22 décembre, 2023

Bilan 2023 : craquements et stupeurs

Un traditionnel bilan de l’année géopolitique écoulée, ce qui permet avec un peu de recul de mieux saisir les évolutions et les temps forts de l’année 2023. Je retiens ici les événements qui me semblent les plus importants pour la France et son positionnement mondial.

Loi immigration : l’opposition des universités. En dépit des psychodrames engendrés, la loi immigration ne résoudra en rien les problèmes migratoires rencontrés par la France. Mais voilà que de nombreuses universités et « grandes » écoles, comme la Sorbonne, HEC, l’Essec et l’ESCP, affirment leur opposition à coup de tribunes dans la presse et d’intervention médiatique. Selon les directions des écoles de commerce, cette loi menacerait « grandement » la compétitivité internationale des écoles et des universités. Le titre de la tribune publiée dans Le Parisien est éloquent : « Ce texte nous pousse à faire une croix sur l’apport de talents ». Rien de moins. En cause ? Le fait que les étudiants hors UE doivent payer plus cher les frais de scolarité, plus d’autres mesures comme une caution déposée pour s’assurer que l’étudiant une fois formé rentre bien dans son pays. Comme chacun sait, les frais de scolarité très élevés des écoles et universités aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Suisse sont de grands freins à leur compétitivité mondiale.

La réalité est très différente et nombreux sont les présidents d’université qui n’osent pas la dire : beaucoup d’établissements ne survivent que par l’apport d’étudiants étrangers, soit pour l’ensemble de l’établissement soit pour quelques filières précises. Ce sont pour la plupart des formations de faible qualité, qui n’attirent pas les étudiants français. Ce que ces établissements craignent, c’est qu’en augmentant les frais de scolarité, ces étudiants ne viennent pas et donc que les formations ferment. Plus d’étudiants signifient en effet plus de postes pour les copains et plus de crédits. Cela vaut donc la peine que le contribuable français finance les années de présence d’étudiants subsahariens en France.

La réalité est que l’attractivité internationale des écoles et universités françaises est faible. Tellement faible que de plus en plus de très bons élèves français vont faire leurs études à l’étranger après le bac. Augmenter les frais d’inscription et fermer les formations poubelles est un premier pas indispensable pour permettre de rehausser le niveau des écoles françaises.

Le Congrès américain ne vote pas les crédits supplémentaires à l’Ukraine. Douche froide pour Zelensky, les Républicains ont bloqué l’octroi d’une aide de 50 milliards $ à l’Ukraine. Ce blocage témoigne du fait que les États-Unis ne croient plus dans les possibilités de victoire de l’Ukraine. À quoi bon alors continuer à donner de l’argent ? Dès l’été 2023, la presse américaine annonçait l’échec de la contre-offensive ; il fallut attendre l’automne pour le voir côté français. Problème pour l’Ukraine : si les États-Unis n’accordent pas de nouveaux crédits parce qu’ils ne croient pas à la victoire finale, cela accélère la défaite à venir, et donc donne raison à ceux qui refusent de voter les crédits.

La situation de l’armée ukrainienne est aujourd’hui très délicate. Il leur reste trois semaines de munition, les pertes et les blessures sont telles qu’ils manquent de troupes à envoyer combattre. Sauf à mobiliser des gens plus jeunes et plus vieux, ce que le gouvernement refuse de faire jusqu’à présent, l’Ukraine n’a plus les moyens humains de soutenir la guerre. Si les Russes accélèrent, le risque d’un effondrement de l’armée ukrainienne est tout à fait possible. Comme souvent quand la défaite vient, les dissensions s’accroissent et s’affichent publiquement. La cote de popularité de Zelensky diminue quand celle du général Zaloujny monte. Les prochaines semaines vont être cruciales pour Kiev, avec plusieurs scénarios possibles : déroute de l’armée, remplacement du président, négociations officielles avec la Russie ou bien ligne de front tenue tant bien que mal jusqu’en mars 2024.

