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Jean-Baptiste Noé

Délitement ?

Des généraux que personne ne connait ont publié une tribune que personne n’a lue. Un gouvernement que personne n’a élu s’en est ému et a pris la mouche, créant une polémique qui n’intéresse personne. Voilà sommairement résumé les vaguelettes médiatiques qui ont agité la sphère militaro-politique la semaine dernière. L’événement est néanmoins moins anecdotique qu’il n’y parait et révélateur d’un véritable délitement.

 

Effet Streisand

 

L’effet Streisand est cet effet pervers où ceux qui tentent de cacher une information font tellement de bruit que l’information se diffuse encore plus. L’expression fait référence à Barbara Streisand qui, en 2003, avait tenté de faire interdire la publication d’une photo montrant sa propriété au bord de la mer. Cela eut pour conséquence de faire connaitre l’existence de cette photo, qui du coup fut vue par beaucoup de monde. Il en est de même pour la tribune en question : si le gouvernement n’en avait pas parlé, peu de monde aurait connu et lu son contenu. L’effet Streisand était-il ici recherché ? Le gouvernement a-t-il agi par bêtise ou par machiavélisme ?

 

Que disent les signataires ? Peu de choses et la tribune sonne surtout par sa vacuité. Ils disent que le pays va mal, que la sécurité diminue, que certains territoires subissent un délitement et que si on en venait à des affrontements armés, les militaires auraient bien du mal à rétablir l’ordre. Un jugement que n’importe qui peut constater et partager.

 

L’actualité nationale et internationale permet de mieux comprendre le fonctionnement de ce délitement.

 

Effet PQR

 

La presse quotidienne régionale (PQR) est une mine d’informations pour avoir une idée de ce qui se passe en « province », qu’il désormais appeler « les territoires ». Chaque émeute de « jeunes », voitures brûlées ou jets de pierre à l’encontre des pompiers y sont relatée dans les faits divers. Collationner ces données permet d’avoir une idée de ce qui se passe dans un grand nombre de villes. Entre le 16 mars et le 30 avril, ce sont ainsi 34 émeutes urbaines qui ont été recensées. La liste est non exhaustive, car certaines ont pu échapper à la recension. Ces émeutes sont de natures diverses. Certaines durent plusieurs jours, certaines se limitent à des caillassages de voitures de pompiers quand d’autres sont nettement plus violentes.

 

Petits florilèges :

 

Blois, 16 mars

Nuit de violence à Blois (41) après un refus d’obtempérer et un accident de la route. Plusieurs véhicules brûlés, un supermarché Aldi pillé, un camion volé puis utilisé comme bélier contre les forces de l’ordre. Une crèche a également été dégradée. Aucune interpellation.

 

Oyonnax, 20 mars

Violence urbaine à Oyonnax (01), un policier blessé, une cinquantaine d’individus a pris part à ces attaques, au moins quatre véhicules brûlés et de nombreux mortiers d’artifices/cocktails Molotov ont été employés.

 

Mantes-la-Jolie, 27 mars

À Mantes-la-Jolie (78), une trentaine de personnes a attaqué des policiers en marge d’un clip de rap. Pas de blessé ou d’interpellations. Le commissariat de Trappes (78) a lui aussi été attaqué.

 

Rillieux-la-Pape et Enghien-les-Bains, 28 mars

Rillieux-la-Pape (69) : attaque de bus, mâts de vidéosurveillance sciés, incendies, mortiers d’artifices sur les pompiers comme sur la police. Plusieurs dizaines d’individus sont concernés par ces violences. Pas de blessés.

Attaque du commissariat d’Enghien-les-Bains (95) par deux hommes dont l’un a été interpellé.

 

Rennes, 31 mars

3 mineurs agressent un homme avec batte de baseball, pelle, couteau et tournevis à Rennes (35) afin de lui voler sa voiture.

 

Évreux, 4 avril

Quatre policiers “sérieusement blessés” à Évreux (27), six interpellations de jeunes âgés de douze à vingt ans parmi les quarante agresseurs.

 

Yvelines, 13 avril

Attaque du commissariat de Trappes et du centre de rétention de Plaisir.

“100 faits de violences urbaines ont touché les Yvelines [depuis le 1er avril] dont 66 faits d’attaques aux mortiers et projectiles contre des policiers nationaux, municipaux et des bâtiments de police”, selon le syndicat Unité SGP Police.

 

Aubenas, 21 avril

Au quartier des Olivier à Aubenas pour la deuxième nuit consécutive, violences contre les FDO et les pompiers, plusieurs incendies provoqués par des jeunes : “pas eu d’événement déclencheur à cette flambée de violences, si ce n’est peut-être une forme de mimétisme avec d’autres quartiers sensibles qui s’agitent en France”, destruction de boîtiers électriques à noter également.

