La soif d’empire de la Chine

 

En moins de quatre-vingts années, la Chine a suivi une progression que nul autre pays n’avait faite. En 1940, le pays est divisé et partagé entre les puissances européennes et le Japon et sa souveraineté politique est quasiment inexistante. Quatre-vingts ans plus tard, la Chine est une superpuissance politique, économique et diplomatique. Celle qui était autrefois un conglomérat de concessions est aujourd’hui un empire qui souhaite dominer ses anciens colonisateurs. Il est définitivement loin le temps de Tintin et du Lotus bleu. Dimanche et lundi derniers, est-ce la France qui a reçu la visite de la Chine, ou est-ce le vassal qui a accueilli la visite de courtoisie de son suzerain ? Le président Macron a-t-il parlé d’égal à égal avec Xi Jinping, ou bien comme l’intendant qui reçoit la visite du maître et qui fait le tour des possessions dont il a la gestion ?

 

Il y a encore dix ans, certains commentateurs expliquaient que la Chine était une puissance douce, qui visait la force économique, mais qui ne cherchait pas à établir un empire. Rien n’est plus faux. Depuis Thucydide, on sait très bien que la tentation impériale guette tous les États qui ont acquis une certaine puissance économique et financière, et que quasiment aucun n’a résisté à la tentation de déployer son empire. On sait aussi, comme Athènes qui a perdu la guerre du Péloponnèse, que l’empire finit par disparaître parce que les peuples colonisés se rebellent.

 

Le nationalisme, matrice de la Chine

 

Plus que le communisme marxiste, le nationalisme des Han est le moteur intellectuel et spirituel de la Chine. C’est ce nationalisme qui a conduit à la proclamation de la république en décembre 1911, les étudiants protestants contre les traités inégaux de 1905. L’empereur Pu Yi abdiqua en janvier 1912, avant d’être remit par les Japonais comme roi fantoche sur le trône de la Mandchourie. C’est au nom de ce même nationalisme que Sun Yat Sen a dirigé le Guomindang (parti national), afin de renverser les Mandchous, vus comme des étrangers. Il cherchait alors à établir une dictature militaire pour contrôler et réformer le pays. S’il a échoué, son projet fut repris par Mao. À la mort de Sun Yat Sen en 1925, c’est Tchiang Kai-chek qui lui succéda. Mais la révolution bolchévique fit des émules, surtout après que la Mongolie fut devenue communiste. Le parti communiste chinois fut fondé dès 1921. Alors que l’Occident craignait une contamination de l’Europe par le communisme, c’est en Asie qu’il se déploya, ce qui fut lourd de conséquences pour la suite de la marche du siècle. La Chine suivit ainsi ce curieux paradoxe : hypernationaliste, elle adopta néanmoins une idéologie venue de l’étranger, le marxisme, renouvelée par l’un de ses ennemis, la Russie. On retrouve ce paradoxe aujourd’hui : toujours aussi nationalistes, les Chinois restent fascinés par l’Occident, qu’ils veulent copier pour mieux le dépasser. La République populaire de Chine est proclamée le 1eroctobre 1949. Tchiang Kai-chek a payé son alliance avec les États-Unis durant la guerre, c’est-à-dire avec les étrangers. Le nationalisme a été le moteur principal de la victoire de Mao et la cause de la défaite de Tchiang Kai-chek que beaucoup ont estimé vendu à l’étranger.

 

Ce nationalisme est toujours là aujourd’hui et Xi Jinping le porte plus que les anciens dirigeants chinois avant lui, lui qui a inscrit son nom dans la doctrine chinoise au même titre que Mao. La Chine rêve d’Empire. Le programme des nouvelles routes de la soie, rebaptisé One belt one road, est un projet expansionniste de contrôle des pays traversés. Ceux-ci financent les investissements de structures par la dette, qu’ils ne pourront pas rembourser et qui sera rachetée par les Chinois. C’est une nouvelle forme de colonisation, au même titre que l’Europe et ses investissements en Afrique au cours des années 1880-1950. À ceci près que la Chine n’a pas la prétention de faire de l’humanitaire ni d’exporter sa culture supérieure à des peuples vus comme inférieurs.

