5 mars, 2026

Iran : la recomposition du Moyen-Orient

L’attaque menée en Iran est un moment de plus dans le conflit ouvert en octobre 2023. Le Moyen-Orient a d’ores et déjà été largement recomposé et le phénomène est loin d’être achevé.

 

En lançant leur attaque au matin du 7 octobre 2023, les soldats du Hamas ne se doutaient pas qu’ils ouvraient un moment de rupture au Moyen-Orient qui allait aboutir à une reconfiguration totale du paysage politique. La guerre actuelle en Iran est un moment de cette guerre. Ce n’est pas un épisode isolé ou un simple affrontement entre Israël, États-Unis et Iran ; c’est une bataille dans une guerre ouverte depuis deux ans et demi, sur une multitude de fronts.

 

L’Iran a voulu créer un « Axe de la résistance » qui s’est révélé un poison de dynamite qui a embrasé le Moyen-Orient. Hamas contre les habitants de Gaza et contre Israël, Hezbollah contre le Liban, houthis contre les bateaux en mer Rouge, milices en Syrie. Avec, en plus, la volonté d’obtenir l’arme nucléaire afin de se protéger, mais aussi de rayer Israël de la carte. Ce faisant, l’Iran a choisi un chemin politique diamétralement opposé aux pays arabes.

 

Les Arabes et les Perses

 

Les pays arabes ont voulu quitter les haillons pour les millions.

Aidés par les hydrocarbures, ils ont cherché à développer leurs pays pour en faire des pôles financiers et industriels. Les Émirats arabes unis, le Qatar, le Bahreïn, l’Arabie saoudite, Oman ont d’abord cherché le développement économique. Conscient que celui-ci passe par la paix, ils ont abandonné les velléités de guerre. Entre eux et envers Israël, qui n’a plus été considéré comme un ennemi. La cause palestinienne n’est pas leur cause, même si quelques drapeaux peuvent flotter ici et là sur les immeubles. Les mythes baasistes et nationalistes de Nasser, des Assad et de Saddam Hussein ne sont pas leurs mythes. Ils n’ont eu aucun scrupule à s’allier avec les États-Unis et à se rapprocher de l’Occident. Chacun de ses pays a des spécificités intérieures : plus ou moins d’alcool, de femmes voilées, de liberté religieuse, mais globalement, ils veulent d’abord la paix, condition première du développement économique.

 

Dubaï a beaucoup été moqué ces jours-ci, présenté comme une ville d’influenceurs fuyant le fisc français. C’est mal comprendre les piliers économiques de cette cité. Les influenceurs sont à Dubaï ce que les danseuses de french cancan sont à Paris : une anecdote amusante pour la scène internationale. Dubaï est d’abord un pôle industriel majeur, une place financière, un lieu carrefour entre Europe et Asie. C’est cela sa spécificité et les raisons de sa puissance.

 

La nécessité de la paix

 

Les pays arabes ont besoin d’usines de dessalement pour boire et pour vivre. Donc, ils ont une absolue nécessité de sécurité pour protéger ces usines. Ils ont besoin de lignes maritimes et de lignes aéroportuaires pour exporter leurs marchandises, pour en faire venir, pour jouer leur rôle de hub internationaux. Toutes choses que les bombes effraient et font fuir. Il n’y a qu’à regarder des sites comme Flight Radar et Marine Traffic pour voir les conséquences de la guerre sur les flux mondiaux.

 

La guerre en Iran les déstabilise profondément. Comme l’Iran déstabilise l’Égypte quand ses houthis tirent sur les bateaux passant en mer Rouge, déstabilisant ainsi le trafic maritime vers le canal de Suez. Comme l’Iran déstabilise le Liban en alimentant le Hezbollah, cancer militarisé du pays.

En choisissant la voie de la guerre, directe ou via ses proxys, l’Iran s’est rendu insupportable aux yeux des pays arabes. Ceux-ci ne veulent pas un changement de régime, dont ils craignent surtout une déstabilisation et un scénario à la syrienne ou à l’irakienne. En janvier, ils sont intervenus auprès des États-Unis pour qu’il n’y ait pas d’intervention militaire. Mais les choses ont changé et l’Iran, en tirant, même modestement, sur les aéroports de Dubaï et d’Abou Dhabi, sur Oman, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Turquie, est entré dans une logique de chaos qui déstabilise la région.

