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Jean-Baptiste Noé

Démographie : le poids des hommes

La démographie est assez peu étudiée et peu analysée, ce qui est dommageable tant elle conditionne le futur des pays. Son aspect systématique rend son étude assez sure et permet de prolonger les courbes pour disposer de prévisions relativement fiables, surtout comparées à d’autres analyses. Le nombre est une condition nécessaire, mais non suffisante. La formation de la population, sa capacité à travailler et à investir, son dynamisme intellectuel et moral sont tout aussi importants. De même que la capacité du pays à absorber la population et à lui fournir un avenir. Rien ne sert d’avoir une population jeune si on ne peut lui proposer autre chose que des perspectives de chômage ou de pays instable. Une population doit être nourrie et abreuvée, soignée et éduquée. En la matière, le nombre peut être un obstacle, surtout quand la population croît rapidement. Dans les pays multi-ethniques, la répartition par ethnie est plus importante que le nombre global à l’échelle du pays. Si l’ethnie majoritaire se retrouve égalée, voire dépassée par une ethnie rivale, cela peut rapidement déboucher sur un drame, comme ce fut le cas au Rwanda entre les Tutsis et les Hutus, ou en Yougoslavie entre les Serbes et les Bosniaques. Le nombre n’est donc pas nécessairement un atout. Il n’est de richesse que d’hommes disait Jean Bodin. Certes, mais encore faut-il que ces hommes soient utiles, bien formés et décidés à se mettre au service de leur pays. Sinon, le nombre peut devenir un désavantage.

 

Les dix pays les plus peuplés

 

Les dix pays les plus peuplés du monde sont les suivants :

 

Chine : 1.5 milliard d’habitants.

Inde : 1.3 milliard.

États-Unis : 329 millions.

Indonésie : 270 millions.

Pakistan : 207 millions. 100 millions en 2000, 300 millions vers 2050.

Brésil : 205 millions.

Nigéria : 200 millions. 123 millions en 2000, 400 millions estimés en 2050.

Bangladesh : 168 millions.

Russie : 146 millions. Le seul pays du top 10 qui voit sa population décroître.

Mexique : 126 millions.

 

Le poids de l’Asie est majeur : 5 pays dans le top 10, pour 3.4 milliards d’habitants. Vu les évolutions démographiques, l’Inde devrait passer devant la Chine vers 2050 et le Nigéria dépasser les États-Unis et égaler la population de l’Union européenne. Dans ce top 10, 4 pays sont majoritairement musulmans, et parmi eux aucun pays du Maghreb et du Machrek, même si l’Égypte a dépassé les 100 millions d’habitants. Ce qui signifie que les pays qui donnent les ordres dans le monde musulman, qui influent sur la compréhension de l’islam et ses orientations sont des pays moins peuplés que ces « 4 gros ». Les évolutions démographiques vont donc rebattre les cartes du monde musulman. Jusqu’à quand le Pakistan et le Nigéria vont-ils accepter de suivre la voie musulmane indiquée par les pays arabes ? L’Arabie saoudite a certes le pétrole, comme le Qatar et les autres pays du Golfe persique, mais elle n’a plus l’avantage du nombre. Le Pakistan, compte tenu de son poids démographique, de son orientation politique et de sa situation géographique, est le pays le plus à surveiller de ce top 10. C’est lui qui accueille les djihadistes réfugiés d’Afghanistan, lui qui forme les élites islamistes dans ses madrasas, lui qui peut aussi provoquer une guerre pour le contrôle du Cachemire. On ne parle pas assez du Pakistan alors que, compte tenu de sa dynamique démographique, il est un pays de l’avenir. Un avenir pas forcément rose, mais un avenir quand même, surtout si la seule population de ce pays venait à dépasser l’ensemble de la population de l’Union européenne (447 millions en 2020).

