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Jean-Baptiste Noé

Islamisme : un filet inextricable

La France confrontée à l’islamisme ressemble à un homme engoncé dans les sables mouvants : s’il bouge, il s’enfonce ; s’il ne bouge pas, il s’enfonce aussi. En dépit du battage médiatique et de l’émotion collective, l’assassinat d’un professeur par un islamiste, pour horrible que soit cette mort, n’a rien d’exceptionnel et n’est qu’un épisode d’une situation qui ne fait qu’empirer depuis au moins trente ans. En juin 2015, c’est un chef d’entreprise dans le Rhône qui avait été décapité par l’un de ses salariés, qui avait ensuite fiché sa tête sur un poteau de la clôture l’accompagnant de petits drapeaux de l’État islamique. En septembre dernier, c’est un jeune homme qui a été égorgé gare du Nord, alors qu’il attendait son train. On pourrait multiplier les exemples. Malheureusement, l’assassinat de ce professeur est un épisode de plus, qui sera suivi d’autres victimes.

 

Une histoire qui bégaie

 

Ce qui surprend en revanche est l’incapacité de la classe politique à comprendre ce qui se passe et à proposer autre chose que des mesures qui ont déjà échoué. Le problème de l’islamisme en France n’est pas nouveau, il n’est pas né en 2011 avec la guerre en Syrie et l’émergence de l’État islamique. Il frappe au moins depuis 1995 et les premiers attentats dans le métro parisien. Le plan Vigipirate (pour « vigilance et protection des installations contre les risques d’attentats terroristes à l’explosif ») a été créé en 1991 au moment de la guerre du Golfe. Le gouvernement de l’époque craignait déjà des réactions islamistes à l’intervention française contre l’Irak. Suspendu à la fin des opérations, il est réapparu après les attentats de 1995 pour être appliqué de façon quasi continue depuis, subissant régulièrement des réformes et des adaptations. On a beau nous dire « ils ne passeront pas » et « la République va triompher » force est de constater que depuis bientôt 30 ans le pays est de plus en plus sur la défensive et ne parvient pas à terroriser les terroristes.

 

Les réponses apportées ne peuvent que prêter à sourire et témoignent de l’incompréhension totale à l’égard des événements. Ici le maire de Montpellier qui veut faire signer une charte de la laïcité, là des sénateurs qui veulent modifier la constitution en y ajoutant quelques mots, un peu partout des bougies et des fleurs. Comment peut-on croire que c’est en modifiant la constitution ou en faisant signer des chartes que l’on pourra extirper l’islamisme ? Du reste, une constitution qui est changée tous les quatre matins au gré de l’actualité et des émotions populaires n’est plus une constitution, mais une liste au Père Noël. Le propre d’une constitution c’est de constituer des principes et des fondements, donc de ne pas changer. C’est ensuite aux lois et aux décrets d’être modifiés, si besoin. Or ici il n’est nul besoin d’en ajouter : l’arsenal législatif français est suffisamment complet pour éteindre ces problèmes, reste à les appliquer. La classe politique est victime de sa religion républicaine qui lui fait croire encore dans le mythe de la laïcité et de l’universalisme. République et laïcité sont les boucliers de bois brandis pour espérer contrer l’islamisme mais non seulement « ils » passent et de plus en plus.

 

Les deux républiques, les deux laïcités

 

Il y a deux républiques comme il y a deux laïcités.

La république peut-être une forme de régime politique, comme en Italie, en Suisse et en France depuis 1870. Mais en France elle se double aussi d’une religion politique qui la transcende dans une mystique théologique qui oscille entre grandiloquence et ridicule. C’est ainsi que l’on parle des « valeurs de la République » qui sont tout simplement des valeurs communes, partagées également par des régimes qui ne sont pas républicains. Dans les discours politiques, le terme république a évincé celui de France dans quasiment tous les partis. On voit ainsi apparaître des « salutations républicaines », des « écoles républicaines » qui frisent parfois le grotesque. Ni en Espagne ni au Royaume-Uni, on ne parle des « valeurs de la monarchie ». Au fur et à mesure que la nation s’efface et que la France disparaît comme horizon culturel et humain, le vide est comblé par une référence mécanique et creuse à « la République ».

 

Il en va de même pour la laïcité. Dans son acception historique, ce terme signifie la distinction entre le religieux et le temporel, ce qui doit être rendu à César et ce qui doit être rendu à Dieu, ce qui crée un duopole et une concurrence entre les deux. Dans son acception républicaine, fruit de la révolution française et amplifiée depuis 1905, la laïcité est une religion politique qui cherche à se substituer au christianisme. La laïcité républicaine n’est pas laïque, car elle ne distingue pas le temporel et le religieux, mais tente au contraire de fondre les deux au sein d’une même religion politique. L’islamisme aussi est une religion politique et ce sont aujourd’hui ces deux religions politiques qui entrent en confrontation. La différence c’est que de moins en moins de personne croient à la république comme religion politique, alors que ceux qui se réfèrent à l’islamisme sont de plus en plus nombreux.

