La guerre sale et ses armes

Les armes de guerre utilisées depuis quelques années sont de plus en plus souvent des armes non conventionnelles. Leur usage ne vise pas à obtenir une victoire stratégique par la destruction de l’ennemi, mais à ébranler la certitude de la victoire en instillant la peur et en annihilant les capacités défensives et offensives. Elles cherchent à stupéfier l’adversaire afin de l’empêcher de combattre. Ces armes ne sont plus dans le champ de la guerre d’affrontement classique, mais dans le champ de la guerre d’intimidation. Il s’agit de provoquer un effroi annihilateur qui bloque les défenses et empêche la riposte. C’est l’arme habituelle du terrorisme : gagner par l’emploi de la terreur contre l’ennemi. Ces armes sont regroupées sous le jargon NRBC pour « arme nucléaire, radiologique, biologique et chimique ». Elles prolifèrent chez les acteurs non étatiques, car elles sont supposées être plus simples d’emploi. Cette prolifération s’effectue soit avec l’aide officieuse de certains États soit par la fabrication de ces armes par les réseaux criminels. Dans tous les cas, elles nécessitent des moyens financiers et logistiques lourds, ce qui limite leur emploi.

 

L’arlésienne du nucléaire

 

Cela fait des années que l’on annonce l’usage d’armes nucléaires sales. Pour l’instant, rien n’est venu. Oussama Ben Laden voulait faire des attentats avec des armes nucléaires, mais il n’a jamais atteint cet objectif. Les attentats à base d’armes sales restent encore du domaine de la peur, mais aussi du possible. Les guérillas et les groupes terroristes ne disposent pas des moyens financiers et logistiques nécessaires à leur emploi. On peut aussi émettre l’hypothèse que la peur est entretenue par les États afin de maintenir un climat de défense nationale et de mobilisation contre un ennemi fugace et invisible. Cela peut ensuite servir à justifier des lois liberticides.

 

Les terroristes ont également envisagé de détourner un avion pour le faire s’écraser sur une centrale nucléaire et provoquer ainsi une réaction en chaîne. D’où la surveillance accrue des sites nucléaires. Mais hormis quelques drones pilotés par des militants écologistes, il n’y a pas eu de piste sérieuse sur ce sujet. Autre possibilité : l’usage d’une bombe sale, c’est-à-dire la dispersion de matériaux radioactifs par un explosif classique. Le dernier acte de ce type remonte à 1995, à Moscou. Il fut provoqué par un Tchétchène. Mais l’attentat a échoué, car il a été arrêté avant de déclencher le détonateur. On oublie néanmoins un peu trop de ce côté-ci de l’Europe que la Russie est le pays d’Europe qui a subi le plus d’attentats et qui a eu le plus de victimes. Les mesures sécuritaires de Moscou ne sont donc pas dénuées de sens.

 

La possibilité des armes bactériologiques

 

Le nucléaire sale ou appauvri étant pour le moment peu d’actualité, ce sont les armes bactériologiques qui rencontrent un certain succès chez les terroristes. Il est possible de faire emploi d’agents biologiques infectieux ou de toxines contre les personnes et les animaux. Abattre un cheptel par exemple en diffusant des virus ou des agents infectieux est une bonne façon de terroriser et d’affaiblir une population. Aux États-Unis, la secte Rajneesh a procédé à un empoisonnement dans des restaurants de l’Oregon en 1984. Le nombre de morts fut heureusement limité, les clients s’en sont tirés avec des gastro-entérites. En 1995, au Japon, c’est l’attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo par la secte Aum. Les membres de la secte ont répandu le sarin grâce à des conteneurs en plastique disposés dans 16 stations de métro. Il y eut 12 morts et 5 500 blessés, dont certains avec des séquelles à vie. Al-Qaida a cherché à se procurer de telles armes, sans succès.

 

Le feu, la nouvelle arme des islamistes

 

Dans un numéro de la fin de l’année 2016, le magazine de l’EI préconisait une nouvelle méthode terroriste : provoquer un incendie de grande ampleur. C’est beaucoup plus simple à réaliser qu’un attentat puisqu’il est facile de se procurer des matières inflammables et de déclencher un incendie. Le magazine recommande de créer des départs de feu dans les usines et les entrepôts, lieux fragiles où le feu peut rapidement devenir important. Mais il recommande aussi de mettre le feu aux forêts, notamment l’été. Il est tout à fait probable que cette arme ait été utilisée en Israël par des terroristes palestiniens. À l’été 2017, un migrant irakien a été surpris dans le Latium en train de déclencher un départ de feu, au moment où la région de Rome connaissait une sécheresse de grande ampleur. Des doutes peuvent subsister aussi sur l’identité des pyromanes des incendies du Portugal et du sud de la France. Et le magazine de poursuivre en expliquant les modes opératoires et la façon de revendiquer l’incendie. Il est beaucoup plus facile de détruire un quartier résidentiel et de tuer des personnes en allumant un feu dans une pinède en juillet que de planifier un attentat de grande ampleur dans le métro parisien.