 

Cette divergence politique explique que l’Iran n’a ni soutien ni allié dans la région. La haine d’Israël n’a pas suffi à créer une coalition autour de Téhéran.

 

Les ruines et la cendre

 

Dans cette guerre débutée en octobre 2023, et dont nul ne peut savoir aujourd’hui quand elle va se finir ni comment, les ruines et les cendres l’emportent sur les reconstructions.

En dépit de bombardements intenses à Gaza, le Hamas vit encore, même très affaibli. En dépit de la décapitation du gouvernement et des autorités, le régime iranien est toujours présent. On ne change pas un régime par les bombes, seule une intervention au sol, très risquée et non envisagée pour l’instant, permettrait un changement de régime. Le Hezbollah est toujours présent au Liban et les houthis au Yémen.

 

C’est l’aspect dramatique de cette guerre. Le Moyen-Orient est recomposé, Assad est tombé, les mollahs sont ébranlés, les proxys iraniens sont affaiblis, mais aucune solution n’apparaît ni aucun espoir, sinon une guerre continue et des bombardements qui ne servent à rien qu’à créer des ruines et de la cendre.

Israël et États-Unis ont choisi la manière forte pour bâtir un nouveau Moyen-Orient sans faire de regime change ni mener de guerre longue. Mais pour l’instant, quelques jours après le déclenchement de l’opération, on voit mal quel pourrait être l’issue, sinon un arrêt des bombardements et un régime iranien qui se reconstruit. Au risque de rentrer, dans quelques mois, dans un nouveau cycle de combats et ainsi de ne jamais achever la guerre débutée en octobre 2023.

 

 

 

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

15 Commentaires

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  • Soumare djibril

    17 mars 2026

    Ce texte propose une lecture géopolitique du conflit, mais il passe à côté d’un élément fondamental : on revient toujours à la même histoire de fond, faite de non-dits, de lectures partielles et d’instrumentalisation des idées.

    Au-delà des stratégies et des alliances, il existe une continuité souvent ignorée entre les grandes traditions religieuses issues de la Torah, de l’Évangile et du Coran. Ces textes ont en commun des principes forts : la justice, la responsabilité, la dignité humaine. Pourtant, ils sont régulièrement interprétés de manière fragmentée, parfois au service d’intérêts politiques ou idéologiques.

    Le problème n’est donc pas l’existence de ces traditions, mais la manière dont elles sont comprises et utilisées. Lorsque des textes complexes sont lus sans profondeur, sans recul historique et sans exigence morale, ils peuvent devenir des outils de justification plutôt que des sources d’élévation.

    Cela se retrouve dans plusieurs situations contemporaines : des revendications territoriales, des conflits identitaires ou des politiques migratoires sont parfois justifiés par des récits historiques ou culturels partiels, qui ignorent d’autres dimensions essentielles comme le droit, la justice ou la coexistence.

    On retrouve alors un même schéma : des acteurs qui s’inscrivent dans des logiques de puissance ou de sécurité, d’autres qui prônent des approches plus pacifiques, mais dans tous les cas, une difficulté à appliquer de manière cohérente les principes universels que ces traditions sont censées porter.

    Ce qui alimente les tensions aujourd’hui, ce ne sont pas les religions en elles-mêmes, mais les contradictions entre les valeurs affichées et les pratiques réelles, ainsi que les lectures sélectives qui en sont faites.

    Enfin, réduire ces crises à une opposition entre peuples, cultures ou religions empêche de voir l’essentiel : les conflits actuels sont le produit de décisions humaines, de rapports de force et d’interprétations imparfaites. Tant que ces dimensions ne seront pas reconnues, les mêmes erreurs continueront de se répéter.

    Ce n’est donc pas une fatalité culturelle ou religieuse. C’est une crise de responsabilité, de cohérence et de compréhension.

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  • Pascal

    12 mars 2026

    Comme souvent de la part de l’auteur, l’article est moins une analyse qu’une réinterprétation des faits avec un biais pro-occidental.
    La guerre d’Iran aurait été causée par l’attaque du Hamas d’octobre 2023? C’est oublier que Netanyahou crie au loup nucléaire iranien devant le Congrès US dans ce but depuis 40 ans..
    En choisissant la voie de la guerre, l’Iran s’est rendu insupportable aux yeux des pays arabes? Pourquoi dans ce cas, aucun n’est en guerre active contre l’Iran à l’heure actuelle au grand dam de Lindsey Graham? Au contraire, il semble même que les condamnations d’Israel/des US de leur part se multiplient..

