10 novembre, 2023

Armée – nation

Financement de l’armée, retour du service militaire, création d’une réserve opérationnelle, les débats ne manquent pas sur les sujets de la défense et de la protection du territoire. Quitte à parfois oublier l’essentiel.

L’essentiel, c’est qu’une armée n’existe pas pour soi, pour fonctionner en vase clos, entre militaires. La seule raison d’être d’une armée, c’est d’être au service de la protection et de la survie de la nation. L’armée est à la fois la garante de la sécurité nationale et la conséquence de l’existence d’une nation. Ou pour le dire autrement, s’il n’y a pas de nation, il ne peut pas y avoir d’armée. Avant de poser le débat sur le rôle et le fonctionnement de l’armée, c’est d’abord la question de la nation et de sa pérennité qui est posée.

Une armée au service de la nation

Dans un livre récemment paru, l’historien Paul Lenormand étudie l’armée de la Tchécoslovaquie entre 1938 et la fin des années 1950 (Tchécoslovaques en guerre. De Munich à la Guerre froide, Passés Composés, 2023). S’il y a de nombreuses remarques très intéressantes dans cet ouvrage, qui est issu de sa thèse de doctorat, il y a une question fondamentale qui parcourt tout le livre, celui d’une armée au service d’un pays lui-même composé de populations issues de plusieurs nations : des Tchèques et des Slovaques bien sûr, mais aussi des Allemands, des Hongrois et quelques Polonais. Or cette armée est essentiellement constituée de Tchèques, notamment parmi ses officiers. Si c’est bien une armée de la nation tchèque, c’est un défi que d’en faire une armée de la nation tchécoslovaque et encore plus une armée qui représente tous les peuples de la Tchécoslovaquie. Raison pour laquelle dans les grands empires, notamment l’empire austro-hongrois, chaque nation avait son régiment et son détachement, représentant une nation au service de l’Empire.

C’est pour cela que l’Europe de la défense n’existera jamais, parce que l’Europe n’est pas une nation. Il peut y avoir des alliances entre les armées polonaises, italiennes ou françaises, mais jamais une même armée, avec un même commandement et un même objectif. Un général me faisait un jour remarquer, sur le mode de la boutade, que l’armée est la seule entreprise où des personnes sont prêtes à donner leur vie pour un SMIC. Parce qu’il y a derrière ce métier si particulier la conviction profonde que l’on sert sa nation et que l’on garantit l’assurance vie du peuple auquel on se rattache.

Quand Louis-Philippe a voulu intégrer des étrangers au sein de l’armée française, il a créé le modèle de la Légion étrangère, reprise des anciens mercenaires suisses, mais qui peuvent devenir français « par le sang versé » selon la formule consacrée. Des légionnaires à qui l’armée assure qu’ils ne seront jamais envoyés au combat contre leur ancienne patrie.

Ce n’est donc pas l’armée qui fait la nation, mais la nation qui fait l’armée. Ce qui est aussi une façon de clore le débat perpétuel sur le service militaire.

Service militaire : faux débat

Depuis qu’il a été suspendu (et non pas supprimé), le retour du service militaire revient comme un serpent de mer et un marronnier politique. Derrière cette idée du retour, la pensée quasi magique que l’armée pourrait régler tous les problèmes. Ramasser les poubelles quand les éboueurs de Marseille sont en grève, secourir les populations lors des inondations, traquer le terrorisme et créer de la cohésion nationale. L’armée n’est pas une baguette magique. Elle a une fonction, qui est celle de protéger la nation. Avec un budget limité et des contraintes de plus en plus fortes. Son rôle n’est pas de redresser des adolescents de 18 ans ni de lutter contre les inégalités.

La vision de l’armée perçue comme un creuset national est un mythe, né sous la IIIe République, à l’époque où la plupart des officiers étaient des républicains convaincus et voyaient dans l’armée l’arche sainte du nouveau régime. Le service militaire était à l’image de la société française : il oscillait entre les passe-droits et la règle commune. Entre les réformés divers et ceux qui étaient affectés à des postes de bon niveau grâce au secours d’un général. S’il a disparu dans les années 1990, dans un consensus total et sans aucune nostalgie à l’époque, c’est parce que plus personne n’en voulait, ni les civils ni les militaires. Dans un sondage réalisé en octobre dernier par la Retraite mutualiste du combattant, les sondés étaient ainsi nombreux à demander le retour du service, quand ils appartenaient à la classe d’âge qui n’était pas concernée. Quand plus de 70% des 18-24 ans, c’est-à-dire les personnes directement concernées, sont opposés à son retour. Impossible d’imposer une pratique aussi coercitive à des jeunes qui y sont autant opposés. À quoi s’ajoutent le manque d’infrastructures pour accueillir les soldats et le manque de bras pour les encadrer. L’armée de Terre rencontre aujourd’hui des difficultés de recrutement. Ce n’est pas en offrant, comme perspective, d’être garde-chiourme de populations pénibles qu’elle pourra se rendre attractive. L’armée a pour mission de défendre le territoire national, pas de suppléer aux parents défaillants ou de corriger les déviances de l’Éducation nationale.

