Qu’est-ce qu’une guerre juste ?

Les Grecs et les Romains ont été parmi les premiers à se poser cette question et à tenter d’y trouver une réponse convenable. Le fait que l’on ait besoin de se poser la question de la guerre juste montre que la légitimité de cette activité humaine ne va pas de soi. À la guerre, on détruit et on tue. Au nom de quoi donc, et pour quelle fin ? Les penseurs grecs ont tenté de codifier la guerre et de l’organiser afin que de ce chaos apparent surgisse un nouvel ordre. Les Romains sont ceux qui ont posé et défini la réflexion philosophique et morale sur le droit de la guerre et sur la guerre juste. Éléments de réflexion repris et développés par les penseurs chrétiens.

 

Le javelot et les mots

 

Tite-Live (59-17) a laissé des descriptions des rites guerriers dans son Histoire romaine. C’est grâce à lui que nous connaissons bien l’histoire de Rome, des débuts de la République à celui du Principat. La guerre s’insère dans un contexte religieux et liturgique. Avant les combats, les devins pratiquent les haruspices, c’est-à-dire l’art divinatoire de lire dans les entrailles d’un animal sacrifié. Le foie est notamment étudié, car il représente l’univers. Cette pratique est héritée des Étrusques, ce peuple au fondement de Rome. Les Romains pratiquent aussi les augures, également hérités des Étrusques. Il s’agit ici de lire et d’interpréter le vol des oiseaux. Nul ne prend la décision de partir en guerre si les haruspices ou les augures ne s’y sont pas montrés favorables. Le bellum iustum, la guerre juste, est donc d’abord celle qui s’inscrit dans le respect du cadre magique et divinatoire. Le rituel a lieu aussi dans la déclaration de guerre. Tout d’abord, un prêtre fétial lance un javelot trempé dans le sang d’un animal et prononce des paroles de malédiction à l’égard de l’ennemi. Il n’y a pas de guerre juste sans respect scrupuleux de la procédure de déclaration de la guerre, au risque sinon de s’attirer les foudres des dieux. Les lecteurs de René Girard reconnaissent ici le lien avec le sacrifice humain, présent dans chaque culture. Nous aurions tort de balayer cela d’un revers de main comme pratiques anciennes et archaïques. Nos déclarations de guerre d’aujourd’hui, qui passent par l’ONU et ses longs discours à l’utilité douteuse, reprennent, sous une forme modernisée, les rituels romains. Là aussi on discute, on cherche à justifier la guerre, on respecte des codes et des liturgies, notamment le vote dans l’enceinte des Nations unies. La guerre juste, chez les Romains, est donc une guerre déclarée selon les rites prescrits et qui respecte les formes de ces rites. À voir la façon dont la guerre a été déclarée contre la Libye en 2011, nous avons bien l’impression que pour beaucoup le fait de respecter les formes et les codifications suffit à déclarer une guerre comme étant juste.

 

Les danses des saliens

 

Les saliens sont des prêtres qui ouvrent par leurs danses la saison de la guerre. Ils dansent le 19 mars et le 19 octobre, en ouverture et en fermeture de la saison des combats. D’où le nom de Mars donné au mois de la guerre, qui est aussi celui du printemps et donc des terrains plus praticables. Celle-ci s’arrête en octobre, quand vient le temps des moissons. En théorie bien sûr, car il est arrivé dans l’Antiquité que la guerre se fasse en dehors de ces périodes d’ouverture. Les prêtres saliens sont composés de deux équipes de douze, l’une dédiée à Mars, l’autre à Quirinus, le dieu de la paix armée. En alternant les danses, chaque équipe préparait le retour de l’autre saison. Les saliens nous rappellent que la danse est essentiellement religieuse, même si nous avons oublié cela en Europe, tant nos danses, valse ou quadrille, sont sécularisées. On trouve aujourd’hui les pratiques rituelles religieuses de la danse chez les Africains et, dans une mesure différente, dans les transes et les danses solitaires pratiquées dans certains concerts.

