qui se rattachent à trois aires culturelles différentes. Entre l’Inde et la Chine, il n’y a pas de frontière reconnue et établie, mais une ligne non fixée qui témoigne d’un rapport de force qui peut évoluer. La frontière prend le nom de line of actual control (LAC) qui sépare la Chine de l’Inde. L’accord sur le tracé définitif est toujours soumis à la discussion entre Pékin et New Delhi même si des négociations ont régulièrement lieu. Pour les Indiens, la LAC fait 3 488 km quand pour les Chinois elle n’en fait que 2 000. Un désaccord frontalier qui se concrétise en trois points chauds : l’Arunachal Pradesh et le Sikkim, l’Uttarakhand et l’Himachal Pradesh, l’Aksai Chin. C’est dans cette zone que les affrontements ont eu lieu, autour du lac Pangong long de 134 km. Pékin accuse l’armée de New Delhi d’avoir violé la frontière à deux reprises, entrainant la riposte des Chinois. Pour l’Inde, c’est en revanche une provocation chinoise et une attaque non proportionnée. D’après les informations qui ont percé, les soldats indiens ont été molestés à coup de pierres et de pelles, un combat au corps à corps qui a causé la mort de plusieurs d’entre eux.

 

Le Cachemire est la pomme de discorde depuis la partition de l’empire des Indes. Espace montagneux de cols et de vallées, il est essentiel pour le passage des convois, des routes et des hommes. Rond-point stratégique, qui contrôle le Cachemire contrôle des voies de passage entre l’Asie centrale et l’Asie des mers. Cette région est aussi un château d’eau, réceptacle des précipitations himalayennes. Le Gange, le fleuve Bleu, le Mékong, le Brahmapoutre, notamment, ont leur source au Tibet. Contrôler cette zone, c’est donc prendre le contrôle d’une partie des robinets, ce qui est éminemment stratégique pour la Chine dont une grande partie du territoire souffre de sécheresse et de manque d’eau, comme pour l’Inde dont la croissance et le développement de la population nécessite de plus en plus d’eau. La Chine n’abandonnera jamais le Tibet, tant elle a besoin de sa richesse aquatique.

 

Le Cachemire, c’est aussi l’un des axes essentiels des nouvelles routes de la soie et notamment des communications entre la Chine et le Pakistan, c’est-à-dire de l’axe qui ouvre vers l’océan indien et le Moyen-Orient. L’un des corridors de la BRI (belt and road initiative) passe par le Cachemire pakistanais revendiqué par l’Inde. Ce périmètre est compris entre l’Aksai Chin et la vallée du Shaksgam et il est essentiel pour le lien militaire et territorial entre la Chine et le Pakistan. D’où la nécessité pour Pékin de s’affirmer sur cette ligne afin que sa route ne soit pas coupée par l’Inde. Contrôler la vallée de Galwan garantit le passage entre la Chine et le Pakistan et bloque celui de l’Inde vers l’Afghanistan et l’Asie centrale. Une porte ouverte pour l’un signifie une porte fermée pour l’autre, et personne n’a envie que la porte soit close pour soi. Ce jeu de serrurier et de portier est la cause des tensions et des affrontements survenus à la mi-juin.

 

Cette zone est à plus de 4 000 mètres d’altitude, ce qui cause des difficultés logistiques et matérielles pour déposer les troupes, les appuyer et les ravitailler. Coupé en hiver par la neige, en automne par la mousson qui bloque les vallées en contre bas, l’accès n’est possible que sur une période de l’année assez réduite. Le dégel météorologique conduit à un refroidissement géopolitique.

 

Ici et là-bas

 

La Chine ne regarde pas que vers l’Himalaya. Cette fermeté contre l’Inde est une façon de jouer la carte nationaliste au moment où Pékin souffre de l’épidémie de coronavirus. Elle montre aussi que Xi Jinping regarde l’ensemble de son immense territoire et qu’il en maîtrise la géographie, ici dans le Cachemire, là-bas à Hong Kong et à Taïwan. C’est le même jeu de puissance, une vision affermie de contrôler l’ensemble des portes de l’espace chinois. Le général et stratège chinois Qiao Liang, qui s’est fait connaître du public français grâce à la publication de son ouvrage sur la stratégie, a redis que l’annexion de Taïwan est un objectif pour la Chine, même si cela ne se fait pas tout de suite et si Pékin peut encore attendre le moment opportun. Il a aussi répété que, face à l’Inde, l’escalade est peu probable, mais que la Chine doit néanmoins se préparer à un conflit authentique. Une mesure de bon sens certes, mais la préparation militaire engendre rapidement l’escalade et court le risque d’aboutir à un authentique conflit.

