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Jean-Baptiste Noé

Interdit de penser : le temps des procureurs

Interdit de penser : le temps des procureurs

 

Attaquer, vociférer, agonir d’injures un adversaire est une arme redoutable pour créer autour de lui une vitrification intellectuelle et empêcher toute réflexion et toute analyse. C’est l’arme même de la guerre de propagande qui cherche à rendre impossible toute réflexion pour imposer ses propres idées. C’est l’arme Vychinski, en référence à Andreï Vychinski, homme de main de Staline dans sa politique d’épuration des bolchéviques. Il est né à Odessa en 1883. Il adhère d’abord au parti menchévique, opposants des bolchéviques, et se montre très vindicatif à l’égard de Lénine et du coup d’État bolchévique de 1917. Puis, constatant que ces derniers ont gagné, il rallie les bolchéviques en 1920 et se met au service de Staline, dont il égale la cruauté et le cynisme. Comme tout ancien opposant rallié à un nouveau régime, il doit faire preuve d’excès de zèle pour faire oublier ses origines. Il se charge donc des purges, qu’il effectue tout au long de sa carrière, en Russie, en Lettonie et en Roumanie. C’est lui qui organise les grands procès de Moscou entre 1936 et 1938, dont la finalité est l’élimination des bolchéviques opposés à Staline parce qu’ils étaient proches de Lénine ou de Trotsky. Il excelle dans ce rôle de procureur général, accusant des innocents de crimes qu’ils n’ont pas commis, avec une torture psychologique telle que les innocents s’accusent de ces crimes. À beaucoup, il promet la clémence s’ils reconnaissent les chefs d’accusation. Ceci fait, ils sont bien évidemment condamnés à mort et immédiatement exécutés. Sous Brejnev la méthode fut un peu différente. Les opposants n’étaient plus accusés d’être des ennemis du peuple ou des ennemis de classe, mais des malades mentaux, des déséquilibrés, devant être internés ou rééduqués.

 

La personne est ainsi coupable par ce qu’elle est, non par ce qu’elle a fait. C’est son être même qui est condamné, sans jugement, sans analyse contradictoire, et elle est jetée en pâture à la vindicte populaire, via la presse qui relaie les actes d’accusation et de condamnation. Inutile de chercher à se défendre puisque l’accusé est présumé coupable et que tout ce qui est dit est retenu contre lui. On aboutit ainsi à une condamnation sociale, politique et médiatique. C’est une pratique bien commode pour éliminer un adversaire, car la condamnation jette l’opprobre sur sa famille, ses amis, son courant de pensée. Même si Vychinski en est le réalisateur le plus connu, ne laissons pas aux Soviétiques le plaisir de cette invention. C’est la Révolution française qui a mis cela en place, avec Fouquier-Tinville dans le rôle-titre du procureur général durant la Terreur. La récente actualité a montré quelques cas de ce syndrome Vychinski où il fut interdit de penser.

 

Brésil : la stupeur l’emporte

 

La présidentielle brésilienne en est un excellent cas d’école. Jair Bolsonaro est systématiquement présenté comme un candidat populiste d’extrême-droite et raciste. Cette dénomination n’étant probablement pas assez infamante, on lui accole aussi l’adjectif d’ultralibéral, parce qu’il a choisi comme conseiller un économiste passé par l’école de Chicago. Populiste est le nouveau mot infamant à la mode, depuis le Brexit et l’élection de Donald Trump. L’accoler à extrême-droite en Amérique latine fait sourire, car ce populisme est justement le propre de la gauche socialiste de ces pays, en Argentine, au Brésil, au Venezuela. Quoi de plus populiste que de promettre plus de redistributions sociales et d’aides de l’État ? Le parcours de Bolsonaro le confirme : en tant que député il a davantage voté avec la gauche qu’avec la droite. Il s’est montré opposé aux privatisations et aux baisses d’impôts. Populiste est l’autre nom de la démagogie. Il en va de même pour l’adjectif raciste. Admettons qu’il le soit, comment pourrait-il faire 46% des voix dès le premier tour ? Un « spécialiste » du Brésil expliquait sur une chaîne d’information continue que son électorat c’était les hommes blancs, aisés et diplômés. C’est probable. Mais le Brésil étant l’un des pays les plus métissés au monde, on n’atteint pas un tel score avec un discours « raciste ». Ce candidat a réussi à aller bien au-delà de sa base électorale.