 

Etc., etc.

 

Tourcoing, Roubaix, Lille, Rennes, Nantes, Aubenas, banlieue lyonnaise, banlieue de Strasbourg, cette violence du quotidien est présente partout en France. Loin d’être des émeutes « de banlieue » elle touche de plus en plus les centres-villes historiques, notamment à Rennes et à Nantes, ou bien à Paris dans le quartier de Stalingrad (19e). Elle concerne aussi de plus en plus des moyennes et petites villes de province. Aubenas compte 12 200 habitants, Oyonnax 22 300 habitants. Nous ne sommes donc plus dans l’émeute des grandes banlieues, le phénomène s’étend à l’ensemble des entités urbaines. Cette liste ne recense que les cas les plus graves, les agressions au couteau et les vols n’étant pas recensés. La jeunesse des émeutiers surprend aussi. Beaucoup sont mineurs, voire très jeunes : 10 à 12 ans, ce qui ne peut qu’inquiéter pour leur futur.

 

Le rôle premier de l’État étant d’assurer la sécurité de ses citoyens, on constate bien ici un délitement de celui-ci, et donc du pays. Le fait que les commissariats soient eux-mêmes attaqués montre que l’État n’est même plus capable de protéger ses fonctionnaires.

 

Effet Cicéron

 

Dans une note de son blog Secret Défense, Jean-Dominique Merchet revient sur la publication de la lettre ouverte en citant cet adage de Cicéron « Cedant arma togae », L’épée le cède à la toge. Dans un état de droit en effet, c’est la force de la loi qui l’emporte sur la force de l’épée. À condition que la loi soit juste, c’est-à-dire qu’elle repose sur le droit naturel. Et à condition aussi que la loi soit acceptée par tous, c’est-à-dire qu’elle impose l’auctoritas. À défaut, ce n’est pas l’autorité qui domine, mais la potestas, le pouvoir, voire la violence. Cicéron eut beau défendre la primauté de la toge sur l’épée, c’est bien par cette dernière qu’il périt lorsque, marchandage de la réconciliation entre Octave et Antoine, il fut assassiné, avec mains et tête exposées sur les rostres du forum, là même où il haranguait la foule. Cedant arma togae, dans les livres toujours, dans les faits parfois. Toujours dans cette note de son blog, Jean-Dominique Merchet poursuit par une remarque fort juste : « Mais il est également des devoirs et il se trouve que celui des militaires, et a fortiori du premier d’entre eux, est d’obéir au pouvoir civil. C’est la vieille devise de Cicéron : « Cedant arma togae ». Surtout lorsque ce pouvoir est légitime, parce que démocratiquement élu par les citoyens français. »

 

La dernière phrase pose les limites du problème, celle du pouvoir légitime, parce que démocratiquement élu.

 

Effet démocratique

 

Le péché originel d’Emmanuel Macron réside dans les conditions dans lesquelles il est arrivé au pouvoir. Le coup de force juridique et médiatique à l’encontre de François Fillon a beaucoup joué dans sa victoire finale, affaiblissant d’autant sa légitimité. Si les élections s’étaient déroulées dans un climat démocratique normal, Macron aurait fini troisième, mais nullement premier. Le deuxième acte de sa délégitimation réside dans la très forte abstention. S’il a obtenu 66% des voix au second tour, cela ne représente que 43% des inscrits. Avec 26% d’abstention, c’est la présidentielle qui a atteint le plus haut sommet de non-vote. Un événement qui n’est pas conjoncturel, mais structurel puisque l’abstention fut très forte aussi aux législatives puis aux municipales de 2020 (60%), alors que ces élections sont normalement celles où la participation est la plus forte. Quand près d’un tiers des électeurs ne votent pas à une présidentielle et près des deux tiers aux municipales, on ne peut pas considérer que ceux qui ont été élus l’ont été de façon démocratique. Avec un tel désintérêt à l’égard du vote et de l’élection, désintérêt que des départementales et les régionales illustreront une nouvelle fois, l’état démocratique a dans les faits disparu.

 

Ce délitement de la démocratie a plusieurs causes, dont le délitement sécuritaire n’est pas le moindre. Si l’État n’est pas capable d’assurer ceux pour quoi il est fait, à savoir la sécurité, « le premier des biens » selon Frédéric Bastiat, pourquoi continuer à le nourrir par le vote ? Si autant de Français soutiennent cette lettre, très creuse par ailleurs, et sont même prêts à accepter un pouvoir fort, ce n’est pas tant parce qu’ils recherchent la potestas que l’autoritas. Pour éviter le délitement complet de la démocratie et de la nation, c’est cette restauration de l’autorité du politique qui est primordiale.