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Jean-Baptiste Noé

Kazakhstan : le cœur de l’Eurasie

Devenu indépendant en 1991, après avoir rejoint l’Empire tsariste au XVIIIe siècle puis l’URSS, le Kazakhstan souhaite désormais entrer dans une nouvelle phase de son développement. Après les violentes émeutes de janvier dernier, qui ont déstabilisé le gouvernement et contraint le président à faire appel à ses voisins, dont la Russie, pour rétablir l’ordre, le pays poursuit les réformes constitutionnelles engagées en 2019. 

 

Une situation géographique unique

 

S’il n’est peuplé que de 22 millions d’habitants, le Kazakhstan est le 9e plus grand pays du monde en termes de superficie et celui qui dispose du plus grand PIB en Asie centrale. Frontalier de la Russie et de la Chine, il borde également la mer Caspienne, où se trouvent d’importants gisements de pétrole. Par la Caspienne, il est voisin de l’Iran et de l’Azerbaïdjan et se trouve ainsi en prise directe avec les événements du Caucase. C’est donc un très large pays, que la géographie place au centre de l’Eurasie et au cœur des nouvelles routes de la soie. Raison pour laquelle Xi Jinping y a officiellement lancé le programme de la BRI (Belt and road initiative) en 2013 à Astana. 

 

Renommée Noursoultan en 2019, la capitale du Kazakhstan est une immense ville nouvelle édifiée à partir des années 1990. Si la ville officielle a été créée en 1830, elle n’était qu’une petite ville au milieu de la steppe avant de devenir la capitale du nouvel État indépendant. Les plus grands architectes sont venus travailler dans la capitale, dont Norman Foster, à qui l’on doit entre autres la tour Bayterek (le grand peuplier) et le palais de la paix et de la réconciliation. Avec près de 50 immeubles de plus de 100 mètres de haut, Noursoultan est la ville d’Asie centrale qui compte le plus de gratte-ciel. Les architectes ont réussi à conserver un style kazakh à ces immeubles de verre et de hauteur, soit par le choix des couleurs soit par l’insertion de certains motifs, ce qui évite de donner un style international neutre et apatride. Reste qu’avec des hivers très rigoureux et un gel persistant 6 mois sur 12, la vie est rude dans la capitale kazakhe. 

 

Réformes politiques

 

La volonté de l’actuel gouvernement est de faire entrer le pays dans une « seconde république ». Pour cela, près d’un tiers des articles de l’actuelle constitution sont en cours de réécriture afin de passer d’un régime présidentiel à un régime parlementaire. Le président aura moins de pouvoir et les deux chambres du Parlement sont renforcées (le Sénat et le Majilis, sorte d’Assemblée nationale). Bien que l’ethnie kazakhe soit majoritaire, avec près de 65% de la population, le pays est multiethnique, avec une forte présence de Russes (environ 20%). Cette diversité est le résultat de la longue présence dans l’empire soviétique, de nombreux Allemands et Baltes ayant été déportés au Kazakhstan, où vivent désormais leurs descendants. L’enjeu du pays nouvellement indépendant a été de cimenter une unité nationale et de faire primer l’appartenance au Kazakhstan sur l’appartenance à l’ethnie. Le risque de scission des minorités turkmènes ou ouzbeks était réel. La part des Russes a fortement diminué au cours des trente dernières années, renforçant d’autant l’ethnie kazakhe. Le déplacement de la capitale d’Almaty à Astana, dans le nord du pays et à proximité de la frontière russe, était une façon de marquer l’espace et d’éviter que les territoires du nord ne soient récupérés par Moscou. 

 

L’actuelle guerre en Ukraine donne raison à ceux qui craignaient une ingérence de la Russie dans son étranger proche. En envahissant l’Ukraine, Poutine n’a pas seulement perdu sa crédibilité auprès des Européens et des Occidentaux, il s’est aussi coupé de ces anciens pays d’URSS, notamment ceux d’Asie centrale et des pays baltes, qui sont d’autant plus convaincus d’accélérer leur indépendance et leur autonomie à l’égard de la Russie. On peut comprendre la nostalgie des Russes : à l’époque soviétique, un seul passeport permettait de se rendre de la Sibérie au Turkestan, de l’Europe du nord aux confins de l’Asie centrale et partout le russe était parlé. Désormais, des frontières ont été hérissées et, si le russe est encore utilisé au Kazakhstan, l’anglais y est de plus en plus prédominant. 

 

Pour répondre à l’enjeu ethnique, les Kazakhes ont créé une assemblée originale : l’Assemblée des peuples du Kazakhstan (APK), qui regroupe les représentants des ethnies et des religions et qui se réunit au moins une fois par an. Dans une grande salle des congrès qui reprend l’esthétique des yourtes mongoles, avec tapis moelleux au sol et plafond en forme de tente biseautée, les différents délégués présents donnent à la réunion une allure de Michel Strogoff autour du grand khan. Avec leurs habits traditionnels, leurs toques de fourrure, leurs médailles de l’armée rouge pour les plus anciens, c’est toute l’Eurasie qui se retrouve lors de ces réunions. Pour le Kazakhstan l’enjeu est vital : éviter l’éclatement du pays, maintenir son unité, empêcher le développement de mouvements sécessionnistes et de l’islamisme. La formule fonctionne, le pays ayant réussi à être viable, ce qui était loin d’être acquis lors de son indépendance en 1991. 

 

Attraits économiques

 

L’erreur des Russes est d’avoir fait primer la politique sur l’économie. Plutôt que de vouloir maintenir une emprise politique sur son ancien empire, Moscou aurait dû passer par le renforcement des liens économiques et le développement des échanges via ses entreprises. Un pays omniprésent au Kazakhstan est ainsi l’Italie, premier investisseur européen dans le pays. Par l’agroalimentaire bien sûr : les restaurants italiens, de pâtes et de pizzas, sont omniprésents dans la capitale et les grandes villes, mais aussi par l’industrie technique et pharmaceutique. Évitant de passer par les canaux diplomatiques longs et trop liés aux aléas des relations politiques entre les pays, les entrepreneurs italiens ont négocié directement et ont ainsi pu gagner de nombreuses parts de marché. La Suisse est l’autre pays européen très présent au Kazakhstan. La France se classe en dixième position des investisseurs, derrière les Pays-Bas. Avec une élite cultivée et de haut niveau et un développement économique en pleine croissance il y a pourtant beaucoup plus à faire au Kazakhstan et en Asie centrale qu’en Afrique. Entrepreneurs et entreprises françaises ont une grande carte à jouer dans les steppes de l’Eurasie.