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Jean-Baptiste Noé

Défendre les entreprises françaises

Quid de la souveraineté économique ?

 

Cela revient comme un marronnier : telle ou telle entreprise « stratégique » française est achetée par une compagnie étrangère. L’occasion de se lamenter sur la perte de souveraineté et la dilution des actifs stratégiques. Ces achats font partie de la guerre économique et de la volonté d’expansion des sociétés internationales. Cela peut poser des problèmes d’ordre stratégique, mais révèle aussi les faiblesses structurelles de l’économie française. Et de cela, ni la mondialisation ni les États étrangers ne sont responsables.

 

Qu’est-ce qu’une « société stratégique » ?

 

La difficulté est d’abord de définir ce qu’est une société stratégique. On se souvient du rapport Théry, remis en 1994 au Premier ministre, qui disait qu’internet n’avait pas d’avenir commercial, contrairement au minitel. Six ans plus tard, la valeur stratégique avait complètement changé de camp. On peut en dire de même du charbon, hautement stratégique dans les années 1950, beaucoup moins dans les années 1960, dépassé par le pétrole puis le nucléaire. La notion de « secteur stratégique » est donc fluctuante et variable, selon les époques et les innovations scientifiques. Rien ne serait donc pire que de figer les actifs stratégiques, en les plaçant sous cloche pour les protéger.

 

La deuxième difficulté revient à définir ce qu’est une entreprise française. Faut-il prendre en compte le lieu du siège social, le pays où le chiffre d’affaires est majoritairement réalisé, la nationalité du dirigeant et des salariés ? À ce titre, Air France est-elle une entreprise française ? On peut penser aussi à celles qui réalisent plus de la moitié de leur chiffre d’affaires à l’étranger. Une grande partie des composants essentiels provient de l’extérieur de la France. Il en va ainsi des entreprises textiles, dont le coton, la soie, le cuir sont très rarement français. Les hévéas nécessaires aux pneus Michelin proviennent pour l’essentiel du Brésil et nos grands chocolatiers se fournissent en Amérique latine pour leurs fèves. Rattacher une entreprise à une nationalité n’est donc pas aussi aisée qu’il apparaît. Les Toyota fabriquées dans le Nord sont-elles moins françaises que les Renault fabriquées au Maroc ?

 

Comment protéger les actifs ?

 

Autre problème : vaut-il mieux un produit français ou un produit de bonne qualité ? On peut toujours répondre que l’on veut un produit français et de bonnes qualités. À cet égard, nombreux sont ceux à avoir tenté d’utiliser Qwant, et à être revenu à Google, beaucoup plus efficace. On n’est pas numéro 1 mondial pour rien.

 

Pour protéger les entreprises, certains estiment utile d’actionner le levier de l’État stratège et de créer une banque publique qui pourrait investir dans ces entreprises. L’histoire économique démontre que cela est rarement satisfaisant. Comment faire confiance à des fonctionnaires qui n’ont que très peu de notions d’économie, et encore moins de notions d’entrepreneuriat, pour gérer correctement ce type d’entreprise. Le risque est de favoriser le capitalisme de connivence et la corruption et de faire aller les investissements vers des entreprises davantage liées au pouvoir qu’à la stratégie.

 

L’État stratège, c’est celui qui a maintenu Bull en comas artificiel, qui a coulé le Crédit lyonnais, pourtant prospère, qui a misé sur le minitel, sans voir le potentiel d’internet et qui est aujourd’hui en train de détruire le secteur nucléaire, pensant le remplacer par des éoliennes. Difficile de lui trouver des succès.

 

Favoriser le développement dynamique des entreprises

 

Il n’y a pas une seule solution au développement stratégique des entreprises, mais plusieurs leviers, qui peuvent être actionnés pour les favoriser.

 

Premier levier : permettre la création de fonds de pension français, alimentés par des retraites par capitalisation. Ces fonds pourraient ainsi investir dans des jeunes pousses ou des secteurs éminemment stratégiques, ce qui fait défaut à une grande partie de l’économie française, contrainte de se tourner vers des fonds étrangers. On ne peut pas à la fois refuser la capitalisation et ensuite se lamenter sur le rachat des actifs français par des fonds chinois ou américains.

 

Deuxième levier : favoriser l’actionnariat salarial afin de conserver une partie des actions au sein des sociétés. La participation a été l’une des grandes idées du Général de Gaulle, beaucoup moins étatiste qu’on ne le croit, qu’il a contribué à mettre en place au cours de ses mandats. Cela a en outre la vertu d’intégrer les salariés à la vie de leur entreprise et de leur permettre de se constituer un capital en vue de leur retraite.

 

Troisième levier : la diminution des charges pesant sur les entreprises, afin qu’elles disposent de davantage de souplesse financière et qu’elles puissent rivaliser avec les entreprises étrangères. L’impôt est aujourd’hui un levier puissant de la géopolitique. On ne peut pas être le pays où les taux de confiscation sont les plus élevés sans que cela ait des répercussions fortes sur le dynamisme économique. L’impôt est une arme de la puissance qui doit être actionnée vers le bas.

 

Quatrième levier : la diminution des charges et impôts pesant sur les personnes, afin que les hauts potentiels puissent rester en France. Un cadre qui a le choix entre un emploi chez Danone à Paris, ou chez Nestlé, près de Lausanne, sera grandement tenté de se rendre en Suisse. Les débats sur les entreprises stratégiques tournent trop autour des aspects techniques. C’est oublier que le premier actif stratégique est la compétence humaine. C’est elle qui est capable d’innover, d’inventer et de développer un produit. L’éducation d’une part, la fidélisation d’autre part sont essentielles au maintien d’une économie performante. L’état de délabrement de l’éducation nationale et de l’université est à ce titre beaucoup plus inquiétant que la vente de telle ou telle entreprise à des compagnies étrangères.

 

Cinquième levier : le développement d’une éducation de qualité. La liberté scolaire est à ce titre indispensable pour former correctement les générations futures. Il faut aussi donner plus de libertés aux universités, pour qu’elles puissent sélectionner leurs étudiants et conclure des partenariats et des programmes de recherche avec les entreprises. Nous sommes très loin de cela.

 

L’esprit de conquête de marchés

 

C’est enfin un esprit qu’il faut développer, celui de la conquête des marchés. Certes, des entreprises françaises sont rachetées par des étrangers, mais l’inverse est vrai également. Une rapide recherche sur Google nous en apprend beaucoup sur les marchés conquis ces dernières semaines. Thalès a signé un contrat de 330 millions de livres pour la fabrication de périscopes de sous-marins nucléaires au Royaume-Uni ; Suez a décroché deux contrats de 17 millions d’euros dans l’automobile au Maroc ; Engie a acheté l’activité brésilienne Novo Estado (construction de lignes de communication) ; Airbus Helicopters va fabriquer 15 hélicoptères pour l’armée américaine, pour un montant de 122 millions de dollars ; Veolia a remporté un appel d’offres d’hôpitaux en Angleterre.

 

Ces quelques exemples, que l’on pourrait multiplier, démontrent la valeur scientifique et technique de bon nombre d’entreprises françaises. Ne pas leur mettre de bâtons dans les roues, les laisser libres de se développer, d’innover, de travailler est la meilleure façon de les défendre.