https://institutdeslibertes.org/le-national-conservatisme-occidental/
Jean-Baptiste Noé

Le national-conservatisme occidental

Le national-conservatisme occidental

 

Étant à Rome cette semaine pour mener différentes recherches, j’en ai profité pour assister à la journée d’étude sur le national conservatism, organisée au Grand Hôtel Plaza par différents centres de recherches occidentaux, dont le Herzl Institute était la cheville ouvrière. Le sous-titre de la journée d’étude était : « God, Honor, Country: President Ronald Reagan, Pope John Paul II, and the Freedom of Nations—A National Conservatism Conference ».

 

Cette journée a mobilisé un panel varié d’intervenants, intellectuels et hommes politiques, américains, italiens, français et anglais. Beaucoup de choses ont été dites qu’il est intéressant de synthétiser.

 

Une grande diversité du national conservatisme

 

Tout d’abord sur le sujet même de la conférence : les liens entre Ronald Reagan et Jean-Paul II. Les deux hommes ont appris à se connaître et à s’apprécier et ont tous les deux ont participé à l’histoire en contribuant à la chute du communisme. À leur façon, ils ont aidé à la libération des nations d’Europe de l’Est, ce qu’a souligné notamment Viktor Orban. C’est un fait historique établi que l’action de Jean-Paul II a été déterminante dans la chute du totalitarisme soviétique. Mais celui-ci n’était nullement le vassal ou le bras spirituel de Ronald Reagan, comme pourrait le laisser entendre le sous-titre. Si les deux hommes se sont retrouvés sur un point commun, ils partageaient des objectifs et une vision du monde différente.

 

Si certains intervenants sont familiers du public français, comme Rod Dreher et Douglas Murray, la plupart sont des inconnus chez nous. Entendre des Américains et des Italiens développer des idées et analyser le monde contemporain est toujours une chose stimulante, qui permet de sortir du microcosme parisien. La vie intellectuelle française est très tournée vers le monde anglo-saxon, mais oublie bien souvent l’Italie, alors qu’ils s’y trouvent des intellectuels de premier plan, à la pensée riche et originale. Je pense notamment à Lucio Caracciolo et à sa revue de géopolitique Limes, qui est la meilleure revue européenne dans cette discipline.

 

L’impasse du dualisme déprimé

 

En dépit de cela, les propos exprimés sur le national conservatism ont un arrière-goût de cendres et témoignent d’une certaine impasse. Celui-ci manque de fondement philosophique solide et s’enferme dans une déprime causée par un oublié du passé. La plupart des titres des ouvrages publiés par les auteurs intervenants sont déprimants et négatifs. Ils évoquent la chute, la décadence, la mort d’une civilisation, oubliant toute espérance. S’ils ont raison sur bien des points, cette optique décliniste et pessimiste finit par lasser. Autant se suicider tout de suite en se jetant dans le Tibre ou bien du haut de la roche Tarpéienne. Cet enfermement dans le passé, cette vision noircie et déprimée du présent est en plus erroné. Ces auteurs semblent incapables de voir ce qu’il y a de positif dans le monde actuel et dont nous sommes les bénéficiaires directs. Tout à leur haine du progrès et de la modernité, ils se comportent en enfant gâté, exactement comme les progressistes de Mai 68 rejetant les « valeurs bourgeoises » tant honnies. Rejet du progrès et du présent, mais usage des téléphones portables et des réseaux sociaux pour communiquer et de l’avion à réaction pour se rendre à Rome en un aller-retour sur deux jours. Pour bon nombre d’entre eux, le monde contemporain est mauvais. Ils sont les adeptes d’un catharisme réactualisé. Les cathares estimaient que le monde était divisé entre un dieu bon (l’esprit) et un dieu mauvais (la matière) et qu’il était nécessaire d’abandonner le monde matériel, forcément mauvais, pour ne vivre que dans l’esprit. Ce dualisme morbide et mortifère est la marque de nombreux courants de pensée réactionnaires. C’est oublier les immenses progrès de la médecine, le recul de la mortalité infantile, la quasi-disparition des famines, les découvertes technologiques qui permettent aux robots (lave-vaisselle, lave-linge, aspirateurs, etc.) de faire un travail pénible et éreintant.

