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Jean-Baptiste Noé

C’est la faute de l’autre.

Quand il y a un problème au Venezuela, une pénurie alimentaire, une absence de médicaments, des coupures d’électricité, Hugo Chavez puis Nicola Maduro expliquent que c’est la faute de l’autre, c’est-à-dire les États-Unis. Que les problèmes du Venezuela puissent être provoqués par les choix économiques des dirigeants ne semble pas les effleurer. Le dire, ce serait reconnaitre leur échec.

 

Nous avons la même attitude en France. Face aux problèmes du pays, c’est toujours la faute de l’autre : les États-Unis, l’OTAN, la mondialisation (toujours débridée et sauvage). Nous avons un modèle social pur et parfait, les problèmes ne peuvent donc pas venir de lui, mais de l’étranger.

 

Le théorème du macaron

 

On a ainsi appris que la célèbre entreprise Ladurée a délocalisé son usine française de l’Essonne en Suisse. Jusqu’à présent, l’usine suisse produisait tous les macarons d’exportations, ceux qui étaient vendus aux États-Unis et dans les pays du Golfe. Désormais, elle fabriquera aussi les macarons vendus à Paris et en France. Il est visiblement plus rentable de produire ces douceurs en Suisse et de les importer ensuite place de la Madeleine que de les fabriquer à quelques kilomètres de là. Que l’on sache, la Suisse n’est pas un pays du tiers-monde. Il ne s’agit donc pas ici d’une délocalisation vers un pays à bas coût et à faible salaire. Et pourtant, c’est bien une perte industrielle pour la France. La faute non à la mondialisation, mais aux impôts de production, aux normes, à l’enfer fiscal. Si même la Suisse est plus compétitive, il y a de quoi se faire du souci.

 

La soupe universitaire

 

Autre illustration de cette idée que c’est toujours la faute de l’autre, la situation à l’université. Cancel culture, wokisme, écriture inclusive, racialisme, décolonialisme, etc. tout cela serait des importations de l’autre, à savoir les États-Unis, des idées venues de l’étranger pour pervertir le parfait système universitaire français. C’est bien mal connaitre l’université que de penser cela. Elle n’a jamais été un lieu de débat et de savoir intellectuel ; elle n’a jamais été un lieu de tolérance et de liberté d’expression. L’université française telle qu’elle existe aujourd’hui fut fondée par Napoléon Bonaparte en 1805 sous le nom d’université impériale. Bonaparte a interdit le pluralisme universitaire en monopolisant la collation des grades. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet quelques libertés universitaires furent accordées, vite supprimées par Jules Ferry et la IIIe République. L’université d’État a toujours été un lieu de propagande et de combat politique où toute parole dissonante était bannie. Ce qui change, c’est le contenu du discours, non la violence de celui-ci. Il est vrai que les progressistes d’hier sont les réactionnaires d’aujourd’hui, mais les sciences historiques, philosophiques et littéraires n’ont jamais été libres à l’université.

 

François Guizot fut chassé de la Sorbonne, Paul Ariès ne put jamais y enseigner à cause de sa vision iconoclaste de la Révolution française. C’est par effraction que Raymond Aron y donna des cours, et sous bonne escorte, étant régulièrement protégé par des étudiants pour lui éviter les attaques des communistes. N’étant pas marxiste, René Girard ne put jamais enseigner à l’université française.

 

Des communistes qui firent main basse sur l’université dès 1945, s’en octroyèrent les postes, les places et les prébendes. Le CNRS est la dernière structure stalinienne du monde, fonctionnant par exclusion de tout ce qui n’est pas dans son scope politique. C’est par miracle que quelques intellectuels réussirent à sortir indemne de Normale Sup quand cette école vit passer tous les terroristes intellectuels du XXe siècle, dont Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et Jaques Lacan. Pol Pot et Hô Chi Minh furent d’anciens étudiants de la Sorbonne où dans la cour, durant toute la période de mai 1968 furent déployés d’immenses tableaux de Mao et de Lénine. C’est par inculture et oubli du passé que certains, à droite et aussi à gauche, s’imaginent que l’université française fut autrefois un lieu de débat et d’échange intellectuel ; il n’en fut pas le cas. Cette préférence universitaire pour le marxisme explique pourquoi les universités françaises sont si mal notées dans les classements internationaux.

 

Ce n’est pas la faute des États-Unis si l’écriture inclusive s’est introduite à l’université. Tous les messages reçus du rectorat, de la présidence et même d’un grand nombre de professeurs sont rédigés de cette façon. Quasiment aucun d’eux n’a été aux États-Unis. Ils le font par mode et par suivisme pour la plupart, par idéologie pour une minorité.

 

L’idéologie du gender et du wokisme s’est déployée aux États-Unis sous l’effet de la théorie de la déconstruction, une idée farfelue introduite par des philosophes français comme Foucault et Derrida. Elle revient aujourd’hui en France, son pays d’origine, après s’être déployée outre-Atlantique. Les Américains seraient bien inspirés de nous reprocher de les avoir contaminés avec ces théories.

 

Du fait de leur histoire, les États-Unis ont été un pays multi-ethnique et multi-racial plus tôt que nous. La France l’est devenue depuis les années 1980, du fait de l’immigration en provenance d’Afrique et d’Asie. Il est donc dans la logique des choses que nous soyons à notre tour confronté aux revendications de ces populations. Si certaines figures médiatiques ont pu être formées aux États-Unis, ce n’est pas cela qui est à l’origine du problème.

 

Le fricassée de la Défense

 

Il en va de même pour la Défense française : l’OTAN n’est pas responsable de nos maux, même s’il est commode de toujours l’accuser. C’est parce que nous refusons de faire les efforts financiers nécessaires que le matériel militaire est vétuste et parfois obsolète. Aujourd’hui, l’armée française ne peut pas faire une opération extérieure sans le soutien logistique de l’OTAN, notamment en ce qui concerne le matériel de transport. Ce sont les États-Unis qui maitrisent la technologie du GPS, en dépit de tous les efforts européens pour lancer Galileo, immense fiasco financier et technique. C’est la France seule qui est intervenue en Libye en 2011, en forçant la main de l’OTAN, et qui voulait intervenir en Syrie en 2013. Là aussi, nous n’avons nul besoin d’accuser les États-Unis, leur idéologie néoconservatrice et leur destinée manifeste. L’expansion humanitariste et l’idéologie de la diffusion de la démocratie par la guerre sont des idées bien françaises, nées durant la Révolution. Ce sont elles qui conduisirent Bonaparte a faire la guerre à l’Europe, pour exporter les idéaux de la Révolution et le code civil, puis qui furent à l’origine de l’épopée coloniale, avec cette idée, selon les mots de Léon Blum à la tribune de l’Assemblée nationale « que les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures. » En dépit des indépendances de 1960, beaucoup partagent encore cet idéal colonial, qui se poursuit aujourd’hui dans l’humanitaire et le devoir d’ingérence, une création des French doctors.

 

Nul besoin donc d’accuser l’étranger, les États-Unis où les idées venues d’ailleurs. La plupart de nos travers et de nos maux sont typiquement français, ce qui est du reste plus facile pour les corriger.