L’enjeu n’est donc pas un quelconque service militaire, mais de disposer d’armées qui soient réellement opérationnelles, avec des budgets conséquents, puisque là est la première et principale mission de l’État. Puis de développer une réserve, sur la base du volontariat, pour des missions de sécurité intérieure ou de projection.

Armée : un budget en hausse

Après des années de baisse continue, le budget des armées est en hausse régulière depuis 2017.

 Budget militaire de la France, en milliards d’euros

2017 : 32.3

2018 : 34.1

2019 : 35.8

2020 : 37.5

2021 : 39.2

2022 : 42.4

2023 : 43.9

Prévisions

2025 : 50

2028 : 64.7

2030 : 69

C’est une bonne chose, il était temps. Mais l’on reste encore en deçà des 2% du PIB. Le retard à rattraper est si grand que cet accroissement budgétaire vient surtout compenser des trous. D’autant que ce budget est souvent mal réparti. Très concentré sur des projets de très haute valeur, comme le porte-avion ou la défense nucléaire, il a tendance à négliger les besoins quotidiens en petits matériels. Il faut un porte-avion, il en faut même au moins deux, il faut aussi une force de dissuasion nucléaire, mais il faut également tout le reste : des véhicules, des hélicoptères, des munitions, des vêtements, des casernes rénovées, des soldats et des officiers correctement rémunérés. Le concept de guerre de « haute intensité », tel qu’il fut développé à la fin des années 2010, a souvent servi d’élément de langage de communication pour justifier une hausse des budgets militaires. En mettant l’accent sur les engins de grand calibre et les technologies dernier cri, il a parfois placé au second plan le matériel quotidien, pourtant indispensable.

Pour utile et nécessaire qu’elle soit, l’arme nucléaire ne fait pas tout et n’est pas l’unique instrument de notre défense. De nombreux combats se situent en dessous du seuil d’usage nucléaire. Il faut alors disposer d’artillerie, d’hélicoptères et de feux dans la profondeur pour répondre à la vivacité de l’ennemi. On le voit actuellement à Gaza : Israël ne fait pas usage de son feu nucléaire, qui ne lui serait d’aucune utilité contre le Hamas et qui n’a pas empêché l’attaque de celui-ci le 7 octobre dernier. Mais Tsahal utilise le renseignement, la captation des écoutes, l’artillerie et les chars pour s’emparer de la ville de Gaza et prendre au piège le Hamas dans ses tunnels. Une intervention militaire couteuse en hommes et en budget qui n’est possible que parce que les Israéliens ont conscience d’appartenir à une même nation et qu’ils sont prêts à effectuer les sacrifices nécessaires pour soutenir l’opération militaire et la voir réussir. Sans cet indispensable soutien, aucune intervention militaire ne serait possible.

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

18 Commentaires

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  • Bertignac

    30 décembre 2023

    Il est important de noter, « pour information », que la défense du territoire costaricien est prise en charge par les Forces armées des États-Unis.

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  • Nox

    19 novembre 2023

    Je suis impressionné par la croissance du budget militaire depuis 2017… D’autant plus que c’est à porter au crédit d’Emmanuel Macron. Voilà sans doute le seul domaine d’activité qu’il ne s’est pas appliqué à démolir depuis qu’il est au pouvoir. Et d’ailleurs l’industrie de défense a bénéficié de la même mansuétude puisque c’est l’un des très rares domaines industriels qui soit encore bénéficiaire…

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  • Steve

    17 novembre 2023

    Bonjour M.Noé

    « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels! »
    Anatole France – prix Nobel de littérature 1921
    Comment croire à un retour de la Patrie alors que nous sommes entrés de plein pied dans l’installation forcée d’une féodalité marchande à l’échelle planétaire ?
    Combien de citoyens accordent ils plus d’importance au respect de la Constitution ou des lois qu’au règlement intérieur de leur employeur et aux articles de leur contrat de travail? ( Il y a au moins ceux que l’on nomme lanceurs d’alertes et qui sont persécutés)
    Pour rappel, depuis des décennies, la gauche, en collaboration avec de purs spéculateurs comme le milliardaire Soros, oeuvre à la destruction des nations en Europe.
    et la droite s’en fait la complice par vénalité.
    De toute manière pour les gouvernements européens leurs premiers ennemis sont désormais leurs peuples. Il leur suffit donc de militariser la police comme on le voit depuis les gilets jaunes.
    Pour rappel le Costa Rica n’a pas d’armée et n’a pas connu de guerre depuis fort longtemps.

