Ils se rencontrent, ils font des sommets en commun, ils ont des velléités de lutter contre l’Occident, mais, en réalité, les BRICS sont très loin de former un groupe uni et cohérent.
C’est à l’Américain Jim O’Neill, analyste chez Goldman Sachs, que l’on doit en 2001 la création de l’acronyme BRIC. Il s’agissait à l’origine d’analyser quatre pays à fort potentiel économique : le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, et de proposer des stratégies d’investissement à ses clients. Un « S » fut rajouté ensuite, pour Afrique du Sud, parce qu’il fallait bien mettre un pays d’Afrique et que, quelques années après la fin de l’apartheid, on croyait encore au futur de ce pays.
Puis, d’une définition strictement économique et à finalité d’investissement, on est passé à un concept politique, qui a fini par coaguler les pays entre eux et à les définir face à l’Occident. Si les pays concernés se prêtent au jeu et espèrent en effet peser sur la scène mondiale, force est de constater qu’avec les BRICS, nous sommes face à un concept inventé par l’Occident, gonflé et utilisé par l’Occident. Ce qui limite déjà la critique occidentale.
Retour au XXe siècle
2001 est la première année du XXIe siècle. Le Brésil était vu, comme toujours, comme un pays d’avenir ; ce qu’il est encore pour les décennies prochaines.
La Chine n’était pas grand-chose. Elle venait d’entrer à l’OMC, elle promettait de s’ouvrir au commerce mondial, elle espérait ne pas être uniquement l’usine du monde. Même si le reste du monde la voyait ainsi. Qui aurait pu imaginer, en 2001, ce que la Chine est devenue en 2026 ? En une génération, tout a été transformé, chamboulé. Ce n’est pas seulement un nouveau pays qui est né, mais une nouvelle civilisation, un nouveau monde. Si, en 2001, la Chine pouvait être mise dans le même sac que le Brésil et l’Inde, ce n’est plus le cas aujourd’hui.
En 2001, c’est sur la Russie que beaucoup misait, loin devant la Chine. Certes, il y avait une situation économique compliquée, mais les relations avec Vladimir Poutine étaient au beau fixe. Celui-ci avait même autorisé les États-Unis à installer des bases militaires dans ses marges afin de frapper l’Afghanistan et les talibans. La Russie avait une nouvelle ère pour elle, des hydrocarbures, des entrepreneurs, une aura culturelle. Elle devait être la grande puissance du siècle, en étant arrimée à l’Europe et à l’Asie. Aujourd’hui, comme les temps ont changé. L’invasion de l’Ukraine a précipité la chute, mais le feu couvait sous la cendre déjà avant cette funeste opération. Désormais, la Russie est de plus en plus vassalisée à la Chine et le projet Power of Siberia est tout autant un partenariat stratégique et économique qu’une soumission de Moscou à Pékin. À Moscou justement, beaucoup d’élites s’inquiètent que l’Empire russe devienne le vassal de l’Empire chinois. Et donc appellent à mettre un terme à la guerre en Ukraine, qui épuise les hommes, les ressources et la crédibilité.
L’Inde est l’éternel second. Loin de la Chine, mais néanmoins avec beaucoup de ressources. Un pays multiple, diversifié, à l’industrie puissante et renforcée. L’Inde vient de signer un traité commercial avec l’UE et les États-Unis, un équivalent du traité du Mercosur, mais qui ne fait aucun bruit en France. Pourquoi cette inquiétude et cette animosité pour le Mercosur et pas pour l’Inde, alors que les deux traités commerciaux contiennent peu ou prou la même chose ?
Alliance de façade
Dans les sommets internationaux, les BRICS se donnent la main et se serrent les coudes. Mais cette amitié n’est que pure façade. Jamais la Chine n’acceptera d’être légal de l’Inde, son rival et son adversaire. Comme de la Russie, dont Pékin s’est toujours méfiée. Méfiance réciproque de Moscou à l’égard du voisin chinois. En dépit de ses aspirations, le Brésil compte peu. Il est l’une des fermes de la Chine, notamment pour le soja et l’alimentation du bétail, mais n’a pas encore le poids pour peser sur la scène internationale.
Les tensions entre la Chine et l’Inde sont telles qu’un front uni pour s’opposer à l’Occident est improbable. Bien au contraire, l’Inde cherche dans l’Europe et les États-Unis un contrepoids à la Chine et au Pakistan. Avec la volonté de peser dans la zone de l’océan Indien. Voisin, oui, mais ni allié ni soutien.
Les BRICS sont donc bien un pôle du nouveau monde, mais un pôle à plusieurs têtes et à intérêts divergents. Or, plus les têtes vont croître, plus elles vont s’entrechoquer. Ce qui va exacerber les tensions, notamment en Asie. C’est là que l’Europe pourrait, et devrait, jouer un vrai rôle : une action de pacification et de temporisation pour éviter le choc des BRICS.
Auteur: Jean-Baptiste Noé
Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).