23 November, 2015

La déflation Laval

LES DYNAMIQUES LIBERALES DE L’HISTOIRE ECONOMIQUE DE LA FRANCE

 

 

 

LA DEFLATION LAVAL

 

par Nicolas BAVEREZ

Economiste

 

 

 

 

 

Ce cycle de conférence date de 1996, les lecteurs ne s’étonneront donc pas des références au Marc et au Franc.

La déflation Laval a été une expérience rare dans les années 1930: elle a été une tentative cohérente de baisse des prix, tentative qui s’est achevée par un échec très grave ayant fortement contribué au décrochage de l ‘économie française à cette époque. Cet échec doit être replacé dans le cadre plus large du « Bloc-or » : Laval n’a été que celui qui a donné l’expression la plus cohérente à cette politique qui faisait l’objet d’un large consensus en France au-delà même des milieux politiques, qui n’est pas sans rappeler la politique actuelle.

 

Introduction

 

La déflation est l’un de ces sujets actuels à propos desquels on oublie souvent que !’Histoire  peut  offrir des pistes prometteuses.

 

Ainsi en va-t-il du protectionnisme et du libre-échange : la  France  est considérée comme un pays protectionniste, qualifié de « colbertiste », quand l’Allemagne a la réputation d’être libre-échangiste. Cependant, on oublie que le premier traité de libéralisation des échanges a été signé entre la France et le Royaume-Uni avant la Révolution Française, et que dès 1860 fut conclu le grand  traité de commerce franco-anglais Cobden-Chevallier, au moment même  où  la  Prusse de Bismarck organisait le Zollverein (union douanière). Et Frédéric Bastiat était Français alors que Friedrich, lui, était allemand. Ce rappel peut à tort sembler éloigné des questions monétaires, qui présentent pourtant des traits similaires : la France est censée être le pays du laxisme monétaire et des partisans de  la  dévaluation, tandis que l’Allemagne serait le pays de la stabilité monétaire.   Ceci est  à la fois vrai  et faux.

 

Il est tout à fait exact que l’Allemagne a fait deux fois au XXème siècle l’expérience de la disparition de sa monnaie : dans les années 20 et dans la période 45-48. Il est vrai que l’Allemagne s’est construite par trois fois de manière positive autour de sa monnaie, en 1870 avec la trizone,  puis  avec la réunification  monétaire de 1990. Ce qu’on oublie de dire, c’est  qu’en  matière  de  disparition  et d’effondrement de la monnaie, la France avait traversé ce type d’épreuve bien avant l’Allemagne. C’est en effet dès le !Sème siècle avec la banqueroute de Law, puis les assignats, que la France a fait cette expérience et les périodes de stabilité monétaire sont beaucoup plus longues que les périodes où la monnaie a été dévaluée. C’est d’ailleurs l’attachement extrême des Français à la stabilité de la monnaie qui peut expliquer leur goût fort peu libéral pour  les  exécutifs  forts.  L’histoire  peut  donc nous éclairer un certain nombre de points impoJttants,  où  la  monnaie  n’apparaît qu’un élément de configurations complexes qui renvoient aux institutions et à la politique. Le rapport des Français à la monnaie est donc beaucoup plus ambivalent qu’on ne le présente habituellement.  La  dernière  conférence-débat  a  ainsi  traité de la période marquée par la restauration du franc, ce nouveau franc dont Pinay ne  voulait pas et qui lui a été imposé, de la même façon que Poincaré ne voulait  pas de  la stabilisation  de 1928..

 

Parmi ces grands événements figure la période du « Bloc-or », qui  n’est  pas sans rappeler le franc fort, et qui est import ante. Car l’exception économique de la France n’est pas à chercher dans le soi-disant tropisme pour le protectionnisme, le colbertisme, l’étatisme. Elle réside dans les ruptures qui marquent le développement économique de ce pays. Et dans les ruptures du développement français au XXème siècle, il est vrai que la monnaie a joué  un rôle majeur.

