10 octobre, 2019

Aux victimes, la République reconnaissante

L’Institut des Libertés et son président, Charles Gave sont heureux d’accueillir la plume ferme et juste du journaliste politologue Bruno Larebière (Ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire Minute).

Nous nous souhaitons mutuellement une fructueuse collaboration. Nous sommes certains que nos lecteurs apprécieront une pointe d’acidité supplémentaire.

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La République aime ça, les victimes. Point trop n’en faut mais de temps à autre, ça rend service. Surtout quand elles n’ont rien fait d’autre que de mourir. On en fait ce qu’on en veut. Jusqu’à travestir leur trépas pour camoufler la réalité. Comme les quatre morts de la préfecture de police de Paris.

 

Il fallait voir, mardi dernier, dans la cour de la préfecture de police de Paris, Emmanuel Macron passer en revue les policiers. Il fallait le voir marquer une halte, l’air pénétré, le menton martial, le regard déterminé, la mâchoire serrée devant les quatre cercueils alignés au cordeau. Les policiers pouvaient en être certains : quoi qu’ils pensent du factotum de la place Beauvau auquel ils ont le devoir d’obéir, quel que soit le mépris qu’ils portent au joueur de poker de la Canebière reconverti en noceur des Champs-Elysées, ils avaient un chef d’une autre envergure en la personne du chef de l’Etat, et celui-ci allait les conduire à la victoire contre le « terrorisme islamiste » – et non contre le « terrorisme » tout court comme le nommait avec pusillanimité son prédécesseur –, cette « hydre » qu’on finira par détruire en son cœur afin que cessent de repousser de nouvelles têtes.

L’émotion était telle que nul n’a perçu sur-le-champ le complet décalage entre l’attitude, au demeurant empesée, du président de la République, puis entre son discours, et le grotesque de la situation. Oui, le grotesque. Il allait en appeler à la quasi-« levée en masse » de « toutes celles et tous ceux », comme on dit maintenant, en âge de combattre, c’est-à-dire de tous ceux, qui, de 7 à 77 ans et plus, sont en âge d’écrire une lettre de dénonciation pour bâtir la « société de vigilance » qu’il appelle de ses vœux, mais il le faisait devant des cercueils de victimes, même pas de héros qui auraient pu servir d’exemple pour l’édification des jeunes générations et des plus anciennes, de toutes celles, en fait, qui n’ont connu aucune guerre.

Car ceux devant lesquels il s’exprimait ce 8 octobre 2019, ceux qui reposaient dans des boîtes en bois recouvertes d’une décoration, ceux dont il appelait à être « fiers » (« Si fiers, nous le sommes d’eux aujourd’hui »), n’étaient rien d’autre que des victimes. Pas des héros qui avaient vendu chèrement leur peau. Pas des combattants morts les armes à la main, non, juste des fonctionnaires assassinés pour avoir eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

« Aux grands hommes, la patrie reconnaissante », est-il écrit, sur décision prise par la Constituante, au fronton du Panthéon où sont accueillies les cendres des « grands hommes », ceux du moins reconnus comme tels à dater de l’avènement de « l’époque de notre liberté ». Il y aurait beaucoup à redire sur la Révolution française mais au moins, à cette époque, ceux qui allaient instaurer la République agissaient-ils avec la virilité nécessaire à l’accomplissement de leurs ambitions et pratiquaient-ils avec fierté le culte des héros. Plus de deux siècles ont passé et la République, conforme à l’esprit du temps qu’elle a façonné, est devenue aussi molle qu’une montre de Salvador Dali – à l’exception, bien sûr, de tout ce qui touche à la traque de ceux qu’elle estimé opposés aux « valeurs républicaines », qu’il faut faire taire, traquer, éradiquer, ainsi que croyaient l’avoir fait définitivement les « glorieux ancêtres ».