 

Le refus de voir l’Empire

 

Sur le dossier chinois comme sur tous les autres, l’Union européenne démontre encore une fois qu’elle est incapable de travailler de concert. Chaque État joue sa partition et suit ses intérêts. On l’a vu avec l’Italie qui a signé ses propres contrats, sans tenir compte de l’avis des autres États. La France peut se gargariser des 300 Airbus vendus, sans qu’il soit précisé en échange de quelles contreparties cet accord a été signé. On continue de se focaliser sur la vente des Airbus, comme si la puissance d’un État se mesurait à l’aune de cette nouvelle mesure : le poids en Airbus. Il aurait été bon d’évoquer aussi le vol des brevets subis par de nombreuses entreprises françaises, ainsi que les arrestations des opposants politiques et la répression en cours dans de nombreuses provinces.

 

Il est quand même curieux que la Chine, qui n’est pas notre alliée et ne le sera jamais, soit traitée avec plus de déférence que la Russie, beaucoup plus proche de nous sur le plan intellectuel et spirituel et l’Amérique de Donald Trump. On aurait aimé par ailleurs que les journaux qui ont présenté Trump comme un agent des Russes reconnaissent leur erreur après la publication du rapport Mueller. Sans surprise, il n’en a rien été.

 

La Chine : un adversaire géopolitique

 

La Chine cherche à évincer la France dans le Pacifique, et notamment en Nouvelle-Calédonie. À Djibouti, elle a installé une base militaire juste à côté de celle de la France, avec le risque de piratage et d’écoute. En mer de Chine, Pékin rêve de chasser le Vietnam et de récupérer les îles Paracels et Spratleys. Cette dimension belliciste et impériale de la Chine est trop peu évoquée. D’un côté il y a le froid réalisme de ceux qui ne voient que les contrats signés ; de l’autre, il y a les enfants des maoïstes des années 1960 qui continuent à voir dans la Chine l’horizon indépassable de l’avenir. Ce maoïsme culturel leur fait détester la Russie, comme il détestait autrefois l’URSS, et leur fait passer outre le respect des libertés fondamentales et des droits de l’homme dont ils sont pourtant si enclins à dénoncer les manquements chez Poutine et chez Trump.

 

Il faut bien évidemment avoir des relations diplomatiques et commerciales avec la Chine, comme avec tous les pays. Mais il est dangereux de se leurrer sur les volontés profondes de cet État. Xi Jinping a annoncé vouloir faire de la Chine la première puissance mondiale en 2049, pour les cent ans de la prise de pouvoir de Mao. C’est dans trente ans, soit une génération. Pour cela, le régime est prêt à tout et notamment à étouffer les libertés fondamentales. Cet irénisme naïf à l’égard de la Chine est dangereux à terme, car c’est un pays qui développe des ambitions militaires réelles et qui s’arme pour cela. Pékin n’a pas renoncé à envahir Taïwan ni à contrôler la mer de Chine méridionale. Ne manquent à cette volonté politique qu’une flotte et une marine apte à le faire. Si demain Pékin devait débarquer à Taïwan, quelle serait alors l’attitude d’États européens engoués dans les bras chinois ? Le rachat des hubs mondiaux que sont les ports et les aéroports par des entreprises chinoises ne relève pas du capitalisme et de la libre concurrence. Ces entreprises sont pour la plupart contrôlées par l’État chinois, ce n’est donc pas un marché libre. Qu’ADP soit privatisé est une bonne chose. En revanche, que Roissy passe de la tutelle de l’État français à celle de l’État chinois est inquiétant. La faute aussi à la France qui ne fait rien pour favoriser le développement de champions économiques français.

 

Sur la Chine, il est donc nécessaire de sortir de la mythologie maoïste et de l’illusion du développement du prolétariat. La géopolitique impose de voir le monde tel qu’il est et de jeter un regard froid et lucide sur celui-ci. Avec les États-Unis comme avec la Chine.