    Cordialement

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  • Blondin

    13 novembre 2023

    Excellent article.
    Un seul manque : Vous parlez des manques en matière de « matériel quotidien ». Or nous ne sommes plus capables produire pistolets, fusils d’assaut et munitions. Nous importons de l’Allemagne en majeure partie.
    Quelle perte de souveraineté !!!

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    • Robert

      13 novembre 2023

      Oui, cette perte de souveraineté est une conséquence du « tout UE » prôné par nos élites nationales depuis des années, notamment au travers du fameux « couple franco-allemand » dont on sait qui porte la culotte !

  • FUSONE Jean-Pierre

    13 novembre 2023

    Ancien militaire de carrière (légion étrangère), je suis absolument opposé au retour d’un service militaire. On ne doit pas confier les armes de la Nation à n’importe qui. Par contre, je serais favorable au rétablissement du volontariat service long (18 mois).

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  • Para Bellum

    10 novembre 2023

    Notre armée n’est plus au service de la Nation pour la défense de ses intérêts au sens large du terme, mais intégrée dans une organisation belliciste, l’Otan, au service de l’Empire US pour faire perdurer sa domination au détriment de notre souveraineté. Elle est pourtant financée avec NOS impôts mais sert essentiellement des intérêts étrangers dont les priorités sont décidées et planifiées à Bruxelles et Washington.
    Il est urgent que nos responsables militaires et politiques prennent conscience que financer une armée qui n’est plus prioritairement destinée à la défense des intérêts vitaux de la France n’aura plus ni l’estime ni le soutien du peuple. Pas d’armée sans Nation souveraine.

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  • Patrice Pimoulle

    10 novembre 2023

    L’exemple de la Thecoslovaquie ne prouve rien, parce que la Tchecoslovaquie n’etait pas viable; c’est pourquoi les Anglais sont alles a Munich, pour scrifier la Tchecoslovaquie a lur poliique « d’appeasement », car ils comptaien sur Hiler pour faire barrage a Staline.
    l’Europe de la defense n’exixtera ja mais car l’Europe n’est pas une nation »: c’est une evidence, merci de nous le rappeler; en revanche, ce qui existe, c’est l’occident; c’est donc l’occident dont il faut prevoir la defense; ce fut le commandement unique en 1918, c’est aujourd’hui l’OTAN; le fait que l’OTAN se liveaujourd’hui a des operations contre nature ne doit pas dissimuler cette realite.

    L’armee n’est pas faite pour faire des corvees: si justement; si l’armee a gagne la guerre d’Algerie, c’est non seulement parce qu’elle a occupe le pays, mais aussi parce qu’elle a ouvert des ecoles et des dispensaires; de ce point de vue aussi, elle « incarne » la nation.

    En revanche, la dissuasion n’est rien d’autre qu’une depense somptuaire, simplement destinee a dissimuler l’impuissnce de notre armee et a satisfaire la phobie d’un maniaque; elle n’a jamais eu aucune valeur militaire, d’autant moins aujourd’hui que l’adversaire potentiel, qui n’en est pas un, a les moyens de nous imposer sa volonte en dehors de tout moyen nucleaire. Il est donc urgent de mettre fin a cette facetie.

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    • Charles Heyd

      12 novembre 2023

      Comparer l’OTAN et l’alliance en cours entre la France, l’Engleterre et l’Italie en 1918 est une véritable ineptie! Foch et Pétain, entre-autres, étaient bien américains et ils commandaient en 1918 les quelques détachements américains?
      Ensuite les corvées; l’armée peut être utilisée pour faire des corvées liées à ses propres missions: ex.: renforcer la police s’il le faut en cas de menaces intérieures, mais pas vider les poubelles; à ce train là les militaires seraient aussi plus qualifiés pour occuper les bancs de l’assemblée nationale ou les tréteaux de l’éducnat. que les députés actuels ou nos profs.