 

Qu’est ce que la déflation ? li y a une première définition  étroite  : c’est  la baisse du niveau  général des prix. Et puis, il y a une définition  plus large  : la   baisse cumulée de la monnaie, des prix, de la production et du chômage, la monnaie étant un moyen de transmission essentiel de déséquilibre entre ces différents marchés. La démonstration a été apportée par le retour de  la  Grande-Bretagne  au  Gold  Exchange Standard, décidé par Churchill en 1925, qui s’est conclue par une performance  très négative  de l’économie britannique  dans les années  1920.

 

Aujourd’hui, j’aimerai essayer de défendre auprès de vous trois idées  la  déflation Laval a été une expérience rare dans les années 30 : elle a été à la fois une tentative cohérente de baisse des prix ; et une tentative cohérente  qui  s’est achevée par un échec très grave ayant fortement contribué au décrochage de l’économie française dans les années 30. Deuxièmement, cet échec doit être replacé  dans  le  cadre plus large du « Bloc-or » : c’est dire que Laval n’a été que celui qui a donné l’expression la plus cohérente à cette politique  qui  faisait  l’objet  d’un  large consensus en France au-delà même des milieux politiques. Dans un troisième temps on s’interrogera sur la comparaison que l’on peut  essayer  de  dresser  entre  les années  1930 et les années  1990.

 

 

Qu’est-ce que la déflation Laval  ?

 

  1. Quels ont été les résultats de cette expérience ?

 

Il faut rappeler que l’arrivée au pouvoir de Laval s’inscrit dans un contexte politique extrêmement difficile c’est la suite du 6 février 1934 qui a vu la rue s’exprimer avec une violence très forte contre la République  parlementaire ; ensuite se constitue le gouvernement  Doumergue,  gouvernement  d’union  nationale  qui avait comme projet de promouvoir la modernisation de l’Etat et  qui  échoue  dans cette réforme de l’Etat, notamment en raison de l’opposition des radicaux, et notamment d’Henriot. Ceux-ci, conduits par Daladier, vont alors s’orienter vers la stratégie qui donnera naissance au Front Populaire. A la suite du  retrait  de Doumergue se succèdent deux gouvernement éphémères,  Flandin  et  Buisson.  Et l’on arrive donc à l’expérience Laval, qui est à l’époque l’homme incontournable puisqu’il est le seul capable, grâce à ses réseaux d’amitié, de trouver une  majorité  dans une chambre qui est celle de 1932, c’est à dire une  chambre de gauche. Laval va, au sein de cette chambre de gauche, réunir une majorité de centre-droit sur un contrat de gouvernement  qui a comme objectif principal  la politique  de déflation.

 

La politique économique

 

Le tableau économique n’est guère  plus favorable  que la  situation  politique. La France n’est entrée en crise qu’en 1931, à partir de la dévaluation de la livre britannique. Elle avait été protégée jusque là par l’avantage en matière de compétitivité de prix que représentait le franc Poincaré, sous-évalué de 10 à 20 %.  Les industries exportatrices ont certes été touchées dès 1929 mais le gros du choc intervient en septembre 1931 sous la forme d’u n événement monétaire majeur : la dévaluation de la livre britannique. C’est d’ailleurs un des  éléments  de rapprochement  que nous pourrons  faire avec la période actuelle,  dans les années  30

Comme dans les années 90, les Britanniques ont su « tirer les premiers », et nous verrons que cela ne leur a pas si mal réussi. Le paradoxe veut qu’ils ont  été amenés  par deux fois à dévaluer sous la pression, malgré  l’opposition  du  gouvernement  et  de la Banque d’Angleterre,  et que ce fut par deux fois un  choix   gagnant.

 

Revenons aux années 30 Laval arrive au pouvoir,  sur  le  fondement  d’un contrat de gouvernement clair pour conduire une politique de déflation, avec une majorité de centre droit, et ce en pleine crise économique, au moment où la  production a très fortement diminué et où le chômage atteint en France son paroxysme. Il demande donc les pleins pouvoirs pour  « lutter  contre  la spéculation et défendre  le franc  ».