 

La justification morale de la guerre

 

Tite-Live a aussi voulu donner une justification morale supérieure à la guerre, expliquant par là le succès et le triomphe de Rome. Si la Ville s’est imposée dans le bassin méditerranéen, c’est parce que les Romains étaient culturellement et moralement supérieurs et qu’ils étaient portés par les dieux. Une idée qui n’est pas très éloignée de la destinée manifeste américaine.  Le but de la guerre, pour Tite-Live, est donc la pax romana, c’est-à-dire la domination de Rome sur les territoires conquis et l’infusion de la romanité chez les nations et les peuples. Les villes romaines qui ornent le pourtour méditerranéen, comme Carthage, Éphèse, Leptis Magna… sont les fruits heureux de la paix romaine et de la juste guerre ; celle qui permet de faire reculer la barbarie au profit de l’humanitaset de la romanitas.Encore une fois, et pour faire des parallèles avec notre époque, c’est ce que nous faisons quand nous déclarons la guerre pour diffuser la démocratie. Une guerre juste, à notre époque, consiste à renverser Bachar Al-Assad et Saddam Hussein. Diffuser la démocratie semble une justification tout à fait acceptable pour provoquer une guerre. Le droit d’ingérence, devenu devoir d’ingérence lorsqu’il s’agit d’intervenir dans des zones où la population civile se fait massacrer, n’est qu’une forme actualisée du bellum iustum romain.

 

Les loups-garous

 

Les loups-garous, ou lycanthropes, ont toute leur place dans la guerre juste. Il s’agit ici de la folie et de la démesure qui s’emparent des guerriers lorsqu’ils sont sur le champ de bataille. Yeux exorbités, bouches bavantes, cris et visages défigurés, les soldats romains développent la furor, qui tétanisent leurs adversaires et les mettent en déroute. Ce sont des guerriers assoiffés de combats et désireux de tuer, ayant parfois ingérés des substances hallucinogènes. Les auteurs latins nous présentent ces guerriers comme possédant une nature animale. Ils sont au contact du sang et des cadavres, ce qui leur retire une partie de leur humanité pour les placer à part dans le genre humain. On leur attribue aussi des pratiques de sorcellerie et des contacts avec les esprits. Les rites de passage des jeunes hommes à l’âge adulte comportaient fréquemment une assimilation du guerrier au chien ou au loup, sous le patronage du dieu de la guerre, assimilation d’autant plus totale qu’elle s’accompagnait de l’ingestion de substances enivrantes ou hallucinogènes. Les hommes loups dévalent le champ de bataille à la recherche de leurs proies et s’abattent sur les soldats ennemis comme le loup sur la brebis.  Ils sont enivrés par le sang et l’odeur de la mort. Les textes les présentent souvent comme étant à la frontière de l’humanité et de l’animalité. Les combats eux-mêmes se déroulent toujours dans les zones frontières : entre les limites de deux cités ou de deux États. Ce sont des zones grises, ni la zone urbanisée ni la nature sauvage et dangereuse. Le champ de bataille est une zone mixte entre la civilisation et la barbarie, entre l’homme et le loup.

 

C’est d’une louve que Rome est née et s’est en s’abreuvant à ses mamelles que Romulus et Rémus ont pu survivre. Romulus est fils de la louve, mais aussi fils de Mars. Cette filiation réunit en lui la triple puissance du dieu, du loup et du roi. Il est roi de Rome, fils de dieu et fils de la louve. Les soldats du roi de Rome sont donc les loups-garous, comme les prêtres de Rome sont les prêtres du loup : les luperci. Ceux-ci, tous les 15 février, lors de la fête des Lupercales, courent autour du Palatin couverts de peaux de bêtes et pourchassant les femmes et les enfants. C’est dans une grotte au pied de ce mont que la louve avait allaité les deux enfants abandonnés. Fête des guerriers et de la fécondité, les lupercales dérivent toujours dans des pratiques violentes. Absorption de produits hallucinogènes, pratiques sexuelles débridées, sacrifices d’enfants démembrés et mangés. Les luperci quittent la ville après y avoir couru pour se rendre dans les champs à l’extérieur de l’Urbs pour y pratiquer leurs débauches. Ces fêtes furent interdites sous Auguste et pratiquées ensuite de façon souterraine. Le pape Gélase 1ertenta à son tour de les supprimer. Il en interdit la pratique en 495 et la remplaça par la fête de saint Valentin, patron des fiancés et des amoureux. Une fête toujours liée à la fécondité, mais beaucoup plus ordonnée et assagie que les débauches des hommes loups.