La guerre juste aujourd’hui

Nous évoquions la semaine dernière la pensée de la guerre juste à l’époque de la République puis d’Auguste. L’apport de cette réflexion est essentielle dans la constitution de notre vision de la guerre juste aujourd’hui, laquelle fut enrichie de l’apport chrétien.

 

 

Un chrétien peut-il tenir l’épée ?

 

Lorsque le christianisme se diffuse dans l’Empire, à partir du 1ersiècle et surtout au IIeet IIIesiècle, se pose la question de la légitimité de porter les armes pour un chrétien. Peut-on porter l’épée, peut-on tuer lorsque l’on est disciple du Christ ? Dieu n’a-t-il pas ordonné, dans le Décalogue, « Tu ne tueras point » ? Le Christ n’a-t-il pas désarmé saint Pierre qui sortait l’épée de son fourreau lorsque les soldats romains sont venus l’arrêter ? Il y a un pacifisme original qui s’appuie sur la lecture de ces textes. Ce pacifisme est doublé d’un autre problème. Être soldat romain signifie sacrifier aux dieux païens, rendre un culte à l’empereur et porter sur sa tête une couronne, qui est un symbole païen. Ainsi, à la première restriction, celle de ne pas tuer, s’en ajoute une seconde, celle de rejeter l’idolâtrie. Être soldat, pour un chrétien, signifie non seulement porter la mort, mais aussi rendre un culte aux dieux païens. Les deux ne sont pas possibles. On trouve donc des auteurs qui interdisent aux disciples chrétiens de porter les armes. Une autre lecture est néanmoins proposée, se fondant là aussi sur les textes sacrés. Les Hébreux ont défendu leur terre contre les multiples attaques des peuples. Le Christ lui-même compte des soldats parmi ses disciples, dont le centurion Corneille, et il ne leur a pas demandé de changer de métier. L’histoire sainte comme la pratique du Christ n’interdisent donc pas le port des armes. À condition que la guerre soit juste et que cela se fasse sans acte d’idolâtrie.

 

Les choses évoluent à partir du IVe siècle, d’une part parce que les chrétiens deviennent majoritaires, d’autre part parce que l’Empire est de plus en plus attaqué. Les rites religieux païens disparaissent de l’armée ; cet obstacle est donc levé. Et l’Empire étant attaqué, il faut le défendre, exactement comme les Hébreux ont défendu la Terre sainte. La doctrine chrétienne s’approfondit donc davantage et les auteurs développent une réflexion plus approfondie sur la pratique militaire. Ambroise, évêque de Milan (339-397), est l’un de ceux qui ont approfondi cette question. Les invasions barbares sont des atteintes à l’intégrité territoriale de l’Empire. Les Romains ont donc le devoir de défendre et de sauvegarder la patrie menacée, comme l’ordonne le 4ecommandement : « Tu honoreras ton père et ta mère ». La patrie est notre père commun, et notre culture et notre civilisation notre mère partagée. Le chrétien a donc le devoir de la défendre. Il s’agit ici de légitime défense, appliquée à l’échelle de l’Empire. La guerre juste est la guerre qui vise à se défendre et à protéger ce bien commun qu’est la patrie. C’est aussi une défense de la propriété privée, garantie par le droit romain.

 

 

Augustin et la cité de Dieu

 

Augustin d’Hippone (354-430), disciple de saint Ambroise, a approfondi lui aussi le corpus romain. Il ferrailla pour démontrer que la défaite de l’Empire n’est pas due à l’adhésion au Christ et donc à la punition des divinités païennes. La défaite est une épreuve, une purification, par lesquelles Dieu veut faire passer Rome pour lui redonner un nouveau souffle. Il justifie que le chrétien puisse prendre les armes pour se défendre et pour repousser l’agresseur et l’envahisseur. Défendre sa patrie correspond au quatrième commandement du Décalogue, celui d’honorer son père et sa mère. Il est licite de combattre et de tuer si c’est pour rétablir la justice. Dans une lettre adressée au comte Boniface, lequel lui demandait s’il était licite pour un chrétien de porter les armes, Augustin a répondu de façon positive. Lui aussi rappelle que de nombreux soldats étaient disciples du Christ.  Jésus n’a jamais condamné les soldats en raison de leur métier. Mais il leur a demandé de ne pas commettre de violences inutiles, notamment de pillages, en se contentant de vivre de leur solde.

 

Le métier des armes est donc licite, mais également la guerre. Les hommes d’armes et les hommes de prière poursuivent le même but : établir le royaume de Dieu. Les uns combattent des hommes de chair et d’os, les « barbares », les autres des esprits, les « démons ». Chacun a un rôle à jouer dans la société et chacun doit le mener pleinement. En revanche, il est nécessaire que la guerre soit encadrée et qu’elle réponde à des lois et à des règles, afin d’être ordonnée et ne pas devenir une occasion de chaos.

 

Cluny et la paix de Dieu

 

Ce corpus intellectuel est enrichi au Xeet XIesiècle. Les temps ont bien changé par rapport à saint Augustin. Les royaumes chrétiens se sont installés en Europe et la féodalité organise les structures sociales. La société est divisée en trois catégories : les oratores, les bellatores et les laboratores, ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent. Chacun contribue à l’édification de la société et à la mise en place d’un ordre juste. Certains par la prière, d’autres par la sécurisation et la protection, d’autres enfin par la production. Ce schéma tripartite structure toute l’époque médiévale. Du moins en théorie, car de la construction intellectuelle à la réalité des hommes, il y a souvent un fossé. La guerre et les violences sont récurrentes, avec leurs lots de destructions, de violences et d’attaques contre les civils.