 

Le principal objectif de cette politique consiste à défendre la monnaie, considérée comme une fin en soi et non comme un moyen au service d’autres objectifs.  Cette politique  se décline autour de trois grands piliers  :

  • l’équilibre budgétaire ;
  • le refus de la dévaluation ;
  • une politique internationale pacifiste, qui entend parvenir à un accord avec l’Italie et l’Allemagne. Nous n’aborderons pas cette question ici, mais méfions nous  de tout anachronisme

 

Le programme  de Laval

 

Contrairement à tous  les gouvernements  qui  s’étaient  succédés  depuis  1929 et qui avaient oscillés, mélangeant des éléments assez hétéroclites, Laval avait une idée nettement arrêtée de ce qu’il souhaitait faire. Il se donna les moyens de cette politique et il mit donc en route toute une série de mesures déflationnistes, qui vont aboutir à des résultats tout à fait négatifs. L’objectif est tout  à fait  défini  : il  suffit  de faire suffisamment baisser les prix français pour rattraper ceux de nos grands concurrents étrangers qui ont dévalué. Et à l’intérieur rétablir l’équilibre budgétaire  en équilibrant  les dépenses et en augmentant  les impôts.

 

Quelles sont les mesures d’application de ces programmes ? Elles prennent la forme de décrets-lois qui vont effectivement organiser la baisse des prix et qui sont d’ailleurs préparés par des gens tout à fait compétents · Jacques  Rueff  et  Charles Rist, notamment. Des gens qui ont contribué à la stabilisation Poincaré et qui commencent à avoir un certain nombre de doutes à propos de cette politique de déflation ; mais des gens loyaux qui vont appliquer fidèlement la politique que leur demande de mettre en  oeuvre Pierre  Laval.

Ces décrets-lois  portent  sur  deux  grands  champs : le budget  proprement  dit et l’économie.

Sur le budget de l’Etat la mesure  la plus  spectaculaire  et celle qui fit  la célébrité de Laval, c’est la diminution  autoritaire  de toutes les dépenses publiques  à commencer par le traitement des fonctionnaires. C’est ce qu’ont  retenu  la plupart des historiens de ces « décrets-lois scélérats ». Le paradoxe veut  que,  pour  un  certain nombre de produits, les prix ont diminué quand même plus vite et que sur moyenne  période,  dans les années 30, et même avec les décrets-lois Laval, il y  a eu une augmentation significative du pouvoir d’achat  pour  les  actifs  occupés,  y compris les agents publics. Mais les gens ont surtout retenu la  diminution  des  feuilles de paie, donnant raison  à Keynes  sur la résistance  des salaires nominaux  à  la baisse. Diminution aussi de 3% des pensions d’anciens  combattants,  ce qui  est  tout de même courageux pour  un  gouvernement  de  droite  ;  réduction  autoritaire des intérêts de la dette  publique,  et  hausse  d’impôt.  Voilà  donc un  gouvernement de droite qui s’attaque aux anciens combattants, aux rentiers, aux  fonctionnaires  : c’est suffisamment  peu fréquent pour  être souligné.

 

Côté économie : baisse des prix du pain, des loyers, du charbon, du gaz, de l’électricité, des engrais. Et ouverture d’une fenêtre de conversion  des  emprunts publics et privés : c’est à dire que pendant quelques semaines, tous les emprunteurs  ont eu la possibilité de négocier quasi unilatéralement la baisse  du  taux  des  emprunts qu’ils avaient souscrits, y compris quand il figurait des clauses contraires dans les contrats qu’ils avaient souscrit. Voilà  encore une chose tout  à fait  originale et importante.

 

 

Un quadruple échec

 

Malheureusement, ce courage et cette imagination aboutirent à un quadruple échec. Le plus étrange est l’échec monétaire et financier  Laval  va  réussir  à  maintenir la parité du franc par rapport à l’or mais à un prix terrible en matière de  fuite des capitaux. Conformément à la célèbre formule de Paul Reynaud  selon laquelle une monnaie surévaluée est comme le gros gibier blessé poursuivi par les loups, les capitaux partent massivement de janvier 1935 à septembre 1936, les réserves en or de la Banque de France passent de 82 à 54 millions de francs, et ses réserves en devises s’effondrent de 16 à 1 milliard  de franc. De plus, il y a un impact en matière de taux d’intérêt, car Laval est obligé de les augmenter pour  tenir  la  parité. Le déficit public quant à lui diminue très faiblement, car les recettes fiscales s’écroulent et diminuent plus vite que les économies ne sont  réalisées. Donc échec  sur le plan monétaire et financier, sanctionné par les premiers départs du Bloc-or, notamment  celui de la Belgique.