 

Les armes chimiques

 

Enfin, les autres armes non conventionnelles utilisées sont les armes chimiques, dont le premier usage est dû aux Allemands lors de la bataille d’Ypres en 1915. À la fin des années 1970, des Palestiniens ont empoisonné au mercure des agrumes destinées au marché européen ; les résultats avaient été heureusement faibles. Mais c’est durant la guerre de Syrie que les armes chimiques ont été utilisées de façon intense, non par les forces gouvernementales, mais par les djihadistes d’al-Nostra et d’Al-Qaida. Le prétexte de l’usage des armes chimiques peut aussi servir de motif pour attaquer les pays. Ainsi pour l’Irak, où Collin Powel a reconnu que les preuves qu’il avait agité à l’ONU étaient fausses. Ce qui est un cas de mensonge gravissime.

 

Idem pour la Syrie. Le rapport rédigé par la DGSE sur l’usage des armes chimiques par le gouvernement syrien lors de l’attaque d’août 2013 a été modifié par au ministère de la Défense. Là où les services de renseignement ont laissé des interrogations quant à l’identité des auteurs de l’attaque chimique, certains les ont supprimés pour laisser la place à la certitude que l’auteur était Damas et non pas Daech. Le rapport officiel a donc été modifié afin de faire porter la responsabilité de l’attaque chimique sur Assad pour justifier l’intervention armée de la France et des États-Unis. (cf. Roland Hureaux, La France et l’Otan en Syrie. Le grand fourvoiement, 2019). Au moins deux analyses indépendantes (MIT et OIAC, Organisation pour l’interdiction des armes chimiques près l’ONU basée à La Haye, prix Nobel de la paix en 2013) démontrent que ces attaques ont été montées par les rebelles d’al-Nosra. Cette dernière étude a été interdite de publication : seule une fuite parvenue à l’agence Fides, rattachée au Vatican, en a révélé le contenu. Le Saint-Siège avait été l’un des plus virulents opposants à l’intervention armée, sans doute parce qu’il savait, grâce à son nonce resté sur place, que le gouvernement n’était pas responsable de l’attaque. On comprend ensuite qu’il ait contribué à diffuser cette note. Dans ce cas-là, le prétexte de l’usage des armes chimiques fut utilisé afin de justifier une intervention militaire occidentale. L’usage des armes non conventionnelles a tendance à servir davantage la cause de tierce partie que celle des terroristes qui l’emploient et qui sont parfois manipulés par les tiers. On le voit ici avec la tentative de détournement afin de justifier une intervention militaire, on le constate aussi chez les Turcs, qui ont fourni aux islamistes des éléments pour fabriquer des armes chimiques afin d’affaiblir le régime de Damas.

 

D’autres attaques chimiques ont suivi celle de 2013. À chaque fois, les accusations se sont portées contre Damas et à chaque fois les enquêtes ont démontré qu’elles étaient le fait des islamistes. Mais évidemment le temps de l’enquête est beaucoup plus tardif que le temps de l’émotion médiatique. Ainsi l’armée syrienne fut-elle accusée d’avoir bombardé à l’arme chimique la ville de Khan Cheikhoun le 4 avril 2017, tuant une centaine de civils. Dès le 6 avril, le nouveau président Trump envoyait, en représailles, cinquante-neuf missiles Tomahawk sur la base syrienne d’Al-Chaayrate, après avoir fait prévenir les Syriens par les Russes. Des missiles dont la date d’usage était par ailleurs dépassée et qu’il fallait détruire. Les lancer contre une base vide coutait moins cher qu’assurer leur élimination. Quelques mois plus tard, le général James Mattis, alors secrétaire d’État américain à la Défense, devait reconnaître qu’il n’y avait aucune preuve qu’Assad avait utilisé des armes chimiques contre son peuple.

 

Le 4 avril 2018, Assad fut accusé d’avoir opéré une attaque chimique dans le faubourg de Damas appelé Douma, ultime réduit djihadiste, faisant une cinquantaine de victimes. Dans la nuit du 6 au 7 avril, les avions de l’OTAN (États-Unis, Royaume-Uni, France) lançaient cent dix projectiles sur de supposés sites chimiques du régime, en fait dans le désert. Il fallait montrer que l’on n’acceptait pas le franchissement de la ligne jaune chimique et que l’on était prêt à intervenir.

 

Si la menace de l’usage des armes conventionnelles est donc réelle, celles-ci servent autant les groupes terroristes que les États qui peuvent ainsi maintenir un climat de défense ou justifier d’interventions armées. Pour l’instant, ces armes non conventionnelles n’ont jamais été utilisées à grande ampleur dans le cadre d’une guerre sale. Heureusement, même si les armes dites conventionnelles sont finalement plus meurtrières.