Dans tous les cas, il est temps pour les Européens de se projeter dans l’après et de réfléchir à l’organisation du continent avec une Ukraine découpée et une Russie victorieuse, mais affaiblie.

Huawei sort son nouveau smartphone. L’information n’a pas fait grand bruit dans les médias européens alors qu’elle est de grande importance. Huawei a annoncé la sortie d’un nouveau smartphone, alors même que l’entreprise était soumise à un blocus américain. Les ingénieurs chinois ont réussi à le contourner et à se fournir notamment en puce électronique, technologie que la Chine maitrise mal. Cette sortie a stupéfié les Européens et les Américains qui ont pris conscience du poids industriel majeur de la Chine. Le développement de la 5G a permis d’automatiser un très grand nombre de tâches, notamment dans les ports, ce qui permet de faire baisser le stock de main-d’œuvre et donc de réduire les charges. Dans la guerre économique que se livrent États-Unis et Chine, le développement et la mise en vente de ce nouveau smartphone est un message très clair envoyé à Washington quant aux capacités technologiques de la Chine et ses atouts pour relever les défis posés.

7 octobre : le Hamas attaque. L’attaque du 7 octobre est l’un des autres grands moments géopolitiques de cette année. En surprenant Israël et en renversant son système de défense, le Hamas a démontré les fragilités de l’État hébreu. Il a infligé une humiliation à Israël en montrant au monde entier qu’il pouvait reprendre les chemins de la guerre et qu’il était prêt à en supporter les conséquences. Tous ceux qui espéraient une coopération possible entre les Palestiniens et les Israéliens en furent pour leurs frais. Le mur anthropologique dressé entre Israël et les Arabes en est sorti renforcé.

La drogue à l’assaut du monde. Ce fut l’un des fils conducteurs de cette année 2023 : la diffusion de plus en plus forte des drogues de synthèse à travers la planète. Les États-Unis sont touchés de plein fouet par la crise des opioïdes, les saisies dans le golfe de Guinée ont connu une forte croissance, les drogues arrivent en masse dans les ports hollandais et belges et sont désormais consommés dans les campagnes et les zones reculées et non plus seulement dans les grandes villes. C’est un problème de santé publique, mais aussi de souveraineté et la traduction d’un délitement moral. Les États n’ont pas encore pris la mesure de la catastrophe annoncée par cette diffusion.

Le renminbi augmente sa présence. Dans la guerre des monnaies que se livrent la Chine et les États-Unis, la monnaie chinoise ne cesse de marquer des points. Le renminbi est de plus en plus utilisé, notamment pour les transactions internationales et l’achat d’hydrocarbures. Son emploi s’intensifie dans la zone asiatique et commence à connaitre quelques percées en Afrique et au Proche-Orient. Pas de quoi renverser l’hégémonie du dollar, mais une façon de démontrer qu’il n’a plus le monopole de la puissance monétaire.

Ces quelques événements, qui traduisent des transformations de 2023, montrent que la guerre militaire et la guerre économique sont toujours en cours et se déploient l’une et l’autre. L’affrontement est bien désormais entre les États-Unis et la Chine, la Russie n’étant qu’un élément périphérique. À tous ceux qui pensaient que les notions de puissance, de force et d’intérêts étaient obsolètes, 2023 apporte un démenti cinglant.

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

16 Commentaires

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  • Julien Courtisan

    6 janvier 2024

    les universités sont surtout dans l’incompétence et la démagogie. Les migrants que l’UE fait venir ne sont pas spécialement des étudiants, mais beaucoup de main-d’oeuvre faiblement ou moyennement qualifiée pour les emplois non-délocalisables et non-optimisables. Mais de toutes façons, ce n’est plus la France qui décide : tout cela n’est qu’un spectacle fantoche. Notre déclin économique est aussi un déclin démocratique.

