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14 octobre, 2026

Nord Stream : l’Europe prise en étaux

L’information vient de Reuters et a été rendue publie le 8 octobre : des discussions auraient lieu entre Washington et Moscou au sujet de l’entrée au capital des gazoducs Nord Stream d’investisseurs américains. Si l’opération se concrétisait, le gaz russe pourrait revenir en Europe, à condition que les sanctions économiques soient levées, mais avec en plus un contrôle américain. Pour les pays d’Europe, ce serait une très mauvaise opération, et la conséquence de politiques industrielles désastreuses.

 

Les conversations au sujet de Nord Stream se seraient tenues entre Jared Kushner, gendre et envoyé spécial du président Trump, et Kirill Dmitriev, proche de Vladimir Poutine et patron du fonds souverain russe. Le tout en marge des tractations sur une trêve en Ukraine. Ce que révèle cette information, c’est que l’Ukraine devient un point secondaire, l’élément principal étant l’accès à l’énergie et notamment au gaz russe. Nord Stream était un point d’achoppement avant la guerre de 2022, il semble retrouver son intérêt pour l’après-guerre.

L’information rendue publique, la Maison-Blanche a aussitôt tempéré, affirmant qu’il n’y avait « aucune discussion récente sur Nord Stream », tout en précisant que le moindre accord devrait passer par le Trésor américain et « profiter aux contribuables et aux entreprises des États-Unis ». C’est un bien curieux démenti à vrai dire, qui reconnaît donc que des discussions ont eu lieu sur Nord Stream et que le seul horizon est l’intérêt des Américains, ni des Ukrainiens ni des Européens. Sous-entendant ainsi que si un accord était trouvé, sur la seule base des intérêts économiques des États-Unis, Washington ne manquerait pas de le signer. Le démenti vaut presque justification de ce qui est démenti.

 

L’intérêt de Nord Stream

 

L’intérêt de Nord Stream est grand.

 

Nord Stream 1, mis en service en 2012, relie Vyborg, près de Saint-Pétersbourg, à Greifswald, sur la côte allemande, sur 1 224 kilomètres de fonds marins. Deux conduites parallèles sont organisées, avec une capacité de 55 milliards de mètres cubes de gaz par an. À lui seul, cet ouvrage acheminait une part majeure du gaz consommé en Allemagne dans ses centrales et ses usines. Un gaz indispensable au fonctionnement et à la compétitivité de l’industrie allemande, dont on voit bien qu’elle patine aujourd’hui.

 

Nord Stream 2 fut achevé en 2021 et il débutait ses exportations peu avant le déclenchement de la guerre en Ukraine.

À la veille de la guerre, la Russie fournissait près de 40 % du gaz importé par l’Union européenne, et l’Allemagne avait fait de cette dépendance le socle de son modèle industriel : une énergie russe abondante et bon marché, voilà ce qui faisait tourner la première économie du continent. D’autant que Berlin avait abandonné l’énergie nucléaire et tout fait pour la faire abandonner à ses voisins, notamment la France, afin de maintenir son avantage comparatif. En Europe, l’Allemagne fut la grande victime de la guerre en Ukraine puisque cela a brisé tout l’édifice construit pour assurer sa mainmise industrielle.

 

Le consortium qui exploitait Nord Stream résumait cette intimité énergétique. Gazprom en détenait 51 %, mais à ses côtés figuraient les grands noms de l’industrie européenne : les allemands Wintershall et E.ON, le néerlandais Gasunie, le français Engie. L’Europe n’était pas la victime passive d’une dépendance subie ; elle l’avait bâtie, financée et voulue. Un homme joua un rôle clef dans l’établissement de cette dépendance : Gerard Schröder, l’ancien chancelier, qui après sa défaite face à Angela Merkel, alla travailler pour des entreprises russes, dont Gazprom. Lui qui vit une grande partie de l’année à Moscou a même été invité par Vladimir Poutine a participé à son anniversaire. Il y a toujours, chez les Allemands, un tropisme russe très marqué, comme le démontre le programme de l’AfD, qui rêve d’une alliance avec la Russie, comme au temps de la RDA.

 

 

Un sabotage qui change la donne

 

Dans ce plan industriel conçu et mis en place par Berlin et Moscou, la surprise de l’invasion de l’Ukraine a tout changé. Il devenait difficile de vivre du gaz russe, pour des raisons morales mais aussi pour des raisons pratiques puisqu’après l’invasion, l’Allemagne suspendit la certification de Nord Stream 2, qui, à peine ouvert, ferma ses vannes. Puis Moscou ferma peu à peu le robinet de Nord Stream 1, invoquant des turbines impossibles à réparer du fait des sanctions. Et le 26 septembre 2022, des explosions sous-marines éventrèrent les deux conduites de Nord Stream 1 et l’une des deux de Nord Stream 2, dans un sabotage probablement orchestré par les services ukrainiens. Une des lignes de Nord Stream 2 est demeurée intacte, donc le gaz pourrait encore y circuler.

