Depuis une quinzaine de jours, l’Iran est secoué par une nouvelle vague de manifestations, d’une intensité et d’une violence dans la répression qui dépassent les mouvements de protestation des autres années.
Pour autant, un renversement du régime apparaît très peu probable, et encore moins le retour du fils du Shah. Quelques points pour analyser la crise dans ses profondeurs.
1/ Un pays diversifié et communautaire
L’Iran n’est pas peuplé que de Perses, mais aussi d’Arabes, d’Azéris, de Kurdes, de Baloutches. Avec, à chaque fois, des mouvements paramilitaires armés et organisés, dont certains souhaitent une autonomie, voire une sécession de leur région. L’effondrement du pouvoir central à Téhéran pourrait conduire à une réaction en chaîne qui aboutirait à un scénario irakien ou syrien. Ce dont aucun des voisins ne veut. Aucun pays dans le Golfe ne souhaite l’effondrement d’un régime qui pourrait aboutir à une situation pire que l’actuelle sur le plan extérieur.
2/ Le régime est solidement ancré
Les manifestations sont certes beaucoup plus importantes que les années précédentes, mais le régime actuel est solidement ancré dans le pays, grâce notamment aux Gardiens de la révolution et à la police politique des Bassidj. Ces personnes n’ont aucun intérêt à laisser le pouvoir qui les nourrit et les fait vivre, via la captation des richesses et les multiples réseaux criminels. Tant qu’ils disposent de la force pour réprimer et de l’enjeu, vital pour eux, de contrôler le pays, ils n’ont aucune raison de lâcher prise.
En 1979, le Shah est tombé face à une coalition de l’ensemble des forces d’opposition, dont les mollahs n’étaient que l’une des composantes. C’est dans un deuxième temps que ceux-ci ont purgé leurs concurrents et pris le contrôle du pays. Or, aujourd’hui, l’opposition intérieure est divisée, réduite et bien souvent inexistante.
3/ La fausse option du Shah
Le prisme déformant de la diaspora iranienne vend le retour du fils du Shah, comme si une parenthèse s’était ouverte en 1979 qu’il fallait désormais refermer. Les retours en arrière n’existent jamais en histoire, même si les nostalgiques en vivent. Reza Pahlavi a quitté l’Iran à 19 ans, en 1978. Cela fait 46 ans qu’il a quitté le pays, sans avoir structuré des réseaux d’opposition. Son retour est plus qu’improbable. Dans le passé déjà, les Occidentaux se sont pris de passion pour des hommes présentés comme le sauveur de leur pays : Hamid Karzaï en Afghanistan, Ahmed Chalabi en Irak, qui devait succéder à Saddam Hussein. À chaque fois, ces hommes providentiels ont viré au fiasco. Comme pour les « printemps » arabes de 2011, qui ont surtout contribué à amener les islamistes au pouvoir. Le cercle des rêves s’écrit de nouveau, annonçant de futures désillusions.
C’est oublier, aussi, que si le régime du Shah a été renversé par la coalition des oppositions, c’est qu’il était extrêmement impopulaire, notamment à cause de sa police politique, la Savak. Passer sous silence la dictature du Shah ne contribuera pas à aider la stabilité iranienne. Quant à la nostalgie, elle n’a jamais contribué à la puissance.
4/ La crise est essentiellement économique
La raison des manifestations est l’économie : l’effondrement du cours de la monnaie a engendré une très forte inflation, avec appauvrissement de la population. Un contact iranien à Téhéran m’a rapporté la formule suivante « On peut tirer sur la foule, on ne peut pas tirer sur la monnaie ».
Le gouvernement peut réprimer les manifestants, mais ce n’est pas avec les armes qu’il va pouvoir résoudre les racines de la crise, restaurer l’économie et améliorer les conditions de vie. Or, c’est bien ce problème économique qui est le principal levier des négociations.
Scénarios possibles
Les États-Unis annoncent des frappes, contre l’avis des pays de la région. On verra si cela advint et quelles sont leur nature et leur intensité.
Le scénario le plus probable est une révolution de palais pour changer la tête du régime afin de sauver le corps. Soit le départ d’Ali Khamenei, 86 ans et malade, pour le remplacer par un autre homme du sérail. En conséquence de quoi, l’Iran pourrait s’engager à cesser son programme nucléaire militaire ainsi qu’à financer ses proxys, comme le Hamas et le Hezbollah. En échange d’une réduction des sanctions et d’une réintégration mesurée dans le système économique mondial. Cela permettrait au pays de relancer son économie, de créer des emplois et de l’activité et donc de calmer la crise sociale. Tout en donnant le change aux États-Unis et à Israël.
Un régime sous pression, mais une transition encadrée plutôt qu’une révolution romantique.
La crise économique rend le statu quo de plus en plus difficile, mais la chute « totale » du système n’est ni la trajectoire la plus probable ni celle qui serait la plus recherchée par les acteurs régionaux. La voie la plus crédible combine une recomposition interne (remplacement au sommet, ajustements sécuritaires et sociaux) et des négociations externes visant à réduire la confrontation et à desserrer les contraintes économiques.
Entre le rêve d’un retour à un passé idéalisé et l’illusion d’une démocratisation automatique, il y a la rugosité d’un pays vaste, complexe, multiethnique, traversé par des forces armées et des intérêts institutionnels puissants. Et c’est dans cette complexité, plus que dans les slogans, que se jouera la suite de l’histoire de l’Iran.
Auteur: Jean-Baptiste Noé
Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).