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  • Nanker

    2 janvier 2024

    « À tous ceux qui pensaient que les notions de puissance, de force et d’intérêts étaient obsolètes, 2023 apporte un démenti cinglant »

    Et pendant ce temps, en France, pour mener ce rude combat entre nations il y a… Macron!
    Mon pronostic personnel est que nous aurons eu 10 ans avec ce type au pouvoir et que nous mettrons 20 ans à nous en remettre.

    RDV en 2047!

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  • Laurent Feketé

    26 décembre 2023

    La présentation immigration-Congrès US + Ukraine- Hamas/israel . Huawei+Drogue+Renminbi empeche de signaler les fils directeurs .
    Fil directeur no.1. est la faille béante , la chute du leadership américain; retrait précipité de l’Afghanistan a èté perçu comme une déroute par la Russie, la Chine, l’Iran.
    Fil 2 : l’ Ukraine est une éniéme mésaventure des faucons US ( après l’ Irak et 10 ans de trop en Afghanistan ) qui est mal conçue depuis le livre de Brzezinski Le Grand échiquier – 1997 – ou il annonce qu’il faut arracher l’Ukraine à l’influence russe . On mesure l’échec de cette aventure lancée en 2010 – 2014 Euro Maidan .
    Fil 3: Nonobstant l’attente que l’Europe sorte de ce guepier, elle y replonge encore plus ; Mme Von der Leyen annonce que l’Ukraine sera admise en UE as soon as possible ( anglais de rigueur ) et qui mettra les 200/300 milliards nécessaires a sa reconstruction ? Les bonnes poires contribuables de l’UE ? Le déficit démocratique en amont de cette décision est scandaleux .
    Fil 4:Le congrès US devient réticent à financer l’Ukraine ; Au sein du parti républicain la minorité isolationniste est plus vociférante mais son souci est électoral avant tout . En Novembre 2024 sera élu soit Trump soit Nikki Halley qui reprendront le glaive jeté a terre par Biden-Obama.Le Congrès sera largement républicain parce que le théme de l’ invasion migratoire par la passoire mexicaine devient grave . Trump voulait une muraille ( cout 15 Mds $) sa construction a été arrétèe par Biden, le cout de l’invasion migratoire dépasse les 35 Mds $
    Fil 5 : La Chine – Huawei 5G ; On ne devrait pas réjouir de cette percée technologique
    Fil 6 : Hamas a attaqué , le suspens a duré 7 jours , Israel poursuit sans relache la destruction de ce groupe , Gaza sera démilitarisée , son controle sera confié a l’Egypte et les frais seront reglès par l’Arabie Saudite. Donc le Qatar est out . La manoeuvre des Freristes Qatar-Turquie appuyé par l’Iran vient d’échouer . La duplicité du Qatar financier du Hamas et co-contractant dans la prise d’otages-liberation est flagrante . Reste la manoeuvre Iran-Houtis en Mer rouge qui gene autant l’Egypte ( 9.Mds $ de revenus du canal de Suez perdus ) qu’Israel. L’outrance criminelle du Hamas a réussi a réunifier les israéliens qui étaient très divisés.
    Retour au fil directeur 1: Les USA ne sont plus capables de faire respecter la liberté de circulation maritime en Mer Rouge ; pour la 1ere puissance navale cela devient grotesque. Autre faiblesse de Joe Biden qui est de toute façon out ( fil 4) au plan physique et intellectuel .
    Fil 7 : le bloc despotique-oriental Chine-Russie-Nord Corèe-Iran pousse ses pions vu l’immense faiblesse politique , militaire, morale des USA et l’ inconsistance de l’UE.
    Il reste a serrer les boulons jusqu’au rèsultat de Novembre 2024 ; il est très tentant pour le bloc despotique-Oriental de pousser a fond son avantage d’ici là . L’Iran fera sans doute un pas de trop durant cette période , car Téhéran sait que le retour de Trump ( ou l’élection de Nikki Halley ) lui coutera cher donc il jouera son va-tout avant Novembre 2024.