Si Marat a été « panthéonisé », c’est pour l’ensemble de son œuvre, pas pour avoir reçu un coup de couteau durant ses ablutions. Rendre hommage à Aurélia Trifiro, Damien Ernest, Brice Le Mescam, Anthony Lancelot était la moindre des choses, se déclarer « fiers d’eux » et les décorer de la Légion d’honneur, est incongru. Insultant même pour tous ceux qui, poilus de la Grande Guerre, résistants de la suivante, l’ont obtenue pour avoir combattu ou ont combattu sans jamais l’obtenir. De quoi devrions-nous être « fiers » ? Quels actes ont-ils accomplis qui devraient susciter notre fierté et justifient l’attribution, à titre posthume, de la plus élevée de nos distinctions nationales venant récompenser « des mérites éminents » ? Quand on lui vantait les mérites d’un officier, Napoléon, qui se trouve être le fondateur de l’Ordre de la Légion d’honneur, rétorquait : « Fort bien, mais a-t-il de la chance ? » Le fait est qu’ils n’en ont pas eu.

Quels qu’aient leurs mérites durant leurs années de service, il n’avait pas été jugé que les quatre victimes méritaient cette Légion d’honneur (peut-être à tort, mais ça, on ne le saura jamais). Ils l’ont obtenue du seul fait qu’ils sont morts, en application d’une interprétation extensive de l’article R26 du Code de la Légion d’honneur, qui permet de déroger aux critères habituels et de promouvoir « les personnes tuées ou blessées dans l’accomplissement de leur devoir et qui sont reconnues dignes de recevoir cette distinction ». Leur « devoir » ? Etre allées au travail le 3 octobre 2019 plutôt que de s’être trouvées en congés ou de s’être fait prescrire un arrêt-maladie, et y avoir croisé, qui dans l’escalier, qui dans son bureau, un tueur islamiste.

Et des héros, il n’y en a pas eu ? Si, plein. D’abord, évidemment, le policier stagiaire, qui n’était là que depuis six jours et qui a abattu le tueur. Pardon, qui l’a « neutralisé ». C’est aussi à ce type d’évolution qu’on reconnaît une époque qui a peur. Non seulement on prend moult précautions pour ne pas montrer la mort (sauf quand il s’agit d’apitoyer, comme avec le petit Aylan échoué sur une plage turque), les tentures noires ne sont plus dressées aux demeures des défunts, on ne suit plus les convois funéraires, mais il faut être un Poutine, donc un barbare, pour oser proclamer qu’on va aller buter les terroristes jusque dans les chiottes. Nous autres, qui sommes civilisés, nous « neutralisons ». Et nous cachons notre héros, qui n’a d’ailleurs été reconnu comme tel qu’après vérification qu’il avait bien accompli « les sommations requises », dixit encore une fois Emmanuel Macron. Et s’il l’avait flingué direct, il passait aux assises ?

Le jeune homme recevra bien la Légion d’honneur, lui aussi, mais en catimini. A sa demande. Pour ne pas être qu’il puisse être identifié. Il était bien là, dans la cour de la préfecture de police, mais il ne fallait pas qu’on voit son visage. Pour ne pas qu’il puisse être identifié. On ne sait déjà plus qui on croise au bureau, alors dans la rue… Il faut être un héros mort et enterré, tel Arnaud Beltrame, pour avoir sa photo en Une de Paris Match. Dans la France de ce début de XXIe siècle, un héros vivant se terre. « Ne dites pas à ma mère que je suis un héros, elle croit que je suis gratte-papier dans l’administration. » Même chose pour ces héros au quotidien que sont les policiers de l’antiterrorisme. Ceux qui vont « au contact ». Eux n’étaient pas là, dans la cour de la préfecture. Ils auraient pu être présents, avec leurs cagoules, mais on n’a pas voulu qu’ils les portent. Parce que de les voir à la télé, ça aurait pu faire peur aux enfants ? Ou, qui sait, laisser penser qu’une « société de vigilance » bien conçue passait plutôt par l’éradication de quelques nids dûment identifiés que par l’envoi d’un courriel ou l’appel à un numéro vert. Alors, ils sont restés chez eux.

