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Bruno Larebière

Retraites : « Tous ensemble ! Tous ensemble ! Ouais ! Ouais ! »

Je dois l’avouer : je n’ai pas tout compris à cette histoire de retraites. J’ai lu et écouté beaucoup de gens – Edouard Philippe bien sûr, mais aussi Luc Ferry, qu’il était difficile d’éviter tant il passait en boucle, Daniel Cohen, dont le titre de directeur du département d’économie de l’Ecole normale supérieure m’impressionne, l’ensemble des responsables syndicaux, Martinez inclus, et tout plein d’autres gens supposément qualifiés ou présentés comme tels – et je n’arrive pas à me faire une idée de ce que je dois penser de la réforme. Même l’article de Charles Gave n’a pas totalement emporté mon adhésion. C’est dire si je suis paumé.

Vivre, c’est donc planifier sa retraite…

A vrai dire, je n’ai jamais compris grand-chose aux divers modes de calcul des retraites. Depuis que j’ai commencé à travailler, en 1983, et jusqu’à une période très récente, je me suis même éperdument fichu de ce que je pourrais éventuellement percevoir si, un jour, j’arrêtais mon activité professionnelle. Eh oui ! Des décennies durant, j’ai bossé sans me préoccuper de savoir ce que me rapporteraient un jour les cotisations qu’on me prélevait chaque mois.

D’où ma stupeur quand je découvre, en cette veille de Noël 2019, qu’il existe des gens qui embrassent un métier, non pas en fonction de l’intérêt (voire, soyons fous, de la passion) qu’ils lui portent, même pas parce qu’il faut bien gagner sa vie, mais en raison des conditions de leur retraite qui sont déjà fixées noir sur blanc au jour de leur première embauche. Et cela en vertu d’un « contrat social », également appelé « pacte social », que je n’ai lu ni dans Hobbes, ni dans Rousseau, mais qui a été gravé dans le marbre par le Conseil national de la Résistance, nonobstant des inspirations vichystes que Jean-Baptiste Noé a rappelées. Un « contrat social » qui semble tenir lieu de Décalogue. Ah ! si le Septième Jour pouvait durer toute la vie !

Vivre, ce serait donc prévoir ? Je ne voyais pas les choses comme ça, pensant d’une part que la vie est par nature imprévisible – et que c’est même ce qui fait son charme –, d’autre part que vivre, c’est non seulement rêver – ado, je me voyais en Robert Hersant bis, c’est dire ! –, mais aussi bâtir, affronter, reconstruire, s’adapter, etc., bref, aller au combat, en mode chasseur-cueilleur un peu amélioré, pour nourrir et défendre les siens, et pour faire en sorte que son pays et sa civilisation soient encore plus beaux afin de pouvoir les transmettre sans éprouver de honte à n’avoir pas su les préserver.

La seule date limite de péremption de ce combat : la mort. Ou la diminution de mes forces à tel point que je ne sois plus en mesure de le mener, ce que je n’ai jamais imaginé pour mes 62 ans, ni pour mes 64 ans – ni largement au-delà. Sauf Alzheimer (cette maladie tellement représentative de l’état de notre civilisation, qui ne sait plus d’où elle vient, ni qui elle est), je pensais que de toute façon, même si je n’étais plus état de chasser ni de cueillir, je pourrais toujours transmettre et former.

Un raisonnement de militant idéaliste ? Certainement, car je m’aperçois, à entendre les arguments de ceux qui s’opposent à la réforme et qui sont, à l’heure où ces lignes sont écrites, soutenus par une majorité de Français, que je me suis gouré comme jamais : vivre, c’est en fait planifier sa petite existence. Vivre, c’est attendre la retraite, qu’il faut atteindre en effectuant le moins d’efforts possibles – 35 heures de travail sur les 168 heures que compte une semaine, soit à peine plus de 20 % consacré au labeur, c’est encore trop, non ? – et le plus tôt possible. Une retraite qui est forcément bien méritée quoi qu’on ait fait de sa vie dite active, laquelle n’est en fait qu’une parenthèse obligée, une position d’attente avant les années bénies de la pension que l’on consacrera à compter ses petits sous pour s’en aller voir du pays avec Costa Croisières.

Des jeunes à l’image d’un monde vétuste

La submersion migratoire nous menace ? Nous nous trouvons à ce moment historique où, pour citer Paul Valéry, « nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie », où nous voyons que « l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde », nous sommes à cet instant précis où « les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux » ? La grande question qui fait descendre une partie de la France dans la rue, forts du soutien que leur apporte une majorité des autres (j’insiste), est celle de la réforme du mode de calcul des retraites. Si c’est aux raisons de la révolte d’un peuple face aux gouvernants qu’il s’est donnés qu’on mesure la décadence d’un pays, la mobilisation de masse est d’abord un aveu.