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  • adam patrick

    26 décembre 2023

    la consommation de drogue permet aux classes populaires de supporter leur condition et l’absence de perspective..c’est le dernier rideau avant l’envoi en première ligne dans les conflits qui pointent…

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    • Philippe

      3 janvier 2024

      Figurez-vous qu’au sein de l’élite culturelle – economique on se poudre sans retenue entre deux réunions de décideurs …

  • Dillier

    26 décembre 2023

    Une Russie affaiblie?
    J’aimerais bien connaître les faits qui soutiennent ce constat.

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  • didier99

    26 décembre 2023

    En 2023, beaucoup de gens se sont rendus compte que nos élites sont de fieffés menteurs.
    Et que toute cette histoires de COVID c’était du flan, et que les « injections géniques expérimentales » (appelons un chat un chat) sont nuisibles, voire mortelles.

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  • cornille

    26 décembre 2023

    Loi immigration, votée par l’UE donc toutes sortes de frondes est inutile en France puisque l’UE gouverne les états membres. Si le congrès américain ne vote pas le budget pour l’Ukraine, la Russie gagnera cette guerre, à moins que les ukrainiens ne tiennent jusqu’à leur intégration à l’Europe, mais là, ce sera une autre guerre.

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  • Guerillot

    25 décembre 2023

    La Russie est la planche de salut de la france.
    Il lui faut sortir de l’Europe, et se libérer du joug des USA.
    A court terme, il faut cesser de financer l’Europe, sortir des accords tarifaires de l’énergie, ne plus fournir d’armes et de financements à l’Ukraine.

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  • Robert

    25 décembre 2023

    L’ Histoire est en marche, et dans cette évolution l’ UE n’est pas en position de force, soumise à l’oncle Sam face à l’ours russe.
    A-t-elle les moyens, et surtout la volonté, d’acquérir une autonomie stratégique ? On peut en douter…
    Alors l’ UE est condamnée à subir son déclassement progressif.
    Parler d’élargissement, à l’ Ukraine et à d’autres, est une fuite en avant !

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    • Alexandre Kronstein

      25 décembre 2023

      L’UE est une organisation intergouvernementale. Elle n’est pas un pays. Une organisation intergouvernementale ne peut avoir une “autonomie stratégique”.

    • Pimoulle Pimoulle

      30 décembre 2023

      Absolument, en realite l’UE est une construction ephemere, comme une vulgaire baraque de foire. Les choses serieuses commenceront a la suite de la guerre en Ukraine, qui est le Dien Bien Phu de l’OTAN.

  • le chinois

    23 décembre 2023

    Ce qui a quand même bien marché, c’est engloutissement de l’Europe dans dans la bedon américaine.
    Laquais et Prostitués !
    Hors sujet: Il parait qu’en 2024 on enlèverait les drapeaux nationaux du parvis de Bruxelles.
    UE c’est la 365 jours de Sodome.

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  • Patrice Pimoulle

    23 décembre 2023

    Il faut se rendre a l’evidence: c’est generalement l’attractivite de la France qui est faible; la grandeur, l’independance, la puissance et les deficits pour relancer la croissance sont mal compris a l’etranger; l’etranger a trahi la Ve Republiaue; est un traitre.

    Ukraine: jusqu’en mars 2024? Oui et ensuite? Apres le retour des Etats-Unis a l’isolationnisme (« My country, my choice »), L’occident deviendra un proctectorat russe; l’occident sera libere de la culture et des valeurs du Far-West.

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    • Charles Heyd

      24 décembre 2023

      Nous serons sous protectorat de ceux que l’on voudra bien accepter; pour l’instant ce sont les USA, Bruxelles et Berlin; je ne suis pas sûr qu’un protectorat russe serait pire; les Allemands étaient prêts à passer sous protectorat russe pour un peu de gaz mais Nordstream en a décidé autrement!

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