 

Stratégie indienne

 

La région du lac Pangong est également stratégique pour les Indiens. Outre les cols et les sources mentionnés précédemment, il est essentiel pour New Delhi de se positionner par rapport au Pakistan et de ne pas perdre la face dans le bras de fer qui l’engage à Islamabad. Or cette frontière est moins contrôlée par l’Inde que par la Chine qui, fidèle à ses habitudes, remplit les trous par une présence démographique, comme elle le fait très bien le long du fleuve Amour et de la frontière russe. L’Inde a donc décidé de fortifier cette zone en édifiant des routes qui permettent de la relier au reste du pays. La fin des travaux est prévue pour 2022, même si les travaux publics sont toujours compliqués dans ces zones escarpées. Pour contrecarrer la Chine, l’Inde pourrait donc jouer sur d’autres terrains, notamment maritimes. C’est la stratégie défendue par un diplomate indien, Sujan Chinoy, qui fut notamment consul général à Shanghai et qui dirige aujourd’hui un centre de réflexion stratégique. Celui-ci recommande à l’Inde de faire venir des marines amies dans ses eaux territoriales, notamment dans les îles Andaman-et-Nicobar. La venue de bateaux américains, français, voire japonais, pourrait ainsi faire pression sur Pékin dans cette zone indo-pacifique qui assure le passage vers Malacca, un détroit essentiel pour le transit des marchandises. La guerre de montagne conduirait ainsi à une riposte dans la guerre maritime. De quoi également inclure des puissances internationales dans des tensions qui demeurent pour l’instant régionales. Un petit conflit peut vite dégénérer.

 

 

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

4 Commentaires

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  • Blondin

    8 July 2020

    Article passionnant.
    Vous mentionnez la volonté d’un diplomate indien de faire appel à des marines amies, dont celle de la France.
    Mais quelle est la position française dans ce domaine ? Si tant est qu’elle en ait une.
    Nous vendons des armes aux Indiens sauf erreur de ma part mais peut-on vraiment parler d’une amitié franco-indienne ?

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  • Ockham

    6 July 2020

    Exact. “Contraintes: i) en hiver neige donc impossible en haut, ii) en automne mousson donc impossible en bas iv) enfin à 4000 mètres la respiration n’est pas donnée à tout le monde.” Vous faites bien de poser d’abord les contraintes, la stratégie vient après. Le général hiver et la raspoutitsa en Russie, le général sirocco, ghibli ou khamessin, les tempêtes d’hiver en Irlande, l’hiver du Québec etc. … ne sont pas pour rien dans des aventures qui se terminèrent souvent en désastre.

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  • Tib

    4 July 2020

    Si je résume la montagne quand c’est placé à une frontière c’est stratégique car celui qui la contrôle décide qui ou quoi la traverse mais aussi qui pourra vivre ou mourir car réservoir d’eau.
    Donc comment on qualifie ce qu’a fait le président Macron l’année dernière ?
    Il a cédé contre rien, 26 hectares de terres françaises dans les Pyrénées dont le lieu de la source du fleuve l’Ariège à un pays étranger, la principauté d’Andorre.

    Moi qui croyais jusqu’à alors que la France était une et indivisible.

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  • Charles Heyd

    3 July 2020

    Cela m’étonnera toujours qu’on puisse encore parler de possession territoriale comme d’une “richesse”, du moins en France!
    Pour d’autres pays, la quasi totalité cela va de soi; mais chez nous les arpents de terre ça n’ enrichi au mieux que quelques gueux!
    Souvenez-vous d’un certain Voltaire qui parlait de “quelques arpents” de neige à propos de la perte du Canada!

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