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Jean-Baptiste Noé

Jacques Marseille : l’histoire optimiste

Quittons le coronavirus, le confinement et l’épidémie pour revenir au temps long de l’histoire. Il y a dix ans, en mars 2010, décédait Jacques Marseille, historien de l’économie qui a modifié l’approche de la connaissance et de l’étude des entreprises. Fils de cheminot, d’abord engagé au parti communiste, il a réalisé sa thèse sous la direction de Jean Bouvier, une des figures marxistes de l’université française.

 

Capitalisme et colonialisme : le divorce

 

Sa thèse portait sur les entreprises françaises dans la colonisation. Il s’agissait de démontrer, de façon scientifique, l’assertion de Lénine selon laquelle l’Europe s’était développée grâce à la colonisation. Assertion avancée déjà par Jules Ferry, qui justifiait la colonisation au nom du développement économique attendu pour les entreprises françaises. Après de nombreuses années passées à dépouiller les archives des entreprises liées au mouvement colonial, Jacques Marseille dû se rendre à l’évidence : Ferry comme Lénine avaient tort. Non seulement la colonisation n’avait pas contribué au développement des entreprises françaises, mais c’était l’exact inverse qui s’était opéré : elle avait été un boulet pour le développement économique et technique de la France. La colonisation n’avait assuré la survie que de quelques entreprises archaïques, protégées par un capitalisme de connivence et par des protections juridiques qui les mettaient à l’écart du monde. Elle fut « un débouché pour un capitalisme archaïque soucieux de retarder au maximum une restructuration imposée par l’évolution internationale. »

 

Sa thèse fut un séisme dans le camp marxiste, car elle détruisait l’un de leurs principaux discours. Elle était aussi, de façon non prévue, une justification des propos de Frédéric Bastiat et de François Guizot qui s’étaient toujours opposés à la colonisation au nom du fardeau économique que cela représentait. En somme, les raisons pour lesquelles de Gaulle avait quitté l’Algérie étaient ainsi justifiées. Publiée pour le grand public sous le titre Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, elle est toujours la référence sur ce sujet. Après celle-ci, il quitta le camp communiste et se fit le défenseur des entreprises et d’une vision optimiste de l’histoire, ce que l’Université ne lui pardonna jamais.

 

Les deux France

 

Travaillant sur l’histoire économique et l’histoire d’entreprise, Jacques Marseille s’intéressa aux immenses progrès humains développés à partir du XVIIIe siècle. Il s’inspira des travaux de Frédéric Le Play et de Jean Fourastié pour étudier les prix, les salaires, les évolutions des moyens de consommation et les transformations sociales.

 

Il montra ainsi ce paradoxe : alors que les conditions de vie n’ont cessé de s’améliorer, que les Français (et les Européens) sont plus riches qu’ils ne l’étaient il y a un siècle, qu’ils ont accès à davantage de biens de consommation, que le temps de travail a diminuée, ceux-ci ne cessent de regimber et de s’estimer plus mal lotis que dans le passé. L’amélioration matérielle des conditions de vie ne se traduit donc pas nécessairement en bonheur intellectuel. C’est ce qu’il montra notamment dans La guerre des deux France. Celle qui avance et celle qui freine (2005). Ce livre est beaucoup plus intéressant que celui de Christophe Guilluy, qui repose sur une méthodologie erronée et un parti pris fallacieux.

 

Ce que montre Jacques Marseille, c’est qu’il y a une France dynamique et entreprenante, qui n’est pas forcément que dans les villes ou les métropoles, qui innove, prend des risques et assure le développement économique du pays. Cette France se retrouve dans les entreprises, les artistes (non subventionnés), les inventeurs, etc. Et celle-ci est bloquée par une nuée de textes, de réglementations et de corporations qui freinent le développement économique français. Les syndicats d’une part, le désastre de l’éducation nationale d’autre part, sont des freins au développement économique. À cela s’ajoute une préférence française pour le chômage et pour le maintien d’un modèle social qui est non seulement très couteux mais surtout inefficace, pour l’ensemble des populations. Cela génère une frustration et un mécontentement permanent entre ceux qui s’estiment lésés par l’État, et empêchés d’avancer, et ceux qui se perçoivent comme menacés dans leurs monopoles et leurs secteurs protégés. Cette opposition des deux France conduit à cet état permanent de guerre civile larvée et d’incompréhension mutuelle.