 

Échec sur le plan économique aussi avec une évolution paradoxale des prix  :  en dépit de toutes les mesures déflationnistes, l’indice général des prix a tendance à augmenter en raison de la reprise mond iale et de récoltes médiocres.  Cette hausse  des prix était la meilleure chose qui pouvait arriver à l’économie ; elle a malheureusement été freinée par la politique de déflation  qui a provoqué un choc terrible sur la production la production industrielle diminua de 10 %,  ce  qui déclencha une nouvelle hausse de chômage. Les exportations diminuèrent entre le début de la crise et fin 1935 de 44 % en volume et de 82 % en  valeur.  La France  avait raté la première reprise économique de 1933 et grâce à la déflation  Laval, elle vit passer  également le deuxième train de reprise de 1935 sans en tirer  parti.

 

Sur le plan social la déflation, comme l’inflation, est une machine opaque à opérer des transferts et des redistributions de richesse. Simplement le sens des transferts  est opposé  : les retraités  et  les rentiers  sont les grands bénéficiaires  de  la déflation ; en revanche, les revenus agricoles,  les  salaires,  les bénéfices  industriels et commerciaux, souffrent terriblement. Ainsi sur tout ce qui est retraite et rente, l’augmentation du pouvoir d’achat se situa entre 15 et 20 %, déplaçant  la richesse vers le revenu  non productif,  la rente et les administrations  publiques.

 

Les conséquences de tout  cela  furent  très  lourdes  1935  marqua  le décrochage de l’économie française. Les entreprises, qui  avaient  commencé  à s’ajuster à partir de 1933 cessèrent totalement d’investir à partir de  1935.  Le système productif se dégrada de manière importante, les  stocks  augmentèrent,  de telle sorte que l’économie française fut  incapable  de  répondre  à  la  reflation impulsée par Blum et le gouvernement du Front Populaire. De même l’échec de la dévaluation de septembre 1936 s’explique certes par son côté tardif, mais aussi par l’héritage considérable de la déflation  Laval.  Le  programme  du  Front  Populaire, que résume la première formulation du « ni-ni » : « ni dévaluation, ni déflation », démontre l’incapacité des dirigeants de l’époque à effectuer un choix clair. Laval lui avait su faire un choix clair, un choix tout à fait tragique pour la France  : une économie qui s’effondre, une économie de rente qui s’affirme et une économie productive qui disparaît avec l’euthanasie de l’investissement et de l’emploi. Voici pourquoi cette déflation, outre son  échec  sur  le  moment  eut  aussi  des conséquences à moyen terme très importantes qui n’expliquent pas la totalité de l’échec du Front  Populaire mais qui rendent  compte d’une partie de cet   échec.

 

 

Le bloc Or

 

La compréhension de la déflation Laval est indissociable de la séquence économique du début des années  1930, placée sous l’égide du  “Bloc-or “.

Car c’est bien le Bloc-or qui se trouve à l’origine de cette politique << aussi rationnelle qu’absurde », pour reprendre la formule  de Jacques Rueff.  Et  le Bloc­  or trouve sa source tant dans les illusions nées de la réussite de la stabilisation Poincaré  que dans la rupture  brutale  des pourparlers  engagés à Londres.

 

Le Bloc-or est né de l’échec de  la  conférence  de  Londres,  convoquée  en 1933 pour tenter d’organiser une réponse collective à la crise. La décision de Roosevelt de tirer les conséquences  de la crise  de  1920 et  sa  volonté  de reprendre sa marge de manœuvre a ruiné toute possibilité d’issue concertée  à  la  crise  et  ouvert le cycle des dévaluations compétitives. Mais  les  principaux  responsables  de la rupture des négociations sont les dirigeants  et  les  autorités monétaires  français. Le ministre des finances de l’époque était l’otage de la Banque de France qui lui consentait les avances qui lui permettent de boucler le budget et de financer  son déficit ; et les conditions imposées par la Banque de  France  pour  continuer  à  réaliser ses avances sur le Trésor, portaient sur une parfaite i intransigeance dans le dossier de la parité or. C’est en raison du blocage français que Roosevelt finira par quitter la conférence et procéder à la dévaluation du dollar. Les Britanniques  sont  déjà partis, Roosevelt part, et la France va alors proposer à un  certain  nombre  de pays de créer le « Bloc-or », notamment la Belgique, les Pays-Bas,  l’Italie,  la Pologne.

