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Jean-Baptiste Noé

Au feu les libertés ?

Pourquoi sommes-nous si peu attachés aux libertés fondamentales et si prompts à les voir disparaître sans réaction ? Les libertés fondamentales sont celles qui touchent à l’essence même de la personne humaine, qui fait qu’une personne est une personne et non pas un objet ou un esclave (ce qui revient au même). Parmi ces libertés on trouve la liberté de penser et de parler, de se déplacer, de pratiquer une religion, de fonder un foyer et d’avoir des amis, d’exercer son objection de conscience, de fonder une entreprise et de la développer. Ces libertés sont essentielles pour bâtir une société libre et prospère, une société où les gens sont heureux. Dans le monde communiste, où ces libertés étaient bafouées, il n’y avait que laideur et tristesse, comme en témoigne le grand nombre de suicides.

 

Les libertés fondement de la personne humaine

 

Les libertés sont toujours en tension entre le respect de la personne humaine, son unicité, sa distinction, et le respect de règles globales et générales qui permettent la vie en société. Mais être en tension ne signifie pas être en contradiction. C’est parce que les personnes sont des personnes qu’elles s’associent entre elles et qu’elles forment des groupes et des sociétés. D’abord un foyer, puis une nation et enfin un ordre international. Ce qu’a démontré Hayek, notamment, c’est que l’ordre spontané des personnes est le plus à même de bâtir une société cohérente et forte ; plus que l’ordre construit imposé par des normes et des règles. Sans respect des libertés fondamentales il n’y a plus d’ordre spontané et, in fine, il n’y a plus de société, mais au contraire le chaos. La Russie soviétique à l’époque de Brejnev et de Gorbatchev était un chaos de contradictions, de petits bureaux, de contrordres, qui empêchaient le fonctionnement de l’État, comme l’a tragiquement démontré l’accident de Tchernobyl. Derrière la façade immobile qui peut sécuriser règne le chaos d’une société qui n’est plus organisée, mais maltraitée.

 

À l’inverse de ce que l’on peut penser de façon intuitive, l’ordre spontané est plus à même que l’ordre constructiviste de créer une société et un ordre stable, générateur de vides culturels et d’insécurité sociale.

 

Nous devrions donc être très attachés aux libertés fondamentales, non seulement par respect pour l’intégrité des personnes, mais aussi parce qu’elles seules apportent le bonheur et la prospérité, ce que démontre l’histoire de l’Europe. Pourtant, ces libertés semblent ne pas compter. Un Président peut annoncer dans la même semaine l’interdiction de l’école à la maison et la suppression de la clause de conscience des médecins dans la pratique des IVG sans que cela ne semble choquer et susciter de réactions négatives. Ce sont pourtant deux atteintes graves. La première à la liberté fondamentale des parents de choisir l’éducation de leurs enfants, y compris l’école chez eux. L’enfant n’appartient pas à l’État et l’école n’est pas un lieu de rééducation et de formatage, contrairement à l’école républicaine fondée par Ferry. La seconde au droit élémentaire à reconnaitre aux personnes une clause de conscience qui permet la possibilité de ne pas faire quelque chose quand on estime que cela va à l’encontre de ce que nous sommes. À cela s’ajoute cet état d’urgence sanitaire qui n’en finit pas de durer et qui semble justifier toutes les attaques possibles : interdiction de travailler, d’enterrer les morts, de visiter les malades et les souffrants. Chacun comprend qu’il s’agit-là de sujets fondamentaux qui touchent aux piliers d’une société, et non pas de sujets secondaires comme la liberté de choisir son programme télé ou son repas du soir. Mais justement, alors que nous croulons de plus en plus sous une extension des libertés secondaires (expansion des chaines de télévision, des modèles de téléphones, du choix des lieux de vacances etc.) nous sommes, de façon simultanée, victimes d’une restriction de plus en plus forte des choix premiers et primaires. Comme si la restriction des libertés fondamentales était camouflée ou compensée par l’accroissement sans limites des possibilités secondaires liées aux conforts de vie. Peut-être un moyen du reste de nous détourner de l’essentiel : nous donner un os à ronger après nous avoir retiré la viande.

 

Pourquoi aucune révolte ?

 

Face à ce rapetissement des libertés fondamentales pourquoi n’assistons-nous pas à des révoltes pour demander leur maintien ? Nous sommes passés à peu de chose lorsque le gouvernement a interdit aux bars et restaurants de Marseille de travailler en recevant du public. Des maires ont appelé à l’insoumission, des manifestations ont eu lieu, mais ensuite plus rien. En échange de promesses de compensations financières, la mesure a été acceptée. Plusieurs raisons à cette absence de révolte.

 

Le dédain, finalement, des libertés. Peu de personnes y sont réellement attachées aussi curieux que cela puisse paraître. La révolte de l’esclave se fait à l’égard de celui qui veut le libérer pas à l’encontre de celui qui l’asservit. Catherine II en fit les frais lorsqu’elle voulut abolir le servage : elle eut à subir une grande révolte des serfs à l’encontre de cette mesure. Napoléon s’en inspira en se gardant bien d’abolir le servage lors de son entrée en Russie, en dépit de la demande répétée de ses conseillers. Les libertés ont l’inconvénient d’amener avec elles la responsabilité et l’incertitude. La servitude a l’avantage de nous rendre irresponsables, donc non condamnables, et de créer une grande certitude dans l’avenir. Ces éléments-là sont très souvent préférés aux autres, comme le chien dans la fable de La Fontaine, qui préfère être enchaîné mais gras plutôt que libre et maigre comme le loup. Les sociétés comptent généralement plus de chiens que de loups.

 

Dans les régimes communistes, la révolte est partie des intellectuels et des universitaires, non parmi le peuple. Les dissidents étaient d’abord des aristocrates, c’est-à-dire des hommes attachés davantage à la liberté et à l’honneur qu’à l’égalité et à la conformité, comme l’a brillamment démontré Tocqueville.

 

L’autre raison est que la suppression de ces libertés est progressive et toujours présentée comme temporaire. Temporaire devait être l’obligation de se promener muselé dans la rue. Cela dure depuis presque deux mois. Temporaire devait être l’état d’urgence sanitaire. Nous fêterons probablement la première année en fanfare. Le plan Vigipirate installé après les attentats de 1995 dure encore, il devait être temporaire, et personne ne pense plus à y mettre un terme. Supprimées de façon douce, il est plus difficile de prendre conscience de la brutalité extrême de cette perte des libertés.

 

Cela s’accompagne d’un appel au plus grand bien. Si on interdit aux personnes de travailler, de rendre visite aux malades, d’assister à l’enterrement de leurs parents, c’est par solidarité. Qui pourrait s’opposer à la solidarité ? Qui pourrait refuser cet effort collectif pour le bien ? Le juste est ici détourné de sa finalité pour servir non le bien, mais une abolition du bien.

 

Enfin, dernier élément, la difficulté à défendre ces libertés. Comment le faire et comment l’organiser quand tout le monde, dans la rue, au bureau, à la télévision semble se satisfaire de ces attaques répétées ? Il est difficile d’agir seul, difficile aussi d’avoir l’impression d’être seul. Mais peut-être faut-il d’abord commencer par cela. Extirper les peurs, convaincre ceux qui peuvent l’être, s’appuyer sur les arguments compréhensibles par notre entourage. Les libertés fondamentales touchent au cœur de l’être humain, elles sont normalement compréhensibles par tous. Leur défense reste une priorité pour continuer à établir une société juste et prospère.