 

C’est cette ligne survivante qui fait aujourd’hui l’objet des convoitises. Car entre-temps, l’Europe a remplacé le gaz russe par du gaz liquéfié américain, acheminé par méthaniers à un prix bien supérieur. Elle a troqué une dépendance continentale contre une dépendance atlantique, sans jamais poser la question de fond : dépendre, oui, mais de qui, et à quel prix pour sa liberté d’action ? À cette fermeture russe s’est ajouté un autre problème, celui de la guerre dans le golfe Persique et donc le blocage d’Ormuz, qui a surenchérit les prix du gaz et donc de ses dérivés. Depuis 2022, rien ne va plus pour l’énergie européenne.

 

La doctrine von der Leyen

 

La Commission européenne d’Ursula von der Leyen a cru répondre au problème par le mot de « découplage ».

Depuis 2022, Bruxelles a fait de la rupture avec les hydrocarbures russes un objectif politique autant qu’énergétique, culminant dans le plan REPowerEU et dans l’engagement de bannir le gaz russe du marché européen, ce qui devrait devenir effectif au 1er janvier 2027. L’intention se défendait : on ne pouvait pas financer, par ses factures de chauffage, l’armée qui bombardait Kiev. Si les intentions pouvaient être bonnes, les conséquences furent désastreuses. L’Europe fut privée d’une ressource sans lui en garantir une autre qui fût à la fois sûre, abondante et maîtrisée.

L’industrie allemande, privée de son énergie bon marché, a ainsi vu ses coûts exploser. La désindustrialisation, longtemps redoutée, est devenue une réalité mesurable, y compris outre-Rhin. Pendant ce temps, Bruxelles multipliait les déclarations de souveraineté énergétique sans jamais se donner les moyens d’une production à l’échelle du continent. Le mythe des éoliennes et des panneaux solaires demeurait et, toujours, le refus du nucléaire et des nouvelles centrales de dernière génération.

La dépendance avec Moscou a été remplacée par celle avec Washington et l’Europe risque désormais d’avoir les deux à la fois, unie pour le gaz et pour leur économie.

 

Double vassalité

 

Voilà pourquoi la rumeur du 8 octobre est si effrayante. Si des investisseurs américains prenaient le contrôle de Nord Stream, l’Europe se retrouverait dans une position inédite et dangereuse : elle rachèterait du gaz russe, son ancien fournisseur banni, mais par l’intermédiaire d’infrastructures contrôlées par les États-Unis. Elle serait ainsi dépendante de la Russie pour la molécule et dépendante de l’Amérique pour le tuyau et le robinet. Deux maîtres au lieu d’un, pour un même tube de gaz. Depuis bientôt cinq ans que durent les sanctions contre la Russie, aucune politique énergétique alternative n’a été bâtie, ni avec d’autres fournisseurs étrangers ni avec une production locale. Pire, l’Europe prend du retard dans le développement des petites centrales nucléaires.

 

Pour Washington, l’opération serait un coup de maître : les États-Unis pourraient prendre le contrôle de la sortie du gaz russe et ainsi disposer d’une énergie moins chère. Pour Moscou, elle offrirait un moyen de monétiser des gazoducs aujourd’hui inertes et de renouer un lien économique avec l’Occident, ce que le Kremlin cherche. Elle donnerait à l’Amérique un levier sur l’approvisionnement énergétique de ses alliés européens, c’est-à-dire un instrument de pression permanent. Et elle transformerait un conflit militaire en affaire commerciale, selon la logique très trumpienne qui voit dans chaque crise une transaction financière à conclure. Les Européens, eux, ne sont même pas à la table et ils apprennent par une dépêche d’agence que leur avenir énergétique se négocie entre Moscou et un gendre de Donald Trump.

 

En brisant tous les canaux de la diplomatie avec la Russie sans construire d’autonomie énergétique réelle, l’Europe n’a pas gagné en indépendance ; elle a changé de tutelle. La souveraineté ne se décrète pas dans les communiqués ; elle se bâtit dans les infrastructures, les contrats et les rapports de force. Une Europe qui ne produit pas son énergie, ne contrôle pas ses tuyaux et ne pèse pas dans les négociations qui la concernent n’est pas souveraine. Elle attend, au fond du couloir, qu’on veuille bien lui dire à quelles conditions elle pourra se chauffer. L’hiver risque d’être rude.

 

 

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d’Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L’Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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