 

Pour une histoire optimiste

 

De 1902 à 2009, le revenu par habitant de la France est passé, en monnaie constante, d’un peu plus de 2 200 euros à un peu moins de 22 000 euros. Dans le même temps, toujours, le temps de travail a été divisé par deux. Ce progrès économique a été permis grâce à l’accroissement de la productivité, ce que n’a cessé de démontrer Fourastié, et a conduit à un progrès social constant et majeur. Entre 1843 et 2009, indépendamment des régimes politiques et des crises, le salaire moyen des Français a cru de 1,6% par an. Un Français moyen d’aujourd’hui gagne en un mois ce que son aïeul gagnait en un an. Dans le même temps, l’espérance de vie a augmenté de 40 ans. Dans son L’Argent des Français (2009), il s’est attiré les foudres de tous les révolutionnaires d’opérette en démontrant que le progrès social n’est pas le fruit des lois, des révolutions ou des « acquis sociaux » arrachés de haute lutte, mais du travail et de l’inventivité. Il tenait à montrer ces évolutions pour que les personnes aient une vision positive de l’histoire et comprennent la longue marche de l’humanité dans une amélioration continue des conditions de vie.

 

Avec le travail et l’inventivité, l’autre élément indispensable au développement des pays est la possibilité de se constituer un capital, que celui-ci soit sous forme de valeurs boursières ou de biens immobiliers. Cela suppose de pouvoir investir une partie de l’argent gagnée, mais aussi de pouvoir transmettre son capital grâce à de très faibles taux d’imposition sur les successions. La période de la IIIe République a été à cet égard destructrice du capital français. Tout à sa passion pour l’aventure coloniale d’une part et pour le maintien de sa réserve de voix électorales, les radicaux-socialistes ont bridé la modernisation de l’économie française. En 1930, l’économie est encore trop dépendante de la ruralité et de l’agriculture et les campagnes ne sont pas assez mécanisées et modernisées. D’où la crise économique qui touche la France dès 1926, et qui est amplifiée par la récession américaine de 1929. Il a ainsi constaté une très forte baisse du patrimoine transmis après décès :

 

1900 : 21 171€ par habitant

1934 : 13 036€ soit 38,5% de perte en monnaie constante.

1951 : 11 514€ soit 45,6% de perte en 50 ans.

 

 

Les deux guerres mondiales et des lois absurdes ont détruit le patrimoine des Français. Les Trente glorieuses ont élaboré un rattrapage qui a permis de récupérer une partie du patrimoine, mais la courbe a été durablement détruite. La stagnation est le caractère majeur des années 1880-1940. C’est la langueur et la république des sous-préfectures. Cela se traduit notamment par un sous-équipement en biens de consommation. En 1941, dans les villes de 30 000 habitants, moins de 10% des logements sont dotés d’une salle de bain et seulement 17,6% à Paris. Nombreux sont les logements à être insalubres et vétustes. D’où l’engouement des années 1950-1960 pour les grands ensembles, qui offraient enfin des logements propres, grands et équipés du confort moderne. Mais il demeure un retard français en matière de biens d’équipements, qui est aussi un retard culturel.

 

L’extrême importance des entreprises

 

Jacques Marseille a encouragé la réalisation de nombreuses thèses consacrées aux entreprises, de tous secteurs et de toutes tailles. C’est avec lui que j’ai réalisé la mienne, consacrée à Total. L’ensemble de ces monographies permet de dégager des lignes directrices. Ce qui permet à une entreprise de se développer et de durer, c’est l’association de plusieurs facteurs : des chefs d’entreprise innovants, sachant s’adapter et se renouveler ; une attention constante portée aux clients et à leurs besoins ; une intégration des salariés, afin que ceux-ci se sentent responsables de la vie de leur entreprise. La France dispose ainsi de nombreux atouts et pépites qui lui permettent d’être une grande nation économique et entrepreneuriale, afin de surmonter les crises qu’elle rencontre. De quoi demeurer optimiste face à l’épidémie actuelle.