Et voilà que même les jeunes entrent dans la danse. Les vrais jeunes, pas les « djeunes ». Ceux qui, dès le lycée, sont déjà syndiqués ou partagent avec leurs camarades syndiqués cette terrible inquiétude : mais que vais-je devenir… dans un demi-siècle ? On leur répondrait bien que si ça se trouve, ils seront morts depuis longtemps sous un déluge de bombes – ou poignardés par un « déséquilibré » –, mais le propos serait inaudible tant ils sont convaincus que la guerre, c’est chez les autres, car nous, Européens, avons instauré la paix éternelle. Qui leur dira que la paix perpétuelle est à l’humanité, européenne incluse, ce que le mouvement perpétuel est à la mécanique : une impossibilité ?

Ils n’ont encore strictement rien fait dans la vie, ils ne savent rien d’autre que ce qu’on leur a enseigné, c’est-à-dire rien, ils vont retarder leur entrée dans la vie active le plus longtemps possible, et ils savent déjà comment ils veulent terminer leur existence ! Seules la législation et la jurisprudence en matière d’injures publiques m’empêchent en cet instant d’adopter un style célinien pour exprimer ce que, pour le coup, cela m’inspire.

Mais où est passé mon pognon ?

Pour me faire tout de même une idée sur cette histoire de retraites, j’ai pris connaissance de mon « relevé de situation individuelle » sur le site de l’assurance retraite, histoire de savoir si je devais rejoindre la lutte des camarades syndiqués pour préserver les acquis sociaux du CNR. Immense éclat de rire. C’est rigoureusement incompréhensible (j’allais employer un autre mot : « imb… ») et je comprends mieux pourquoi ni Edouard Philippe, ni Laurent Berger, ni personne n’a indiqué qui serait en charge de la bonne tenue du registre relatif à la retraite par points de chacun. Si ce sont les mêmes services que ceux en charge de la comptabilité des trimestres, ce n’est même pas la peine d’y songer. Ils m’ont fourni deux documents.

Le premier, relatif à la « retraite de base des salariés du régime général », fait débuter mon activité, et donc mes cotisations, à 1993 : dix années passées à la trappe ! Le second, qu’ils n’ont donc même pas croisé avec le premier, relatif à la « retraite complémentaire des salariés du secteur privé », est plus proche de la réalité : ma carrière professionnelle y débute bien en 1983, mais pour eux, à savoir Agirc et Arrco, je n’ai eu aucune activité en 1984, pas plus qu’en 1986, années, que, sans doute, j’ai consacré à peigner la girafe. Il faudra que je pense à leur demander s’ils savent comment je faisais pour payer mon loyer.

J’ai aussi découvert que rien ne sert de se tuer à la tâche, sauf pour payer ledit loyer ou pour le plaisir, dans la mesure où existe un seuil à partir duquel les cotisations versées le sont en pure perte – du moins pour soi, car j’imagine qu’elles ne le sont pas pour tout le monde. Durant un certain temps en effet, j’ai cumulé plusieurs jobs. Un le matin, tôt, très tôt, l’autre dans la foulée. Je gagnais bien ma vie, j’abondais tout aussi bien les caisses de retraite. Eh bien, c’était pour rien ! « Vous ne pouvez pas valider plus de quatre trimestres par an pour chacune de ces années. Le total indiqué tient compte de cette règle », m’explique-t-on noir sur blanc. Zut alors, j’ai pourtant cotisé, où est allé mon pognon ? Il n’a pas servi à financer les syndicats au moins ?

Sans m’appesantir sur diverses anomalies, dues à des employeurs indélicats – on va dire ça comme ça –, je m’aperçois aussi que, pour telle année, quatre trimestres sont retenus, alors que pour telle autre, où j’ai pourtant gagné trois fois plus, il n’en est comptabilisé que deux ! Je le saurai pour une autre vie : il faut travailler aux bonnes périodes, étaler son effort, ménager sa monture, l’assurance retraite ne tient pas compte des variations saisonnières.

Résultat en l’état des données collectées par ces braves gens : si je prends ma retraite à 62 ans, je percevrai 458 € en « équivalent par mois (brut) », et, si je la prends à 64 ans, ce sera 534 €, toujours en « équivalent par mois (brut) ». Ça veut dire quoi ? Il faudra aussi que je leur demande.

Je n’ai pas tout compris à cette histoire de retraites, disais-je, mais j’ai au moins compris une chose : l’opacité et l’injustice du système actuel sont telles qu’elles plaident pour le principe de la retraite par points, où chaque euro cotisé est pris en compte dans le calcul de la pension. Du coup, j’ai une revendication : que ceux qui, nés avant 1975, veulent en bénéficier, puissent le faire. Qui veut faire une manif avec moi ?

 

Bruno Larebière