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29 octobre, 2026

Brésil : Lula inoxydable

 

 

À l’âge de 80 ans, Lula Da Silva vient de gagner une nouvelle fois l’élection présidentielle brésilienne. Après ses premiers mandats en 2002 et 2006, le voici parti pour un quatrième mandat à la tête du pays. Plus de 25 ans de mainmise et de présence. Du syndicalisme à la présidence, il aura su capitaliser sur les colères et manier à la perfection le fonctionnement de la politique. En fin manœuvrier et en tribun de haut vol, il s’est débarrassé d’un Flavio Bolsonaro qui n’a jamais su trouver le bon tempo. Lula a gagné plus de 10 millions de voix entre les deux tours, passant de 53,8 millions à 64,2 millions, quand Bolsonaro est lui passé de 56,1 à 59,8. Par rapport à 2022, Lula a gagné 4 millions de voix au second tour.

 

Le miracle du second tour

 

Bolsonaro était arrivé légèrement en tête au premier tour (47 %), avec une réserve de voix conséquente, puisque les autres candidats avaient appelé à voter pour lui contre Lula. Au Brésil, tous les candidats arrivés en tête au premier tour ont toujours gagné le second. Sauf cette fois-ci.

 

Entre les deux tours, l’abstention a diminué, il y a eu également moins de votes blancs et nuls et des électeurs plus centristes se sont détournés de Bolsonaro, lui préférant Lula. Dans ses fiefs de Rio et de Sao Paulo, Bolsonaro n’a pas autant gagné que Lula dans sa citadelle du Nordeste, dont les habitants bénéficient de la redistribution venue du sud. Plus que jamais, le Brésil est scindé en deux entre un sud bleu et un nord rouge. Lula a su tenir son parti, le PT, verrouiller la vie politique et se rendre incontournable. En vieux renard de la politique, il a été insubmersible depuis les années 2000.

 

Mais Lula a aussi joué sur une autre corde, celle du nationalisme. Refusant de s’aligner sur les États-Unis, il n’a cessé de parler de souveraineté et d’indépendance du Brésil, alors que Bolsonaro est vu comme étant trop proche de Trump, trop inféodé à Washington. C’est d’ailleurs une constante des dernières années : les candidats soutenus par Trump, en Australie et au Canada, pourtant en tête dans les sondages, ont finalement été battus. Le rejet de Trump joue dans les élections internationales.

 

La question de la sincérité du scrutin est néanmoins posée. Le Brésil est en effet un État particulier où une instance, le Supremo Tribunal Federal (STF), joue un rôle crucial et concentre les critiques à son égard. Ce Tribunal suprême additionne les fonctions du Conseil constitutionnel, de la Cour de Cassation et d’une Haute Cour de justice. Il est composé de onze juges, nommés à vie jusqu’à leurs 75 ans. Les juges sont nommés par le président avec ratification du Sénat. Dans le mandat qui vient, trois juges atteindront l’âge de 75 ans et devront donc être renouvelés par Lula. De quoi renforcer la mainmise du PT sur le contrôle juridique du pays.

La constitution de 1988 est en effet un très vaste texte qui parle de beaucoup de choses et pas seulement du fonctionnement des institutions. On y trouve par exemple des chapitres sur le système de retraite et sur la fiscalité. Par conséquent, de très nombreux sujets entrent dans le cadre constitutionnel, ce qui justifie donc de saisir les juges. Comme ils croulent sous les demandes et qu’ils ne sont que onze, il a été décidé qu’un juge peut enquêter seul et décider seul sur un sujet posé, sans avoir besoin de l’assentiment des autres juges. Cela leur donne un pouvoir immense et un contrôle effectif sur la vie du pays.

 

Un exemple parmi d’autres : dimanche, lors du vote, un juge a décidé seul de prolonger les horaires d’ouverture des bureaux de vote. Ils devaient fermer à 17h, mais, un peu avant l’heure prévue, l’horaire de fermeture a été repoussé à 19h. Du jamais vu. On ne change pas les règles du jeu en cours de vote. Mais surtout, ce juge fut non seulement nommé par Lula, mais il est surtout son ancien avocat. Le camp bolsonariste y a vu une manœuvre pour manipuler les élections.