Des héros invisibles, des cercueils ostensiblement visibles sur des pavés nettoyés de frais, Emmanuel Macron, ne se sentant manifestement ni responsable ni coupable, a pu dérouler ses éléments de langage, osant même : « Je suis venu parmi vous pour m’incliner devant le sacrifice de vos quatre collègues. » Mot totalement impropre, encore une fois, et même odieux, en cela que le sacrifice est de l’ordre du sacré et que si cette notion était présente dans un esprit, c’est dans celui de l’assassin, pas dans celui des victimes. Mot encore plus odieux quand, dans une scénographie parfaitement ordonnée, ces mots sont prononcés sur une estrade habilement placée pour que l’on ne voie que les tours de Notre-Dame.

C’est chouette, les victimes, dans cette « société lacrymale avancée dont les gouvernants sont devenus les aumôniers », pour reprendre la formule de Michel Richard dans un ouvrage paru il y a plus de dix ans, La République compassionnelle. Ça permet de célébrer, d’émouvoir et de fédérer, autour de rien, certes, mais ça vaut toujours mieux qu’une fédération qui se constituerait autour d’une réalité. Celle exprimée en janvier 2015 par le géopolitologue Aymeric Chauprade, alors député FN au Parlement européen et qui allait être débarqué de toutes ses responsabilités au sein du parti pour ses propos : « Une cinquième colonne puissante vit chez nous et peut à tout moment se retourner contre nous en cas de confrontation générale. » Cinq ans plus tard, on la reformulerait ainsi : « Une cinquième colonne puissante vit chez nous et les actes criminels successifs de certains de ses membres, ainsi que les révélations quasi quotidiennes sur l’ampleur de son infiltration, peuvent à tout moment entraîner une confrontation générale. »

C’est de cela dont Emmanuel Macron est pleinement conscient. Comme l’étaient, dans l’exercice de leurs fonctions et avec les informations dont ils disposaient, François Hollande ou Gérard Collomb. Et c’est cela qu’il veut éviter. En espérant que ça tienne, le temps d’un mandat ou deux, que ne se produise pas l’attentat de trop et que, en plus de La Marseillaise, ne vienne résonner dans nos villes et dans nos campagnes un autre chant. Il débute ainsi : « Etait noire la nuit, était rouge le feu / La nation semblait à l’agonie / Plus de chefs, plus de foi, un destin malheureux / S’abattait sur la chère patrie. » La suite n’est pas une ode victimaire.

 

Bruno Larebière

Auteur: Bruno Larebière

Journaliste indépendant, Bruno Larebière collabore à divers titres de la presse parisienne, dont le mensuel L’Incorrect dont il dirige les pages politiques. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, la plupart en tant que « prête-plume », il exerce aussi l’activité de conseiller en communication.

19 Commentaires

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  • breizh

    15 octobre 2019

    on a bien créé une médaille des victimes, positionnée avant les croix de guerre, alors que “elle n’est pas destinée à récompenser les services rendus à la nation par les récipiendaires.”

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  • Ockham

    11 octobre 2019

    Léo Ferré disait: le socialisme est l’antichambre du fascisme. Est-ce que l’islamisme va remplacer en plus efficace ce socialisme qui a détruit l’état ?
    En tout cas il est clair que cet état tolère l’intolérable et ne sait apparemment pas du tout s’il a des convaincus de la charia dans son sein : institutions, armée, police, aéroport, transports, énergie et télécoms. Il en prend les moyens en commençant par l’oubli d’appliquer ses circulaires de contrôle internes dans ses propres services de renseignements! C’est l’erreur au carré.

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  • Christian

    11 octobre 2019

    Bonjour, le lien à la fin de l’article semble erroné.