 

Les moines de Cluny décident d’établir la paix. Pour cela, ils défendent ce qui fut nommé la paix de Dieu, lors du concile de Charroux (989, Auvergne). Puis ce fut la trêve de Dieu. Dans la campagne de Charroux, les chefs militaires jurèrent sur les reliques apportées en procession de ne pas porter les armes contre les civils, les femmes et les clercs, de ne pas piller et voler les bâtiments religieux et civils. La guerre devait être cantonnée à l’espace militaire et se faire uniquement entre militaires. Un vœu pieux, bien sûr, qui ne fut pas vraiment respecté, mais une tentative de chasser la violence et d’établir la guerre dans la justice. La trêve de Dieu établit des jours pendant lesquels il était interdit de combattre : du jeudi au dimanche, ce qui correspond aux jours du triduum pascal. Cela n’empêcha pas non plus des guerres le dimanche, dont la fameuse bataille de Bouvines (1214).

 

Cette paix et cette trêve de Dieu ne sont possibles que si tous les belligérants les respectent. Le droit trouve là une limite : il ne peut exister que s’il est partagé et accepté par tous. Le concile de Charroux correspond au moment où cessent les attaques des Normands qui, remontant les fleuves et les rivières, ont pillé une grande partie du nord de la France. À cela s’ajoutent les raids des Hongrois en Europe centrale et les attaques des Sarrasins sur les côtes de Méditerranée, que nous rappellent les drapeaux corses et sardes. Il ne peut y avoir de guerre respectueuse de la justice que dans le cadre chrétien, c’est-à-dire conduit par des hommes qui partagent la même vision humaine. Si les Normands ou les Sarrasins décident de combattre le dimanche, il sera inutile de leur expliquer que c’est interdit ; il faudra bien prendre les armes. La justice ne peut avoir lieu que dans le cadre de l’isonomie, c’est-à-dire d’un système judiciaire valable par tous.

 

L’arbalète interdite

 

Ce cas est confirmé par le concile de Latran II (1139), dont le canon 29 interdit l’usage de l’arbalète entre chrétiens. Le soldat peut en revanche en faire usage contre les Sarrasins. Le droit de la guerre ne vaut que si toutes les parties le respectent. On ne peut interdire l’arbalète, c’est-à-dire défendre le désarmement, que si l’ensemble des belligérants reconnaissent cette interdiction. Sinon, c’est favoriser l’adversaire non chrétien qui dispose d’une arme que le combattant chrétien se refuse d’avoir. Ce canon ne vaut donc qu’en terre chrétienne. En cette époque de croisade, il est permis aux chevaliers francs de faire usage de l’arbalète contre leurs adversaires de Terre sainte, afin d’établir un équilibre entre les belligérants. Loin d’être irénique, la pensée de la guerre est virile et réaliste.

 

Saint Bernard de Clairvaux a complété cette réflexion, notamment dans une lettre écrite aux Templiers : Louange de la nouvelle milice, dans laquelle il défend l’idée que ces moines soldats puissent combattre et tuer. Ce faisant, ils ne commettent pas un homicide, qui est prohibé, mais un malicide. C’est-à-dire qu’ils tuent le mal et donc rétablissent le bien : « Lors donc qu’il tue un malfaiteur, il n’est point homicide, mais malicide. » Le droit de tuer est ainsi justifié et défendu, s’il est mené dans le but d’établir le bien. C’est là aussi un cas de légitime défense.

 

Notre droit d’aujourd’hui, notamment la convention de Genève, est l’héritière de la pensée juridique des moines de Cluny. Ils établirent une vision réaliste du droit, mais qui visait aussi à s’étendre et à s’imposer au plus grand nombre afin d’établir un ordre juste. Au-delà du droit, il y a aussi la morale personnelle. La convention de Genève oblige à bien traiter les prisonniers. Si un adversaire ne le fait pas, rien ne nous autorise pour autant à maltraiter les nôtres.

 

Thomas d’Aquin et la guerre juste

 

Le docteur angélique a repris et développé la réflexion des siècles précédents pour fixer le cadre de la guerre juste. La guerre est toujours illicite, dit-il, mais il y a une justice de la guerre si celle-ci reprend quatre conditions : que le dommage infligé par l’agresseur soit grave et durable, que tous les autres moyens pour y mettre fin se soient révélés inefficaces, que soient réunies les conditions sérieuses du succès, que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. Si ces conditions sont réunies, il s’agit d’une légitime défense par la force militaire. Les militaires qui se vouent au service de la patrie sont des serviteurs de la sécurité et de la liberté des peuples.

 

Autant d’éléments qui ont été introduits dans le droit international et qui demeurent encore aujourd’hui au fondement de la légitimité des interventions militaires. Comme à l’époque de Tite-Live et de Bernard de Clairvaux, le droit ne vaut que s’il est respecté par l’ensemble des belligérants. L’Europe se livrant désormais à des guerres à l’extérieur de son territoire, donc de son aire culturelle et intellectuelle, elle doit exporter son droit et l’imposer aux autres nations si elle souhaite pouvoir s’y rapporter encore. La victoire du droit de la guerre juste passe donc par une guerre du droit et par la victoire du droit romain sur les autres conceptions de l’encadrement de la violence et de la légitimation de la force.

 

Pour en savoir plus sur la guerre juste à l’époque romaine voir Jean-François Chemain, Bellum iustum. Aux origines de la conception occidentale de la guerre juste, 2018.