L’attaque menée en Iran est un moment de plus dans le conflit ouvert en octobre 2023. Le Moyen-Orient a d’ores et déjà été largement recomposé et le phénomène est loin d’être achevé.
En lançant leur attaque au matin du 7 octobre 2023, les soldats du Hamas ne se doutaient pas qu’ils ouvraient un moment de rupture au Moyen-Orient qui allait aboutir à une reconfiguration totale du paysage politique. La guerre actuelle en Iran est un moment de cette guerre. Ce n’est pas un épisode isolé ou un simple affrontement entre Israël, États-Unis et Iran ; c’est une bataille dans une guerre ouverte depuis deux ans et demi, sur une multitude de fronts.
L’Iran a voulu créer un « Axe de la résistance » qui s’est révélé un poison de dynamite qui a embrasé le Moyen-Orient. Hamas contre les habitants de Gaza et contre Israël, Hezbollah contre le Liban, houthis contre les bateaux en mer Rouge, milices en Syrie. Avec, en plus, la volonté d’obtenir l’arme nucléaire afin de se protéger, mais aussi de rayer Israël de la carte. Ce faisant, l’Iran a choisi un chemin politique diamétralement opposé aux pays arabes.
Les Arabes et les Perses
Les pays arabes ont voulu quitter les haillons pour les millions.
Aidés par les hydrocarbures, ils ont cherché à développer leurs pays pour en faire des pôles financiers et industriels. Les Émirats arabes unis, le Qatar, le Bahreïn, l’Arabie saoudite, Oman ont d’abord cherché le développement économique. Conscient que celui-ci passe par la paix, ils ont abandonné les velléités de guerre. Entre eux et envers Israël, qui n’a plus été considéré comme un ennemi. La cause palestinienne n’est pas leur cause, même si quelques drapeaux peuvent flotter ici et là sur les immeubles. Les mythes baasistes et nationalistes de Nasser, des Assad et de Saddam Hussein ne sont pas leurs mythes. Ils n’ont eu aucun scrupule à s’allier avec les États-Unis et à se rapprocher de l’Occident. Chacun de ses pays a des spécificités intérieures : plus ou moins d’alcool, de femmes voilées, de liberté religieuse, mais globalement, ils veulent d’abord la paix, condition première du développement économique.
Dubaï a beaucoup été moqué ces jours-ci, présenté comme une ville d’influenceurs fuyant le fisc français. C’est mal comprendre les piliers économiques de cette cité. Les influenceurs sont à Dubaï ce que les danseuses de french cancan sont à Paris : une anecdote amusante pour la scène internationale. Dubaï est d’abord un pôle industriel majeur, une place financière, un lieu carrefour entre Europe et Asie. C’est cela sa spécificité et les raisons de sa puissance.
La nécessité de la paix
Les pays arabes ont besoin d’usines de dessalement pour boire et pour vivre. Donc, ils ont une absolue nécessité de sécurité pour protéger ces usines. Ils ont besoin de lignes maritimes et de lignes aéroportuaires pour exporter leurs marchandises, pour en faire venir, pour jouer leur rôle de hub internationaux. Toutes choses que les bombes effraient et font fuir. Il n’y a qu’à regarder des sites comme Flight Radar et Marine Traffic pour voir les conséquences de la guerre sur les flux mondiaux.
La guerre en Iran les déstabilise profondément. Comme l’Iran déstabilise l’Égypte quand ses houthis tirent sur les bateaux passant en mer Rouge, déstabilisant ainsi le trafic maritime vers le canal de Suez. Comme l’Iran déstabilise le Liban en alimentant le Hezbollah, cancer militarisé du pays.
En choisissant la voie de la guerre, directe ou via ses proxys, l’Iran s’est rendu insupportable aux yeux des pays arabes. Ceux-ci ne veulent pas un changement de régime, dont ils craignent surtout une déstabilisation et un scénario à la syrienne ou à l’irakienne. En janvier, ils sont intervenus auprès des États-Unis pour qu’il n’y ait pas d’intervention militaire. Mais les choses ont changé et l’Iran, en tirant, même modestement, sur les aéroports de Dubaï et d’Abou Dhabi, sur Oman, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Turquie, est entré dans une logique de chaos qui déstabilise la région.
Cette divergence politique explique que l’Iran n’a ni soutien ni allié dans la région. La haine d’Israël n’a pas suffi à créer une coalition autour de Téhéran.
Les ruines et la cendre
Dans cette guerre débutée en octobre 2023, et dont nul ne peut savoir aujourd’hui quand elle va se finir ni comment, les ruines et les cendres l’emportent sur les reconstructions.
En dépit de bombardements intenses à Gaza, le Hamas vit encore, même très affaibli. En dépit de la décapitation du gouvernement et des autorités, le régime iranien est toujours présent. On ne change pas un régime par les bombes, seule une intervention au sol, très risquée et non envisagée pour l’instant, permettrait un changement de régime. Le Hezbollah est toujours présent au Liban et les houthis au Yémen.
C’est l’aspect dramatique de cette guerre. Le Moyen-Orient est recomposé, Assad est tombé, les mollahs sont ébranlés, les proxys iraniens sont affaiblis, mais aucune solution n’apparaît ni aucun espoir, sinon une guerre continue et des bombardements qui ne servent à rien qu’à créer des ruines et de la cendre.
Israël et États-Unis ont choisi la manière forte pour bâtir un nouveau Moyen-Orient sans faire de regime change ni mener de guerre longue. Mais pour l’instant, quelques jours après le déclenchement de l’opération, on voit mal quel pourrait être l’issue, sinon un arrêt des bombardements et un régime iranien qui se reconstruit. Au risque de rentrer, dans quelques mois, dans un nouveau cycle de combats et ainsi de ne jamais achever la guerre débutée en octobre 2023.
Auteur: Jean-Baptiste Noé
Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).