    • breizh

      13 novembre 2023

      l’OTAN était à l’origine le parapluie nucléaire américain. Aujourd’hui, c’est l’outil colonial des USA à leur service exclusif.
      Les corvées que vous décrivez, si elles ont leur utilité, ne sont pas le fondement des armées et ne peuvent être que provisoires

    • Charles Heyd

      14 novembre 2023

      Je retente ma chance car il faut (peut-être) ménager certaines susceptibilités!
      Comparer l’OTAN et l’alliance entre la France, l’Angleterre et l’Italie en 1918 est une véritable ineptie! Foch et Pétain, entre-autres, étaient bien américains et ils commandaient bien en 1918 quelques détachements américains?
      Les corvées ensuite: cela me rappelle mes jeunes années dans la Marine; corvée de ci et de ça; l’armée peut être utilisée pour des MISSIONS liées à ses propres missions: ex.: renforcer la police s’il le faut en cas de menaces intérieures, mais pas vider les poubelles; il y a des entreprises privées qui font cela très bien, il suffit juste de les payer convenablement; certes, du côté de l’éduc nat on aimerait bien que l’armée se charge de mater quelques éléments récalcitrants; mais pourquoi ne pas remplacer les profs par des officiers?

  • Olivier

    10 novembre 2023

    Si demain la France devait entrer en guerre contre un pays musulman, le pourrait-elle encore ? C’est une question qui fâche mais elle doit être posée. Au temps des Romains pas mal d’historiens ont vu dans une des causes de l’effondrement de l’Empire la trop grande diversité de son armée. Si on revient à la France sera-t-elle toujours une nation dans 30 ou 40 ans ? Ou ressemblera-t-elle au Liban ? On n’accepte de mourir au combat que pour défendre les siens, des gens dont on se sent proche. La question de l’armée c’est donc avant tout la question de l’homogénéité de la nation.

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    • Patrice Pimoulle

      10 novembre 2023

      Oui; justement la nation n’existe plus; ce qui existe, c’est un president pour faire barrage a l’extreme-droite; on n’a pas besoin d’une armee pour ca; les medias meainstream font ca trs bien.

    • french.franschhoek@gmail.com

      13 novembre 2023

      Ça c’est dit clairement. Net et précis. Parfait

  • Philippe

    10 novembre 2023

    Dans quel état moral, culturel, éthique, social, éducatif , se trouve la Nation ( N majuscule ) ?
    Il y a un clivage total et non rattrapable entre le comportement des individus et la nécéssité Nationale . La Nation n’est plus française , elle est composite, multiculturelle, démembrée et ce par ses propres dirigeants dont l’actuel locataire de l’ Elysée ne rate jamais une occasion de lancer  » Il n’y a pas de culture française mais des cultures en France « . C’ était déjà le discours de Sarkozy en decembre 2010 a l’école Polytechnique  » Mètissage = Avenir  » . On voit aujourd’hui le résultat , des foules macabres célèbrent le Hamas , Mélanchon est devenu le Calife et Macron est son protecteur . Tout ceci pour ostraciser le RN, accuser MLP d’etre la fille d’un antisémite ( une évidence qui n’améne a rien ) et se cramponner à leurs fauteuils , fonctions, en psalmodiant à vide un rituel creux d’apparence  » républicaine  » . Si vous voyez renaitre la Nation Française – engluée dans l’ Union Eruropéenne aux ordres de Washington- vous aurez peut etre un jour le matériau humain pour projeter une puissance militaire , En l’absence d’une nation vive , d’une éthique Patriote , d’un appel aux racines historiques de la France judéo-chrétienne , vous devrez vous contenter d’un simple appareil militaire dépourvu d’éthique . La comparaison avec Israel est hors-sujet , le peuple d’Israel combat pour sa survie , le peuple français continue son agonie .

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    • Robert

      13 novembre 2023

      Philippe: Excellente conclusion.
      Agonie est le terme qui convient. La passivité d’une majorité de Français face à cette agonie augure d’une fin inéluctable.

    • Marc2728

      13 novembre 2023

      La dilution de la France dans l’UE est une entreprise ancienne qui est une haute trahison des élites, résultat d’une « atteinte au moral des troupes » massive et de longue haleine : la haine de la France, de son histoire, de ses racines que l’on inculque aux enfants et au peuple tout entier depuis plus de 60 ans interdit toute assimilation et empêche tout amour de la patrie pour les immigrés, et tue le sentiment national, la volonté de vivre ensemble.
      La croyance que la France est un trop petit pays pour l’avenir est une escroquerie pour ne pas dire une forfaiture.
      Par la déconstruction massive qu’elle subit, la France entière s’interdit l’idée de grandeur et par suite de relever la tête.
      La crise est essentiellement morale. Le remède sera donc moral.
      Je vous invite à découvrir le message d’espoir que porte Alexandre Dianine-Havard : https://hvli.org/fr/

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