 

La trace de l’Empire des Indes

 

Ce que montre ce tableau c’est le poids essentiel de l’ancien empire des Indes : Pakistan, Inde, Bangladesh. Ne manque que la Birmanie, qui a tout de même 54 millions d’habitants. Le cœur démographique du monde réside dans l’ancienne colonie britannique. Si le Royaume-Uni post-Brexit se débrouille bien, il pourrait donc faire de cet ensemble un levier de sa puissance en renouvelant et adaptant les liens culturels et politiques acquis lors de la présence coloniale. Ce qui fera aussi regretter aux Français la perte des Indes et des comptoirs lors de la guerre de Sept Ans. L’Afrique en revanche pèse peu de façon individuelle, hormis le Nigéria, mais beaucoup de façon collective. De 100 millions d’habitants en 1900, la population africaine est passée à 275 millions dans les années 1950, 640 millions en 1990 et 1.3 milliard en 2020, soit 17% de la population mondiale et autant que l’Inde. L’ONU estime que la population du continent atteindra les 2.5 milliards en 2050 et les 4.4 milliards en 2100, soit dans 80 ans, ce qui est très peu à l’échelle des pays. Ce sont autant de personnes à qui il faut fournir de l’eau potable, de la nourriture, des logements, du travail et des soins. Toutes choses qui apparaissent bien difficiles quand on voit déjà les difficultés actuelles du continent.

 

Évolutions démographiques

 

En démographie, les stocks sont importants, mais les flux sont essentiels. Le croquis ci-dessous, issu de The Economist, indique les évolutions de population par pays en 1950, 2015 et 2050.

 

 

Si le haut du classement ne bouge pas (Chine et Inde), la prédominance de l’Asie et de l’Afrique apparait de plus en plus importante, avec l’émergence prévue du Congo, de l’Éthiopie et de l’Égypte. L’effacement de l’Europe n’est pas tant dû à un recul de celle-ci qu’à une très forte croissance des autres pays, et notamment de l’explosion démographique en Afrique.

 

 

 

Le graphique ci-dessus montre que l’évolution démographique des 5 grands, Inde, Russie, États-Unis et Chine a été assez contenue et fut beaucoup moins forte que l’évolution démographique du monde.

 

Quel avenir démographique ?

 

Pour la Chine, la question de son avenir est celle du vieillissement de sa population et du déséquilibre entre les garçons en surnombre et les filles sous-représentées, pour cause de politique d’enfant unique. Pour l’Afrique, l’enjeu est maximal. L’accroissement démographique ne provient pas de facteurs internes (une amélioration des conditions de vie, des structures sanitaires et alimentaires, comme ce fut le cas en Europe), mais de facteurs externes : les aides médicales et financières apportées par l’Europe. Alors qu’en Europe, au XIXe et XXe siècle, l’accroissement démographique avait suivi l’accroissement économique, le premier étant absorbé par le second, ici les deux sont décorrélés, l’accroissement démographique risquant même de détruire le faible accroissement économique. Où sont les structures d’adduction d’eau pour abreuver cette population nouvelle, les hôpitaux et les médecins pour la soigner, les progrès agricoles pour la nourrir ? Ici, sauf évolutions structurelles conséquentes, la richesse humaine ne semble pas être en mesure de favoriser la richesse matérielle.

 

Ces évolutions démographiques vont nécessairement avoir des répercussions dans l’ordre des nations. Les pays occidentaux appelant à la mise en place de la démocratie en Afrique, ces derniers seraient bien avisés de leur demander en retour la mise en place de la démocratie dans les instances de l’ONU, et donc de revoir la composition du conseil de sécurité. Pourquoi donner un tel pouvoir à la France et au Royaume-Uni, qui comptent moins de 70 millions d’habitants, et pas au Nigéria et au Congo qui seront à plus de 200 millions ? Sauf à considérer que ce n’est pas le nombre qui compte, mais l’argent et le pouvoir militaire. Auquel cas, cela peut aussi être valable dans les pays concernés, ce qui aboutirait à la fin des élections et au retour au pouvoir des ethnies certes démographiquement minoritaires, mais politiquement fortes. À défaut d’être un levier de pouvoir politique, la démographie peut être un moyen de pression sur les pays occidentaux.