C’est une expérience  intéressante  parce  qu’elle préfigure  par bien  des traités, le S.M.E. et le Marché Commun. A l’origine, le dispositif repose sur l’attachement à la parité or mais aussi sur un accord de change avec la possibilité d’intervention des banques centrales pour soutenir la parité des différentes devises. Le tout constituait bien un projet d’intégration économique européen,  qui  n’a jamais  vu  le jour,  mais qui entendait créer une zone de stabilité pour  favoriser  la  constitution  d’une  zone  de libre échange.

 

La construction était donc audacieuse et ambitieuse. Pour ce qui est des dirigeants français le Bloc-or s’enracine également dans la stabilisation Poincaré qui avait permis aux Français d’échapper dans un premier temps à la crise, ce dont ils avaient conclu, de manière très légère que le choc était dû au laxisme monétaire coupable des anglo-saxons et que ses conséquences se  cantonneraient  dès  lors  à leurs économies : les Français qui savaient ce qu’était une monnaie et comment  il fallait la gérer ne connaîtraient pas la crise, puisque le franc était  la  meilleure monnaie du monde et qu’il restait accroché à l’or. Le franc  Poincaré  fut  ainsi  défendu par les mêmes qui l’avaient mis en place et passé deux ans, de 1926 à  1928    à convaincre le président du Conseil de l’absolue nécessité de réaliser l’opération de stabilisation qu’il refusait. En dépit de sa réussite,  la dévaluation  du franc à hauteur  de 20 % du franc Germinal avait traumatisé à la fois la classe politique qui était  hostile à son principe et les milieux d’affaire, à commencer par les régents de la Banque de France Wendel et Rothschild en tête. D’où la  double  méprise  sur  la nature même de la crise qui n’était pas conjoncturelle mais structurelle et sur les conséquences  des dévaluations compétitives  dans un environnement  de déflation.

 

Les Français vont donc imposer  à leurs partenaires du Bloc-or  une vision  de  la stabilité monétaire qui ne correspondait plus du tout à la réalité.  D’où  également  la double crise qui explique  la performance  dramatique  de  l’économie  française dans les années 1930 la crise  internationale  dont  nous  avons  subi  les  conséquences contrairement à ceux qui avaient fait le choix de l’autarcie, avec les suites du krach américain, les faillites bancaires en chaîne, l’effondrement du commerce international et la tension mondiale des balances des paiements ; la crise proprement française, due à deux  instruments  redoutables,  la  surévaluation  du franc qui atteignit en moyenne  15 % par  rapport  aux monnaies  de nos  partenaires  et qui entraîna la chute dramatique des  exportations  tombées  de  15 %  à 6 %  du  PlB entre 1929 et 1935, les taux d’intérêts, qui augmentèrent en France  entre la fin  des années 1920 et le mil ieu des années 1930 de 3,9 à 5,6%, tandis qu’ils chutaient  en Grande-Bretagne de 4,6 % à 2,9 % et aux Etats-Unis de 3,6 % à 2, 1 %. Partout ailleurs  la séquence de la reprise voit succéder la dévaluation, la baisse  des taux d’intérêts, un système qui souffre mais qui se remet progressivement en marche.

 

 

Un double blocage
 

La France se caractérise au contraire par un double blocage : externe avec la surévaluation  de  la  monnaie  ;  interne  avec  les  taux  d’intérêts  qui  contribuent  à briser et l’investissement, et la consommation. A partir de 1933, l’activité s’améliore partout  dans le monde quand  elle chute en  France de 5 %.  Pour le chômage,  c’est  la même chose : partant certes de niveaux  très  supérieurs  en  Grande-Bretagne  et aux Etats-Unis, il diminue dans ces pays de façon significative alors qu’il augmente  en France fortement. La faillite du Bloc-or est dès lors inéluctable, qui aboutira à la dévaluation de septembre 1936. Les derniers qui  partirent,  les  Hollandais,  souffrirent aussi beaucoup. Les Belges qui reprirent leur liberté dès  35  s’en trouvèrent mieux.