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  • Jacques B.

    8 mars 2026

    J’ajoute que les soi-disants « résistants » dont certains se font ici les défenseurs ne cachent pas, depuis des décennies, leur volonté de « finir le travail d’Hitler », i.e. procéder à une nouvelle shoah, dans leur délire islamiste et antijuif… eux qui ont conquis par la violence des millions de km2 au cours de l’Histoire… il faut oser défendre de telles organisations, oui vraiment « il faut oser », quelle honte.
    Allez Israël, allez les US, rabattez une bonne fois le caquet de ces criminels.

    Répondre
  • Jacques B.

    8 mars 2026

    J’ajoute que les soi-disants « résistants » dont certains se font ici les défenseurs ne cachent pas, depuis des décennies, leur volonté de « finir le travail d’Hitler », i.e. procéder à une nouvelle shoah, dans leur délire islamiste et antijuif… eux qui ont conquis par la violence des millions de km2 au cours de l’Histoire… il faut oser défendre de telles organisations, oui vraiment « il faut oser », quelle honte.
    Allez Israël, allez les US, rabattez une bonne fois le caquet de ces criminels.

    Répondre
  • Jacques B.

    8 mars 2026

    1- pourquoi est-ce toujours aussi difficile de publier un commentaire sur l’IDL ?

    2- étonnant le nombre de commentateurs pro-Iran des mollahs, pro-Hamas (qui est pire que les nazis y compris sur sa propre population) et anti-américains – anti-Occident plus généralement – sur l’IDL… soit ce sont des crypto-islamistes, islamo-gauchistes (Mélenchon est ravi), sympathisants du néo-nazi Soral, ou alors… des idiots utiles des pires régimes de la planète, à qui je poserai juste une question : où vivez-vous ? Dans un des « paradis » sus-nommés, ou confortablement dans un pays de cet Occident honni ?

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    • Pieta

      10 mars 2026

      Je trouve la suite des commentaires très révélatrice sur un point : la difficulté de discuter « en vrai ».
      En effet, on voit se dessiner 2 positions : ceux qui pensent que les USA et Israel ont globalement raison d’agir comme ils le font, et ceux qui pensent que c’est leurs actions au fil du temps qui causent les problèmes (je suis de ceux-là). Mais mon point n’est pas là.
      Mon point est que, malgré le fait que le profil moyen des lecteurs de ce site, et donc de ce post, est probablement assez homogène dans le spectre de tous les profils de lecteurs possible (pro-libéralisme, ouverts sur le monde) on a parfois l’impression que la tension est immense et l’invective toute proche.
      Ne peut-on exposer nos différences sans en faire des différends brûlants ? Ne peut-on disputer sans se fâcher ? Il semblerait, hélas, que non.
      Je viens peut-être de découvrir l’eau tiède, qui a toujours existé, mais … ce soir, ca me frappe