 

La doctrine proposée par ce national conservatisme n’a rien d’attirant et d’enthousiasmant. Raison pour laquelle elle a échoué. Le progressisme a beau être une impasse et dissoudre les personnes et les peuples, il est éminemment positif et séducteur. Pour le malheur des hommes, certes, mais on ne peut attirer les nouvelles générations en leur proposant un dualisme réactionnaire qui rejette un monde qui a, malgré tout, bien des aspects positifs.

 

Le non-sens des valeurs

 

L’autre point d’achoppement est celui des « valeurs », mot sans cesse employé, qui ne repose sur rien : ni philosophie ni spiritualité. Le dualisme déprimé se révèle être terriblement matérialiste. Ce n’est pas au nom des « valeurs » que Ronald Reagan a combattu l’URSS, mais au nom d’une certaine idée de l’homme et porté dans sa foi pour l’américanisme. De même pour Jean-Paul II, qui n’a pas combattu le communisme pour y mettre des « valeurs », mais pour y apporter la lumière du christianisme. Ces fameuses valeurs sont terriblement vides et ne nourrissent ni l’esprit ni l’âme. Il en va de même en France où « les valeurs de la République » et la « laïcité » ne sont que de maigres mots creux et dissonants. Un homme peut mourir pour une personne ou pour une idée charnelle, mais pas pour un concept. C’est pour la France que les poilus sont morts entre 1914 et 1918, pas pour la République.

 

La quasi-totalité des dissidents soviétiques était chrétiens, catholiques, protestants ou orthodoxes, et s’ils ont combattu le communisme s’est porté par leur foi. Ils ont donné leur vie et supporté la prison ou la torture parce qu’ils étaient convaincus qu’il y a au-dessus d’eux quelque chose de plus grand qu’eux, qui mérite que l’on donne sa vie pour cela. Ce n’est pas pour des « valeurs » que Soljenitsyne ou le père Popieluszko ont enduré la torture psychologique et physique. Il en va de même pour tous les résistants au nazisme, dont les Allemands qui ont mené les complots contre Hitler.

 

En parlant des valeurs, mais en ne faisant jamais référence aux fondements philosophiques et spirituels qui ont abouti à l’édification de ces valeurs, le mouvement conservateur part dans l’impasse. Il est anormal que ni les philosophes antiques ni les théologiens chrétiens ne soient convoqués à cette réflexion.

 

Non les idées, mais les personnes

 

La troisième impasse du conservatisme dualiste est de ne considérer que les idées et jamais les personnes. Il est dommageable que certaines fassent profession d’intellectuels, c’est-à-dire de ne passer leur vie qu’au milieu des livres et des bibliothèques. Lire est bien évidemment indispensable, et la vie des idées l’est tout autant ; ce n’est pas un professeur qui va dire le contraire. Mais la vie humaine, c’est aussi le travail, c’est-à-dire la transformation de la matière en quelque chose d’autre. À ce titre, l’économie n’est presque jamais évoquée dans ce type de réunion.

 

C’est là toute la différence entre Jean-Paul Sartre et Raymond Aron. Le premier a passé sa vie dans son bureau et son café de Saint-Germain-des-Prés, le second a été résistant à Londres et dans la France libre et professeur à l’université, au contact des étudiants. L’un n’avait qu’une connaissance livresque du monde, l’autre une connaissance livresque et pratique. L’un était un idéaliste et l’autre un réaliste. La réflexion économique manque cruellement. Aucune mention des questions fiscales, monétaires ou juridiques. Ni des économistes ni des juristes n’étaient invités, ce qui est un manque certain.

 

Ce dualisme conservateur est holiste et non pas personnaliste. Il pense le groupe et il pense ce qui est bon pour les autres, que cela leur plaise ou non. Mais il n’arrive pas à penser la place de l’homme dans la société et la façon dont celui-ci peut mener ses choix de façon libres.

 

S’il évite les écueils du progressisme, s’il ne cherche pas à raser le passé ni à construire un nouveau monde, cette doctrine manque toutefois de fondements philosophiques clairs. Ce n’est pas en rejetant un monde qui a réussi dans bien des domaines, notamment dans le confort matériel et sanitaire, que l’on parviendra à proposer une pensée politique attrayante et novatrice.