 

La victoire de Jair Bolsonaro est d’abord la défaite de Lula et de la gauche brésilienne qui en treize années de gouvernement a plongé le Brésil dans le chaos. Le pays est ruiné, surendetté, fracturé. La violence se monte à des niveaux jamais atteints. En 2017, 63 000 morts violentes ont été recensées, pour un pays de 200 millions d’habitants. Avec le Mexique et les Philippines, c’est le pays le plus violent du monde. Et ce sont d’abord les pauvres qui en souffrent le plus, avec la drogue et la prostitution qui gangrènent les bidonvilles. Comme aime à le dire un ami criminologue : « Le Brésil est le paradis de la criminologie ». C’est cet électorat qui avait voté pour Lula et le Parti des travailleurs (PT) qui s’en est détourné.

 

Lors de son élection, Lula était un dieu vivant. La presse était unanime pour le célébrer et le présenter en rénovateur du Brésil. Son gouvernement a ruiné le pays. Son parti est gangrené par la corruption. Lui-même est en prison, comme Dilma Roussef son successeur. L’actuel président, Michel Temer, pourrait aussi y être, mais les parlementaires ont estimé que trois présidents en prison risqueraient de nuire à la crédibilité politique du pays. Lorsque Jair Bolsonaro a été poignardé par un opposant politique et qu’il a failli en mourir, il y a eu une sorte de lâche contentement. Le coupable a été qualifié de déséquilibré. Si c’était Lula qui avait été poignardé, le traitement médiatique aurait été bien différent.

 

Jair Bolsonaro a probablement été élu dès le premier tour, mais le système de vote électronique dans une grande partie du pays permet de fabriquer de la fraude massive. Dès l’annonce des résultats, il a d’ailleurs dénoncé cette fraude. Il devrait gagner les élections. Pas sûr néanmoins qu’il arrive à sortir le Brésil de son chaos. On peut gagner avec des idées simples, mais le gouvernement est toujours plus complexe.

 

Juge Kavanaugh : pilonnage en règle.

 

Jamais la nomination d’un juge à la Cour suprême n’aura suscité autant d’articles dans la presse française. Preuve peut-être que nous ne sommes que la colonie des États-Unis. Là aussi l’effet Vychinski a joué à plein. Cette femme qui se rappelle qu’elle a été violée trente-six ans auparavant quand elle avait 15 ans et lui 17 a permis de tenter de faire échouer la nomination. La calomnie laisse toujours des traces.

 

Cela rappelle la triste affaire de calomnie subie par Dominique Baudis, accusé par des prostitués et le tueur en série Patrice Alègre de diriger un réseau de proxénétisme à Toulouse et d’avoir couvert des viols et des meurtres. Karl Zéro avait lu une lettre d’Alègre dans son émission qui, sans nommer directement Dominique Baudis, l’accusait de façon voilée. Mediapart et Le Monde s’étaient fait les porte-voix de cette calomnie. Si Baudis en était sortie blanchie, il avait été très éprouvé par cette affaire, qui a probablement été la cause de son cancer puis de sa mort.

 

La guerre de l’information

 

La calomnie comme arme politique n’est pas nouvelle. Qu’elle soit aujourd’hui propagée par ceux qui disent lutter contre les fake newsest inquiétant. Elle est une arme à la fois politique et médiatique pour tuer un homme et orienter le contrôle d’un pays. Elle se fait souvent dans le respect de la légalité, car elle prend les rênes du droit pour les mettre à son service. Fouquier-Tinville fut condamné à mort et guillotiné en 1795. Il a à son actif plus de 2 000 condamnations à mort. Lors de sa défense, il eut cette phrase célèbre : « Je n’ai agi qu’en vertu des lois portées par une Convention investie de tous les pouvoirs. Par l’absence de ses membres, je me trouve le chef d’une conspiration que je n’ai jamais connue. Me voilà en butte à la calomnie, à un peuple toujours avide de trouver des coupables. » D’une certaine façon, il avait raison. Mais c’est lui qui tua des milliers de personnes pour assouvir la calomnie. Dans les dernières lignes de ses carnets, il eut ces mots : « Je n’ai rien à me reprocher : je me suis toujours conformé aux lois » et il est vrai qu’il n’avait fait que respecter la loi. Mais cette dictature de la loi couplée à la caisse de résonance des médias représente un danger grave pour la démocratie et les libertés fondamentales.