 

C’est tout le problème du système de vote au Brésil. La vie politique est devenue très judiciarisée, avec des problèmes massifs de corruption entre les élus et les juges. L’ancienne présidente Dilma Roussef fut ainsi condamnée pour corruption. Tout comme Lula, dont la culpabilité n’a jamais été levée, mais qui a pu être libéré au motif d’un vice de forme. Jair Bolsonaro, en revanche, a reçu une condamnation de 27 ans de prison, sans remise de peine. Son fils malheureux, sitôt la défaite proclamée, s’est vu retirer son passeport, à la demande de la justice, et une enquête a été lancée contre lui pour soupçon de blanchiment d’argent. Une façon bien commode d’éliminer les opposants politiques. À l’heure où ces lignes sont écrites, il aurait fui aux États-Unis, via l’Argentine. Mais cette information est démentie par certains. Quoi qu’il en soit, beaucoup redoute que Bolsonaro fils soit lui aussi jeté en prison. La vie politique au Brésil se dégrade, sous l’effet d’une utilisation politique de la justice.

 

En plus du STF, un autre élément crucial au Brésil est l’importance des coalitions, qui fonctionne selon un système d’achat de voix tout à fait officiel.

L’importance des coalitions

En 1988, le politiste Sérgio Abranches a nommé ce régime le présidentialisme de coalition. Les députés sont élus à la proportionnelle sur des listes ouvertes, où l’électeur choisit un candidat plutôt qu’un parti. La Chambre se trouve donc éclatée entre une vingtaine de formations, ce qui empêche de disposer d’une majorité. Ainsi, le Parti des travailleurs de Lula n’a jamais dépassé un cinquième des sièges. Tout président doit donc acheter, au sens politique et parfois au sens propre, le soutien du Centrão, cet ensemble de partis sans ligne idéologique qui se loue au gouvernement en place contre des ministères, des postes dans les entreprises publiques et des crédits pour les circonscriptions de ses élus. Les deux grands scandales des années Lula, le Mensalão en 2005 puis le Petrolão révélé par l’opération Lava Jato, sont nés de ce marché.

 

Le Centrão désigne une galaxie de formations, attachées à des notables régionaux et des partis locaux. Il a soutenu Lula puis Dilma Rousseff, avant de voter la destitution de celle-ci en 2016 et de fournir sa majorité à Michel Temer. Jair Bolsonaro avait fait campagne en 2018 contre lui. Menacé de procédures d’impeachment, il a confié en 2020 des ministères à ces mêmes partis et s’est inscrit en 2021 au Parti libéral de Valdemar Costa Neto, l’un de ses piliers. Revenu au pouvoir en 2023, Lula a fait entrer à son tour le Parti progressiste, Republicanos et União Brasil dans son gouvernement. Les présidents passent, le Centrão reste, et c’est lui qui tient la présidence des deux chambres : Hugo Motta, de Republicanos, à la Chambre des députés, Davi Alcolumbre, d’União Brasil, au Sénat. Or, c’est lui qui contrôle l’ordre du jour du Congrès et qui contrôle le rythme du mandat. Le président est donc toujours obligé de négocier avec lui. C’est lui qui a le véritable pouvoir, quel que soit le président élu.

Pour réviser la constitution, il faut les trois cinquièmes des voix dans chaque chambre. Le référendum n’existe pas, à l’inverse de la France. Le président pouvait tenir ce centre politique parce qu’il avait la main sur le budget, ce qui lui permettait de distribuer les prébendes et les aides publiques, donc d’acheter les voix. Mais cela a changé. Depuis 2015, puis 2019, les amendements budgétaires des parlementaires sont devenus d’exécution obligatoire. Sous Jair Bolsonaro est apparu un « budget secret » d’amendements dont l’origine restait opaque.

Ce Centrão est la garantie de la stabilité et de la survie du système. Pour lui, Lula ou un autre importe peu. Quoi qu’il arrive, c’est lui qui a le véritable pouvoir. Et avec un président vieillissant et sans successeur, il l’aura d’autant plus.

 

 

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d’Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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