 

Les laïcistes jouent sans cesse sur l’ambivalence des termes république et laïcité pour mieux faire passer leur religion politique sous couvert de neutralité philosophique. Or la république comme religion n’est pas neutre : elle cherche au contraire à contrôler et former tout l’être de la personne, d’où l’école obligatoire et l’État providence. Jules Ferry et Émile Combe ne s’en sont jamais cachés, même si aujourd’hui on fait semblant de l’ignorer.

 

L’ironie de l’histoire a fait que ce professeur a été assassiné par décapitation le jour de la commémoration d’une autre décapitation, celle de la reine Marie-Antoinette, qui survint le 16 octobre 1793. La République comme religion politique s’est imposée par le sang et par l’épée. Par les massacres de la guillotine au cours de la Révolution, par la répression violente des émeutes en juin 1848, dont L’Éducation sentimentale de Flaubert conserve quelques pages, par la fusillade des communards en 1871. Une religion politique ne tolère jamais la liberté d’expression de la pensée contradictoire. Bon nombre de groupes et de personnes qui parlent de liberté d’expression sont les premiers à combattre ceux qui ne pensent pas comme eux.

 

D’où le problème de la république comme religion politique aujourd’hui. D’une part elle refuse de reconnaitre l’existence de massacres au cours de son histoire ; massacres qui sont expurgés des programmes d’histoire de l’Éducation nationale, d’autre part elle s’enfonce de plus en plus dans un aveuglement et un déni qui deviennent suicidaires. On a vu ainsi fleurir un grand nombre de communiqués écrits par des syndicats, des associations et des partis politiques qui refusent de parler d’islamisme et de reconnaître le caractère criminel des actes commis depuis plusieurs années. L’immense émotion populaire permet d’occulter les responsabilités réelles et de dresser un paravent sur un fait essentiel, à savoir que rien ne changera et que d’autres meurtres auront lieu.

 

Collusions politiques

 

Conflans-Sainte-Honorine n’est pas n’importe quelle ville : c’est un ancien bastion de la gauche dans les Yvelines. Michel Rocard en fut le maire de 1977 à 1994, puis lui succéda son bras droit, Jean-Paul Huchon, de 1994 à 2001, lequel fut aussi président de la région Île-de-France de 1998 à 2015. Par intérêt politique et électoral, par collusion aussi, un certain nombre de maires, ici et ailleurs, s’entendent avec les islamistes, parce qu’ils représentent une partie importante de la population de leur commune et donc de leur base électorale. Pantin, où est situé la mosquée qui semble avoir joué un rôle dans cet assassinat, a été une ville communiste jusqu’en 2001 et est dirigée depuis cette date par un maire PS. Le problème ne concerne pas que l’islamisme, mais aussi toute une élite intellectuelle et politique qui, par un mélange de naïveté, d’intérêts, de cynisme, a contracté avec l’ennemi, tout en portant haut les valeurs de la République et de la laïcité.

 

Une drôle de liberté d’expression

 

Cette gauche-là qui aujourd’hui, comme en 2015, appelle très haut à la liberté d’expression et à la tolérance alors qu’elle manie sans crainte l’intolérance bornée et le terrorisme intellectuel. Il y a à peine un mois, durant le Tour de France, un caricaturiste de L’Humanité avait publié un dessin jugé de mauvais goût représentant le coureur Julian Alaphilippe au lit avec sa compagne journaliste et ancienne championne cycliste Marion Rousse. Le scandale fut grand, le dessin étant jugé sexiste et de mauvais goût. Il fut retiré et le caricaturiste licencié par le journal. Aujourd’hui, les mêmes appellent à la liberté d’expression et au droit de publier n’importe quoi.  La liberté d’expression qu’ils défendent est strictement limitée à leurs idées et à leurs pensées. Toute pensée, toute expression qui dépasse les bornes qu’ils ont eux-mêmes fixées est immédiatement interdite et condamnée.

 

Cet assassinat n’arrive pas de nulle part. Nombreux sont ceux qui depuis des années mettent en garde et analysent la dégradation de la situation. Beaucoup ont été réduit au silence, interdits d’antenne, d’université ou d’école. L’éducation nationale et une partie des professeurs n’a pas été en reste pour attacher une étiquette infamante à tous ceux qui s’inquiétaient de la montée croissante de l’islamisme.

 

La cérémonie d’hommage au professeur assassiné s’est faite dans la cour d’honneur de la Sorbonne. Le lieu est ambivalent. Il y a bien longtemps que la Sorbonne n’est plus le temple du savoir et de l’érudition qu’il devrait être. Outre que les pires criminels politiques y furent formés au XXe siècle, comme Pol Pot et Hô Chi Minh, l’université est devenue aujourd’hui le lieu de toutes les exclusions, des attaques ad hominem et le siège du développement de l’idéologie indigéniste et racialiste. Déjà en son temps Raymond Aron devait être escorté par un service d’ordre pour pouvoir faire cours sans être lynché par les communistes. Aujourd’hui encore, la délation y règne en maître, le tout, bien évidemment, sous les auspices des valeurs de la République et de la laïcité. La France est bien mal armée intellectuellement et humainement pour comprendre ce qui se passe et pour trouver les bonnes répliques. Et ce ne sont pas des chartes et des mots ajoutés ici et là qui pourront y faire quoi que ce soit.