 

Donc échec définitif de  la première  grande tentative  d’intégration  monétaire  et économique européenne : le Bloc-or a effectivement superposé une crise proprement européenne à la crise  mondiale.  Echec  diplomatique  également  car cette faillite a laissé des traces non seulement économiques  mais  politiques.  Ainsi  les grandes difficultés ressenties par la France pour  convaincre les Anglais et les Américains de la réalité des menaces fascistes et nazies ne peuvent  être dissociées  des tensions violentes provoquées par la question monétaire. Et puis, dans l’ordre interne, et de manière très comparable avec la situation actuelle s’affirme une cohérence perverse entre un pays vieillissant, dominé par les rentiers, la déflation, l’effondrement de l’activité et de l’emploi, la dissolution du lien  social et la montée  des extrémismes.

 

 

Eléments  de ccomparaison

 

. C’est en cela que je voudrais essayer de fournir quelques éléments de comparaison  entre les années  1930 et les années 90.

 

Bien sûr, il existe deux grandes différences.  D’abord,  en  dépit  d’une succession de chocs externes assez violents depuis le premier choc pétrolier, l’effondrement du système bancaire, l’effondrement du commerce  international  et des paiements mondiaux ont été évités. Si, vaille que vaille, tous ces chocs ont été surmontés, c’est grâce aux  effets  d’apprentissage  des  gouvernements  et  des autorités monétaires, et en premier lieu  de ceux  qui ont  la responsabilité  première de ce système, c’est à dire le gouvernement  américain et la Fed.

 

La seconde divergence est à chercher dans le fait que l’économie mondiale a continué à croître, échappant à la spirale déflationniste où les prix, l’activité et  l’emploi s’entraînent naturellement à la baisse. Tout ceci n’en rend que plus  paradoxale la persistance de l’exception française de la déflation et du chômage de masse.

 

Contrairement à ce qu’on entend  souvent  dire,  la croissance  est en hausse  et le chômage en baisse partout dans le monde, sauf en Europe et plus spécifiquement dans le couple franco-allemand. Une rupture historique en 1989, qui a clairement ouvert une nouvelle phase de l’histoire politique, diplomatique et économique. La référence normale et logique,  si l’on veut  parler  de série statistique,  doit  être fixée en 1989 et non 1986 comme le fait la Banque de France. Si l’on choisit  1989 les choses  s’éclairent  · en  Asie  8,5 % de croissance,  aux  Etats-Unis  3,5  %, en Europe, 2,1 %, et en France 1,1 %.

Sur le chômage : en France aujourd’hui 12,6 %, dont les deux tiers d’origine structurelle, avec une hausse moyenne de 1 % par an ; en Allemagne plus 300 000 chômeurs par an, un chômage qui dépasse 4 millions de personnes, et qui atteint 10,6 % de la population active ; en Grande-Bretagne, il est passé de 10 à 7,2 % ; aux Etats-Unis, le taux de chômage a été ramené à 5,2 %, soit une situation de plein emploi. C’est dire que contrairement à la vision française d’une crise continue et permanente depuis 1974, des chocs très divers et très variés sont intervenus qui n’ont pas empêché de créer des richesses et des emplois dans le monde, à l’exclusion des pays qui se sont enfermés dans une logique déflationniste.

 

Deuxième spécificité française, ce sont  les  conséquences  sociales  et politiques des choix qui ont été faits : aujourd’hui on voit que les transferts de l’Etat providence représentent 30 % du revenu national, soit un montant identique au montant de la rente au début du siècle. Les taux d’intérêt et l’Etat providence se combinent pour fabriquer une double machine à transférer  du  pouvoir  d’achat  et  des revenus des gens qui travaillent vers les inactifs. Donc s’est mise en place une bulle spéculative du secteur public, financée par des obligations, et une bulle spéculative de droits sociaux fictifs, qui sont distribués à une partie  de  la  population. Ceci provoque des tensions très fortes sur la répartition de la valeur ajoutée et des déséquilibres majeurs entre les générations,  car on  reporte  la  charge de la distribution financière d’un certain nombre de droits sociaux  sur  les  actifs futurs dont on sait qu’ils seront moi ns nombreux et qu’ils devront affronter une croissance faible et un chômage persistant. Les effets politiques et sociaux  ne sont  pas moindres puisque le laminage des classes moyennes comme dans les années 30, encourage et nourrit l’extrémisme politique .

