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Jean-Baptiste Noé

Mali : rien ne va plus

Le retrait de Barkhane ne se passe pas comme prévu. Entre le refus de la junte malienne d’organiser des élections, la propagande anti-française et l’intensification des violences, l’armée française est dans une position plus que compliquée.

 

Nous devions venir apporter la paix et la sécurité, lutter contre le terrorisme et assurer le développement. Huit après le début de l’opération Barkhane (2014), la situation au Mali et au Sahel est de plus en plus dégradée. En dépit des pressions de la Cédéao, la junte malienne refuse d’organiser des élections avant deux années. Les militaires ont pris le pouvoir en mai 2021 et son bien décidé à le garder. Pour les faire fléchir, la communauté internationale a mis en place une idée lumineuse : des sanctions économiques. La Cédéao impose ainsi depuis janvier un blocus physique et monétaire. Brillante idée compte tenu du fait que le pays est enclavé et que celui-ci est déjà l’un des plus pauvres au monde. Et, comme à chaque fois, ces sanctions n’ont aucun effet sur la ligne politique. Ces sanctions économiques sont du keynésianisme diplomatique : l’histoire démontre leur inefficacité totale, mais on continue de les pratiquer.

 

La junte est donc bien installée, à la tête d’un pays exsangue et miné par les violences. Fin mars, près de 600 personnes ont été massacrées dans le village de Mourra. Le marché aux bestiaux s’est transformé en bain de sang, avec comme motif officiel la lutte contre les terroristes. Barkhane est donc un échec complet, ni démocratie ni développement ne sont apparus, ce qui était du reste parfaitement prévisible. Mais pour la France la situation se dégrade à grande vitesse ; le pire est tout à fait possible.

 

Gao : un futur Diên Biên Phu ?

 

Avec le démantèlement de la base de Gossi, il reste deux bases françaises au Mali : Ménaka et Gao. À Gao, la situation est particulièrement tendue. La base est encerclée par les forces maliennes, les routes sont coupées, les liaisons aériennes impossibles, le Mali ayant interdit le survol de son territoire aux avions français. Les militaires sont donc encerclés et ne peuvent rien faire sans l’aval du gouvernement malien, particulièrement hostile à la France. Le démantèlement de Gao est prévu pour août. Si tout se passe bien, la base sera démantelée sans anicroche majeure, mais avec beaucoup de vexations pour les Français. Mais le pire est tout à fait possible. Compte tenu de la tension extrême dans la région, de la haine à l’égard des Français et de la faiblesse de la position, une attaque de Gao par les soldats maliens n’est nullement à exclure. Compte tenu de l’état de tension, de la haine et de la volonté de vengeance, s’en prendre à la base est très tentant pour des militaires qui veulent montrer leur pouvoir. Si tel était le cas, les soldats français seraient dans une situation particulièrement délicate avec le choix de rendre les armes et de subir l’humiliation de la défaite, en priant pour que la junte n’aille pas plus loin, ou riposter et se défendre, ce qui est certes techniquement possible, mais politiquement problématique. Pour leur venir en aide, l’armée française devrait se résoudre à violer l’espace aérien malien. Après le piteux retrait d’Afghanistan d’août 2021, il est donc tout à fait possible d’assister à une déroute française en août 2022.

 

Togo : premières attaques terroristes

 

La dégradation de l’Afrique de l’Ouest est constante et profonde. C’est désormais le Togo qui, les 10 et 11 mai, fut touché avec la première attaque djihadiste mortelle sur son sol. 8 soldats ont été tués lors de ce raid lancé contre une base militaire du nord. 60 hommes armés et à moto ont attaqué la base le soir du 10 mai. Les combats ont duré toute la nuit, avant qu’ils ne repartent au petit matin vers le Burkina Faso, depuis longtemps un intense foyer de djihadistes. L’armée togolaise est incapable d’affronter ces mouvements. Compte tenu de la très petite taille du pays, les djihadistes peuvent très facilement fondre sur Lomé et ainsi prendre position dans l’un des principaux ports du golfe de Guinée. Un scénario qui, compte tenu de l’intensité des combats du nord, pourrait se produire dans les mois qui viennent.

 

Outre l’attaque au Togo, son voisin le Bénin a également été le théâtre, au cours du mois d’avril, de plusieurs raids djihadistes. Ces attaques ne sont que les dernières en date d’une escalade croissante de la violence djihadiste qui s’étend du Burkina Faso au littoral de l’Afrique de l’Ouest. La Côte d’Ivoire est également touchée, avec une attaque qui a tué un gendarme dans le nord du pays. Dans ces trois pays, Togo, Bénin, Côte d’Ivoire, la violence djihadiste se sont propagés à partir de leur voisin commun, le Burkina Faso. Mais, alors que jusqu’à présent ils utilisaient des pays comme la Côte d’Ivoire et le Bénin comme bases arrière pour organiser des attaques au sud du Burkina Faso, ce rôle est désormais inversé. La tache djihadiste est donc en train de descendre de plus en plus vers le golfe de Guinée. Le contingent français en Côte d’Ivoire risque à terme d’être mobilisé, voire attaquer si la guerre ethnique reprend. Là aussi, comme à Gao, il sera très difficile pour les militaires français de s’en sortir sans faire usage de leurs armes.

 

L’irénisme démocratique, le refus de voir la dégradation sociale et politique de cette région, la croyance dans le nation building et le « développement » est en train de se nouer au Sahel et en Afrique de l’Ouest et la désillusion risque d’être lourde.

 

L’Afrique ne pèse pas dans l’économie française

 

À cet égard, les derniers chiffres fournis par les services des douanes montrent que l’Afrique ne pèse rien dans le commerce français. L’Afrique noire représente à peine 2% du commerce français quand le Royaume-Uni en représente 6%. En 2021, les exportations vers l’Afrique (Maghreb et Afrique noire) représentaient 23,5 Mds€ quand les exportations vers la Belgique se sont montées à 37,2 Mds€. Les entreprises françaises vendant davantage à la Belgique qu’à l’ensemble du continent africain réuni. On comprend pourquoi Bolloré a vendu ses ports et a quitté le continent. C’est pourtant un continent où la France continue de dépenser un argent monstre en « développement », sous forme de dons, de prêts, de financements, sans aucun retour sur investissement ni réussite locale. Rien qu’à Gossi, la base que la France vient de quitter, ce sont près de 2 millions d’euros qui ont été dépensés depuis 2020, pour assurer le développement de la ville. En pure perte. Pas pour tout le monde toutefois, les élites locales en ont profité, tout comme les Chinois et les Russes. Comme me le disait lucidement un ami qui travaille dans une ONG : « le développement, c’est prendre l’argent des pauvres des pays riches pour financer les riches des pays pauvres ». En Afrique, cette boutade demeure la triste réalité.

 

Désormais, les Russes, les Chinois et les Turcs n’ont plus besoin de la France pour sécuriser les liens et protéger leurs affaires, ils ont leurs propres unités pour cela, dont les célèbres Wagner. Ainsi s’achève cette page de l’histoire coloniale française, qui risque, à Gao, de finir dans le sang d’ici août prochain.