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    • Emmanuelle Gave

      11 octobre 2019

      Merci beaucoup, effectivement dans le papier d’origine aussi. Je regarde. merci

  • Meyer jean luc

    10 octobre 2019

    Bienvenue ! bonne initiative merci La Gave family un peu de langage de vérité en plus sur un site qui n’en manquait pas dans le domaine eco

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  • Scardanelli

    10 octobre 2019

    Il est à craindre que cet article soit mal compris. Au lieu d’une provocation à un débat sain, dépassionné et constructif – ce qu’il se veut sans doute – il risque fort de passer pour une provocation pure et simple. Le temps n’est plus à l’humour, à la littérature – si talentueuse soit-elle – ni surtout au dialogue. Autant de batailles perdues.
    Comme le développait Monsieur Gave, le 8 juillet dernier, c’est sur l’éducation – l’éducation reprise à zéro – que tout se joue.

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    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      Le redressement de l’instruction et de l’éducation, qui sont deux choses différentes, sont en effet des priorités absolues. Cela n’empêche pas d’essayer de prendre un peu de hauteur, de s’essayer à l’humour, de pratiquer la littérature, de croire encore à la possibilité du dialogue – pas avec tous, certes, il est des cas perdus pour toute réflexion, mais je me refuserai toujours à être aussi sectaire que ceux qui ne pensent pas comme moi.

  • KdSR

    10 octobre 2019

    Excellent texte auquel je souscris pleinement.
    L’inversion des héros (ce qui n’enlève rien au statut de victime des 4 policiers) est typique de la méthode de manipulation de nos gouvernants qui, subrepticement, donnent aux mots de nouvelles définitions pour insidieusement changer les mentalités, les façons de penser ou, plutôt, de ne plus penser.
    Par ailleurs, se fondre dans l’émotionnel empêche la réflexion et maintient 80% de la population dans une torpeur illusoire et mortifère. Le réveil de ces gens-là sera cruel, et trop tardif.

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    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      Merci à vous. Oui, le combat sémantique est une priorité : redonner aux mots leur sens et refuser d’employer les vocables de l’adversaire. Par exemple, c’est bien beau de dénoncer les « progressistes », mais tant qu’on continuera à les appeler ainsi, le message qui sera reçu sera qu’on s’oppose au progrès. Il faut appeler les « progressistes » pour ce qu’ils sont : des « régressives » (ou autre terme à trouver). Idem dans tous les domaines.

  • Audabram Pierre

    10 octobre 2019

    Bien envoyé. Très bien même. Merci à l’institut des Libertés d’avir ouvert ses colonnes à Bruno Larebière. Le temps n’est plus aux hésitations mortifères, il nous faut agir et vite, et pas seulement en économie comme semble l’avoir compris Charles Gave.

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    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      Merci à vous.

  • Rwono

    10 octobre 2019

    Bonjour Monsieur Larebière,
    Bienvenue et merci pour cet article. Il ne faut cesser de dénoncer les absurdités de notre époque et ses dénis de la réalité. J’ai pensé à Philippe Muray en vous lisant.

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    • Emmanuelle Gave

      10 octobre 2019

      je peux songer à pire comparaison :-==

    • Bruno Larebière

      Bruno Larebière

      12 novembre 2019

      Merci beaucoup mais c’est trop d’honneur ! 😊

  • DIDIER

    10 octobre 2019

    Oui et?
    C’est quoi le but de l’article?

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    • Charles Heyd

      10 octobre 2019

      Quand on ne comprend pas ce qu’on lit on devrait s’abstenir de parler et ici d’écrire!
      Je souscris à 100% de ce texte.

    • Emmanuelle Gave

      10 octobre 2019

      Réfléchir. Analyser. Cultiver son jardin

  • jean SEGUR

    10 octobre 2019

    Bonjour,

    Et bien voila une page vient d’être tournée sur l’institut des libertés.
    De la vigueur salutaire.

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