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Jean-Baptiste Noé

Chaosland : là où le monde bouge

La géopolitique aime bien définir des espaces et délimiter des zones afin de mieux comprendre comment fonctionne le monde : c’est une façon de rendre intelligible ce qui parfois ne l’est pas. Ainsi en va-t-il de la définition d’un vaste espace que l’on nomme « chaosland », en opposition à un autre espace, ordonné, sûr et fiable : « ordolandia ».

 

Chaosland est à cheval sur plusieurs continents, il occupe des terres et des mers et suit de façon assez constante la ligne de l’Équateur. Il comprend l’Amérique centrale, du Mexique au Venezuela, traverse l’Atlantique pour arriver en Afrique, où il englobe la bande sahélienne, l’Afrique australe et celle des Grands Lacs puis le Moyen-Orient, l’Asie centrale, la partie nord de l’océan indien et les îles d’Indonésie, des Philippines et de Malaisie. Un vaste espace donc, qui n’a d’unité et de lien que le chaos qui y règne, la dissolution des États, l’effondrement qui peut surgir et entrainer avec lui le reste de la zone. Cet espace apparemment sans lien et sans unité est aussi celui de la drogue et de l’islamisme, chose assez logique tant ces deux mouvements à la fois se nourrissent du chaos et le provoque.

 

Amérique centrale : une construction en attente

 

Après la fin des guerres civiles et des oppositions entre militaires communistes et militaires non communistes, on pouvait espérer que l’Amérique centrale se reconstruise et se redresse. Cela se fait encore attendre. Le Mexique est plongé dans une guerre de la drogue qui fait plusieurs milliers de morts chaque année, le Venezuela est dans un régime communiste dont on ne voit pas la fin et de nombreux pays d’Amérique centrale ne parviennent pas à sortir de la corruption et de la violence politique. L’État a des apparences, souvent limitées aux quartiers d’affaires des capitales, le pays a des espoirs, mais le chaos plus que l’ordre semble être la mesure. La drogue n’arrange pas les choses, elle qui irrigue l’économie, qui pervertit les finances, qui corrompt les représentants de l’autorité légale, juges, policiers, hommes politiques. Cette drogue qui part ensuite vers les États-Unis et l’Europe, mais aussi de plus en plus vers l’Afrique, devenue le nouvel eldorado des voies de passages et des lieux de consommation. L’Atlantique central est ainsi devenu une autoroute de la drogue, soit par avion soit par bateau, prolongeant le bras du chaosland vers l’Afrique de l’ouest.

 

Afrique : le pire n’est jamais certain

 

Le continent africain demeure celui qui concentre le plus d’instabilité, de coups d’État et de guerres d’attrition, d’où le fait qu’une large partie de son territoire soit intégrée au chaosland. Le pire n’est néanmoins jamais certain, comme le démontre l’exemple récent de la Côte d’Ivoire. Avec la nouvelle candidature d’Alassane Ouattara et le refus de ses opposants de participer à l’élection présidentielle, on pouvait craindre un nouvel embrasement du pays et un basculement dans la guerre de clans. Ce basculement a été pour l’instant évité. En dépit de révoltes dans plusieurs villes, d’assassinats et de territoires en opposition, la situation semble s’être stabilisée et Ouattara tenir, pour l’instant, le contrôle de son pays. La forte tension des dernières semaines est retombée, si bien que l’on peut espérer que le basculement craint n’ait pas lieu. Pour combien de temps ? Âgé de 78 ans, il ne pourra probablement pas briguer un quatrième mandat, ce qui fait craindre une chute du pays au terme de celui-ci, voire avant si son état de santé se dégradait ou si ses opposants, finalement, n’acceptaient pas la situation actuelle. Un basculement de la Côte d’Ivoire ouvrirait la porte du chaosland au golfe de Guinée et donc à la jonction entre les deux rives terrestres de l’Atlantique : celle de l’Afrique et celle de l’Amérique centrale. C’est par là que pourra ensuite arriver en masse la drogue produite en Colombie et le risque est donc grand de voir une alliance entre les réseaux criminels colombiens et les djihadistes du Sahel, dans une hybridation de la violence qui, depuis une vingtaine d’années, voit s’allier les groupes politiques et les groupes criminels. Rien ne serait pire qu’une jonction des pièces du chaosland, ce qui donnerait une unité politique et d’intérêt à un espace qui n’a pour l’instant en commun que la concentration des conflits, du terrorisme et de la dissolution de l’État.

 

Asie du Sud-est, l’autre chaos

 

De l’autre côté de l’Afrique, à l’est d’Eden, se dégage le pendant inversé du chaosland : l’océan indien, les routes des trafics qui arrivent à l’Inde, notamment ceux des médicaments contrefaits, les côtes attaquées dans les années 2000 par des pirates installés en Somalie. Puis cette masse d’îles éparses, plus ou moins grandes, plus ou moins intégrées, où prospère un mélange d’islamisme, de théories politiques, de trafics en tout genre, de disparition de l’État central au profit de chefferies locales. Un espace entre Thaïlande et Australie, une sorte de ventre mou où passe malgré tout une grande partie des flux mondiaux par Malacca et par les détroits de l’Asie du Sud-est. L’Indonésie et les Philippines ne contrôlent pas l’ensemble de leur territoire. Dutertre a beau avoir déclaré la guerre à la drogue et autoriser une violence policière de grande ampleur, le fléau demeure. Drogue, terrorisme et idéologie politique est là aussi, dans ce versant du chaosland, le cocktail dangereux qui fragmente, détruit, isole des territoires fragiles. Au nord et au sud du chaosland se trouve l’espace que les géopolitologues nomment « ordolandia ». Si l’on excepte la Russie et la Chine et quelques territoires entre eux, l’ordolandia recoupe les terres de l’Occident, qu’il soit au nord ou bien au sud. Ordolandia, c’est bien la terre du droit qui seul garantit l’ordre, qui permet le développement des nations. Chaosland et ordolandia ont des zones de friction et des points de contact, comme le Sahel où les armées françaises tentent d’apporter un peu d’ordre dans une zone en ébullition ou bien, à l’inverse, ce peut être des interventions des pays de l’ordolandia qui provoquent des chaos et des déstabilisations, comme on l’a vu en Irak et en Libye.

 

Il y a, bien sûr, une part de systémisation un peu réductrice dans cette approche et ce partage du monde ; un partage qui rappelle la vision des Grecs qui séparaient le monde entre eux, civilisés, et les autres, les barbares. On peut aussi considérer que les pays du chaos on leur propre ordre, qui n’est pas le nôtre, qui ne repose pas sur les mêmes fondements juridiques et politiques, un ordre que nous appelons chaos parce que nous ne le comprenons pas. Bien souvent, le chaos est intervenu quand nous avons voulu diffuser notre droit et notre vision de l’ordre vers des peuples et des cultures qui sont autres. À défaut d’être ceux qui nous menacent, le chaosland c’est aussi la terre de ceux qui ne sont pas comme nous, c’est-à-dire qui ne sont pas occidentaux, et qui n’en vivent pas nécessairement plus mal.