 

 

L’or hier, le mark  aujourd’hui

 

Pour évaluer la politique mise en place depuis la fi n des années 1980, il est indispensable de revenir sur ses  origines  et  ses  objectifs.  L’objectif  comme  dans  le cas de Laval n’était ni médiocre, ni  stupide.  Simplement,  cette  politique  monétariste qui s’inscrivait aussi  dans  le  projet  européen  de  la  monnaie  unique  a  été  imaginée en complément du grand marché et à la fin  des  années  1980,  dans  une  période  marquée non seulement par une bonne croissance mais aussi par une Europe qui  continuait  à vivre  dans le cadre  de  la guerre  froide,  avec le mur  de Berlin,  le rideau  de fer et  un  certain  nombre  de  conséquences  qui  s’ensuivaient.  Ce  projet  élaboré dans ce contexte historiq ue a été appliqué avec u n durcissement croissant dans un  monde qui n’avait plus rien à  voir  avec  lui  :  récession  post-guerre  du  Golfe  d’une part, chute  du  mur  induisant  un  formidable  appel  d’air  qui  a  complètement  rebattu la donne géopolitique d’autre part. Le maintien  du  dispositif  initial  constitue  à mon avis à la fois une erreur et  une  rupture,  car  on  est  passé  de  la  désinflation compétitive à la déflation, donc  d’u ne  conception  i n terne  de la  stabilité  monétaire  – la lutte contre l’inflation -, à l’arrimage franc-mark, u ne conception externe  de  la  stabilité  monétaire.

 

Ainsi a triomphé une même conception nominaliste de la monnaie, définie par rapport  à  un  étalon  de  valeur  posé  comme  absolu    l’or  dans  les  années  1930,aujourd’hui le mark. Cette conception n’est pas seulement  archaïque,  dans  un système de change flexible et un contexte déflationniste, mais grosse de risques : encore faut-il en effet lier son sort au vainqueur de la redistribution des cartes provoquée par la crise. Dans les années 1930, le choix de l’or  fut  catastrophique. Celui du mark modèle allemand auquel on fait perpétuellement  référence est, sinon un modèle en crise, du moins un modèle en mutation, pour la raison  objective décisive qu’on a affaire à une Allemagne réunifiée avec tout ce que cela implique de comportements différents de celui de l’Allemagne divisée du temps de la guerre froide.

 

 

Un consensus qui s’endurcit

 

Le refus de tirer des conséquences  de  cette  réunification  allemande  a évidemment  des  conséquences  politiques  majeures  mais  aussi  des  effets  économiques et monétaires.  Pour  ce  qui  est  de  l’économie  française  et  de  l’Europe en général, nous observons que les choix arrêtés à la fin des années 1980 ont été maintenus  par  tous  les  gouvernements  de  gauche  et  de  droite  depuis  cette  époque là ; il est  remarquable  de  constater  que  l’élection  d’une  chambre  introuvable,  puis celle d’un président de la République qui  s’était  présenté  comme  un  candidat  de rupture,  n’ont  provoqué  aucun  changement.  Bien   au  contraire,   le  dispositif  initial n’a cessé d’être durci. Cela montre la force du consensus fabriqué autour de cette  politique.

 

Ce consensus et cette politique méritent que l’on s’interroge sur  leur  bien­ fondé tant il est désormais évident que l’idée européenne ne sort pas  vraiment  grandie de l’aventure le S:ME. a plus ou moins explosé, l’enchaînement des dévaluations compétitives a perverti le grand marché, les économies française et allemande divergent.