  • Ravoux

    7 mars 2026

    Il me semble que vous oubliez que ce sont bien les américains qui ont manigancé la penurie sous le regime du Sha ensuite, il me semble que les mollah ont été préférés aux communistes en 1979 par les occidentaux et en particulier les américains. Il me semble que vous oubliez que ce sont les iraniens qui ont permis aussi américains d’attaquer l’Irak, il me semble enfin que ce sont les américains qui ont mis des sanctions sur le pétrole. Les mollah savent parfaitement que l’arme nucléaire est inutilisable sur Israël car ils seraient contaminés directement. Il faut aussi savoir que durant les négociations, les iraniens avaient prévenu l’onu que s’ils étaient agressés, ils riposteraient sur toutes les bases américaines du golfe sans vouloir attaquer les populations du golfe. Je ne suis en aucun cas un partisan d’un régime théocratique ayant connu l’Iran occidentalisé en 1977, mais je m’étonne que nous acceptions qu’un état occidental s’arroge le droit d’intervenir soit pour tuer, soit pour enlever un dirigeant qui ne lui convient pas soit pour décréter que tel pays a le droit de faire telle ou telle chose ou na pas le droit de faire telle ou telle chose. Sommes nous donc devenus de tels vassaux que nous n’avons plus le courage d’exprimer notre désapprobation? Si tel est bien le cas je crains que nous ne soyons qu’au début de la fin de notre liberté et de notre civilisation. Dans cette histoire, nous allons tous trinquer sévèrement, mais les juifs et les américains vont y laisser beaucoup de plumes car ils sont en train de détruire la confiance que le moyen Orient avait en eux, ils sont en train de démontrer que leurs gigantesques forces sont dépassées par des armes plus modernes, ils sont dépassés par les chinois, ils sont dépassés par la fabrication des armes qui ne suivent pas, par le coût exorbitant de leurs armes de défenses, bref, l’empire se fissure dans l’esprit des gens et même dans la finance où on voit que leur déficit est gigantesque, que même blackroc risque de s’effondrer. Tout ceci conduit a réellement douter de l’Amérique et le pire de mon point de vue cest qu’il apparaît clairement que Netniaou se comporte comme le président réel des usa. Cela fait tâche ! Je ne suis pas devin, mais je suis convaincu que nous allons assister a un basculement de l’idée que l’Amérique est intouchable : le bateau prend l’eau dans l’esprit de beaucoup de peuples dans le monde y compris dans le monde occidental.

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  • Bertrand

    7 mars 2026

    Ne serais-ce pas aussi un moyen détourné d’aider l’Ukraine en diminuant la production de drones iraniens vendu aux russes? Je lance la question comme ça…

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  • Robert

    7 mars 2026

    Pieta, tout est dans vos trois premieres lignes….
    On sait de quel cote penche le tandem Gaves-Noe…

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  • Jean-Marie GLANTZLEN

    6 mars 2026

    Il n’y avait pas que le Hamas le 7 octobre, mais encore trois autres groupements au moins de résistants voulant faire des otages pour obtenir en échange la libération de prisonniers palestiniens très majoritairement innocents et très maltraités sinon violés et/ou tués par des hyper-racistes criminels

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  • pieta

    6 mars 2026

    On a l’impression que l’Iran est à l’origine de tous les maux dans ce papier. C’est assez étonnant.
    Il ne fut pas oublier la nabka en Palestine, l’assassinat de Mossadegh en 1953 et la dictature impitoyable du shah avec la SAVAK formée par le MOSSAD tant que l’Iran était LE proxy US de la région, jusqu’en 1978 où le peuple a voulu s’en débarasser pour se faire dominer par les religieux, jusqu’à aujourd’hui.
    Et puis qui a lancé les hostilités le 28.02 ?
    et dire que les houthis sont les fantoches de l’Iran … honnêtement … les houthis ont quand même quelques centaines de milliers de raison de se rebeller contre l’occident, non (on parle d’une guerre de 500 000 mors ces 20 dernières années).
    Je partage l’inquiétude, que l’on sent palpable (mais où cela va-t-il finir ? … très mal, probablement) mais je crains que l’indépendance intellectuelle ne soit pas totale.

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    • Rabados

      7 mars 2026

      Absolument vrai. L’histoire n’a pas commencé le 7 oct 2023.

  • SAFFROY

    6 mars 2026

    Israël s’est engagé dans une « logique  » d’autodestruction, traînant par la main les Etats-Unis dans une aventure sans lendemains démontrant à quel point ce pays est sous la coupe d’Israël !
     » régime change  » :merci de traduire …

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  • Edward

    6 mars 2026

    Merci pour votre analyse sage et pertinente comme toujours.
    L’aviation ne va résoudre ni le surarmement des « gardiens de la révolution » ni la frange « pro Mollah » de la population, ni le démantèlement (ou éclatemen) des installations nucléaires. Il faudra donc ou bien recommancer dans 5 ans, ou bien prendre le risque d’une guerre civile.
    Ce sera long et meurtier.L’ONU a du travail , ce n’est pas le moment de le torpiller.
    Aux USA je lis que le parti MAGA se déchire en deux sur le fond de « guerre pour Israel. C’est normal. Espérons que quelques sages exigeront d’Israel une retenue de la colonistation et un certain apaisement avec l’autorité palestine..

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