 

Sur le plan économique français, u ne crise  nationale  a  de  nouveau  été superposée à la crise mondiale. Les  taux  d’intérêt  ont  été  en  moyenne  de  7,2  % depuis 1981, ce qui  avec une  inflation  de l’ordre  de 2 %,  implique  que l’économie  a  dû supporter des taux réels supérieurs à 5 % pendant 7  ans  dans  un  contexte économique extrêmement difficile. Cela a des effets de long terme terribles. Non seulement  l’investissement  productif  à  disparu,  la   consommation   reculé,   mais comme le souligne Jean-Pau\ Fitoussi l’arbitrage  entre  le  passé  et  le  futur  dont  les taux sont le pivot a été  profondément  altéré  : u ne  société  qui  a  des  taux  d’intérêt réels de ce niveau est une société qui ne croit pas  en  son  avenir,  ce qui  se vérifie un  peu davantage chaque jour. Donc première  arme  à  casser  la  croissance  et  l’emploi  : les taux d’intérêt. Deuxième arme à casser la  croissance  et  l’emploi  :  la  parité  du  franc. Vis à vis  du  dollar,  la  surévaluation  depuis  le  milieu  des  années  1980 atteint 20 % en  moyenne.  Et  la part  de  notre  commerce  extérieur  qui  est  libellée  en  mark ne représente  que  13 % tandis  que  la  part  libellée  en dollars dépasse  50 %.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quoiqu’on puisse dire sur le franc-mark, l’impact de la surévaluation par rapport au dollar est massive et affecte plus de la moitié de notre commerce extérieur. Sur le plan monétaire et financier, la volonté de rétablir l’équilibre budgétaire sans croissance est vouée à l’échec, les recettes s’effondrant plus vite que les économies engagées. Depuis deux ans, les taux d’imposition ne cessent d’augmenter tandis que les recettes fiscales nettes diminuent. Sur le plan de la monnaie, le franc est de nouveau une monnaie en crise chronique, qui sert de cible facile à la spéculation.

La moindre des aberrations des choix effectués n’est pas qu’on a dissout la politique dans la politique économique, résumé la politique économique à la monnaie, et la monnaie à la parité du franc et du mark. Quelle que soit l’importance de la monnaie, elle n’est qu’un instrument au service de l’économie qui elle même ne saurait prétendre résumer l’histoire d’une nation.

 

Il n’est certainement pas inutile de méditer aujourd’hui la phrase de Keynes selon laquelle « Un pays riche peut avoir une très mauvaise monnaie, et un pays pauvre en avoir une très bonne ». Nous gagnerions à étudier plus attentivement l’exemple des Anglais qui ont fait, à leur corps défendant et sous la contrainte, un choix gagnant d ans les années 1930 comme dans les années 1990. La France certes, a effectué par deux fois des choix volontaires qui se sont révélés perdants. Il est donc plus que temps de dissiper les passions pour raisonner, et de retrouver des idées claires afin d’agir. La mondialisation ou les cycles économiques ne sont nullement des fatalités. Aujourd’hui, non par l’effet de la fatalité mais du fait d’erreurs graves de politique économique, la France court le risque de manquer le mouvement de croissance mondiale qui naît sous nos yeux, porté par le progrès technologie et l’ouverture de nouveaux continents au développement.

 

Jean-Baptiste Say avait conclu son cours qui inaugurait la première chaire d’économie politique du Collège de France, en s’adressant à ses élèves en ces termes “ Et maintenant Messieurs, produisez ! ».

La France est désormais confrontée au même problème il lui faut retrouver d’urgence la volonté  de produire des richesses et des emplois au lieu de chercher un improbable salut dans quelque nouvelle utopie, la fin du travail se substituant au mythe de la société sans classe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Auteur: idlibertes

Profession de foi de IdL: *Je suis libéral, c'est à dire partisan de la liberté individuelle comme valeur fondamentale. *Je ne crois pas que libéralisme soit une une théorie économique mais plutôt une théorie de comment appliquer le Droit au capitalisme pour que ce dernier fonctionne à la satisfaction générale. *Le libéralisme est une théorie philosophique appliquée au Droit, et pas à l'Economie qui vient très loin derrière dans les préoccupations de Constant, Tocqueville , Bastiat, Raymond Aron, Jean-François Revel et bien d'autres; *Le but suprême pour les libéraux que nous incarnons étant que le Droit empêche les gros de faire du mal aux petits,les petits de massacrer les gros mais surtout, l'Etat d'enquiquiner tout le monde.

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