Un oléoduc construit à l’époque soviétique a structuré la dépendance des pays d’Europe centrale au pétrole russe. Plusieurs décennies après, l’oléoduc de l’Amitié (Droujba en russe), sème la zizanie en Europe.
L’oléoduc de l’Amitié. C’est ainsi que les Soviétiques avaient baptisé, en 1964, cet oléoduc de 5 500 kilomètres reliant la Sibérie à l’Europe centrale. Il s’agissait d’approvisionner ces pays en pétrole russe et de marquer ainsi leur dépendance énergétique à l’égard de l’Union soviétique. La chute de l’URSS n’a pas changé la donne : les pays ont continué à s’approvisionner via le Droujba. Notamment parce que les raffineries présentes en Hongrie et en Slovaquie ont été adaptées au pétrole russe, plus lourd et plus acide que celui du Moyen-Orient. Pour changer de pétrole, il ne suffit pas de construire un nouveau tube : il faut revoir toutes les infrastructures pétrolières, notamment les usines. Ce qui nécessite des millions d’euros d’investissement, que les pays concernés n’ont jamais jugé utile d’engager : il y avait plus urgent et plus important à faire. Mais avec la guerre en Ukraine et la question des sanctions contre la Russie, l’oléoduc de l’amitié avec les Soviétiques est devenu celui de la discorde avec les autres Européens.
Une frappe malheureuse
Droujba ne faisait pas parler de lui depuis mars 2022, chacun s’étant accommodé à ce que les pays d’Europe centrale continuent de s’approvisionner en hydrocarbures russes : ils n’avaient guère le choix.
Mais, en janvier 2026, une frappe russe endommage un tronçon du Droujba à Brody, dans l’ouest de l’Ukraine. Les livraisons s’interrompent vers la Hongrie et la Slovaquie. S’ensuit un bras de fer qui révèle les fractures au sein de l’UE. Viktor Orbán bloque le 20e paquet de sanctions contre Moscou et, lui qui s’opposait de longue date au prêt européen de 90 milliards d’euros destiné à l’Ukraine, saisit l’occasion pour conditionner la levée de son veto à la reprise des livraisons de pétrole. C’est tout autant un geste politique de défiance à l’égard de l’UE qu’un geste économique de nécessité : la Hongrie a un besoin vital de ce pétrole pour maintenir son économie. Et alors même que l’inflation et le chômage frappent durement le pays (ce qui causa en partie la défaite d’Orban).
Quant à Robert Fico, le Premier ministre slovaque, il décrète l’état d’urgence pétrolier. Pendant trois mois, un bout de tuyau percé en Ukraine paralyse la diplomatie européenne.
Le 23 avril, le flux repart et entre temps Orban a été vaincu aux législatives. Le 24, l’UE débloque le prêt.
La géopolitique d’un tuyau
Le Droujba ne transporte pas seulement du pétrole : il transporte de la dépendance et Moscou le sait depuis toujours. C’est même en partie pour cela qu’il a été construit dans les années 1960. Les Soviétiques ont tissé délibérément des interdépendances, des cordons ombilicaux énergétiques qui rendaient les pays satellites structurellement dépendants du centre, c’est-à-dire de Moscou. Avec impossibilité de varier leurs approvisionnements.
Quarante ans après la chute de l’URSS, ces cordons n’ont pas tous été coupés. La Hongrie et la Slovaquie en sont l’illustration la plus nette. Leur dépendance n’est pas idéologique : elle est industrielle. Leurs raffineries ont été conçues pour traiter le brut de l’Oural, dont les caractéristiques chimiques diffèrent de celles du pétrole de la mer du Nord et du Golfe persique. Impossible donc de s’affranchir aisément du pétrole russe.
L’autre dimension géopolitique vient du Kazakhstan. Environ 40 000 barils par jour en provenance du Kazakhstan transitent via le Droujba vers la raffinerie de Schwedt, près de Berlin. La Russie a annoncé la fin de ces livraisons au 1er mai. Moscou contrôle non seulement son pétrole, mais aussi les routes d’acheminement des hydrocarbures de ses voisins d’Asie centrale. Toujours la permanence de la dépendance. Le Kazakhstan, qui s’est éloigné de Moscou à la suite de l’invasion de l’Ukraine, et rapproché de l’UE, constate qu’il demeure lié à la Russie par la permanence des infrastructures industrielles. Là aussi, il faudrait plusieurs années et beaucoup d’investissements pour construire un oléoduc indépendant. Ce qu’Astana veut faire. Et pour cela, il n’y a qu’une seule route possible : celle du Caucase, qui passe par la mer Caspienne, Bakou, la Géorgie et la Turquie.
Le Kazakhstan veut s’affranchir de sa géographie, dont Moscou a fait un levier de pression et de dépendance.
Les acteurs en présence
Dans cette géopolitique des tubes, il y a les États, mais aussi de nombreuses entreprises.
Transneft, qui détient le monopole des oléoducs russes. C’est une entreprise d’État dont l’État russe détient 78 % et qui est cotée à Moscou (TRNFP). Elle opère physiquement le réseau, perçoit les droits de transit, et dépend directement du Kremlin pour ses décisions stratégiques. C’est elle qui gère le tronçon sibérien et le flux jusqu’à la frontière ukrainienne.
Rosneft et Lukoil sont les principaux producteurs qui alimentent le Droujba. Rosneft, contrôlée à 50 % par l’État russe, est cotée à Moscou (ROSN). BP en détient encore 19,75 % depuis son rachat de TNK-BP en 2013. Lukoil (LKOH) est la plus grande société pétrolière privée de Russie. Ces deux groupes sont sous sanctions occidentales depuis 2022 et donc inaccessibles pour les investisseurs européens et américains.
MOL est le grand gagnant discret de cette confrontation. Le groupe pétrolier hongrois, coté à Budapest (MOL HB) et partiellement détenu par l’État hongrois (24 %). Il exploite les raffineries de Slovaquie et de Hongrie qui traitent le brut de l’Oural. C’est MOL qui a formellement demandé à l’Ukraine la reprise du transit en avril. Sans Droujba, ses raffineries tournent à perte. Ce qui en dit long sur la marge de manœuvre réelle de la Hongrie : derrière le discours souverainiste, il y a la nécessité industrielle d’un groupe coté en Bourse et d’une économie dépendante du pétrole russe.
KazMunayGaz (KMG), la compagnie nationale du Kazakhstan, alimente quant à elle via l’oléoduc Ouzen-Atyraou-Samara les quelque 40 000 barils quotidiens qui transitent vers la raffinerie allemande de Schwedt. KMG n’est pas accessible aux investisseurs occidentaux, mais ses difficultés de transit créent de la demande pour les routes alternatives, notamment les terminaux de la mer Baltique et les oléoducs vers la Turquie. Et devraient donc profiter aux entreprises qui exploitent ces routes et ces terminaux.
La raffinerie de Schwedt, opérée en grande partie par Rosneft Deutschland, filiale allemande de l’entreprise russe, placée sous tutelle de l’État allemand en 2022, produit l’essentiel du carburant de la grande région de Berlin. Elle représente le cas le plus aigu de la dépendance : une infrastructure stratégique que l’État allemand contrôle politiquement, mais dont la dépendance au brut russe n’a pas encore été résolue. Or, c’est là qu’arrive le pétrole kazakh que la Russie veut couper le 1er mai. Si cette menace est mise à exécution, la région de Berlin va être privée d’une grande partie de son pétrole. De quoi menacer tout le secteur industriel allemand, notamment l’automobile.
L’oléoduc Droujba révèle un fonctionnement essentiel de la géopolitique : derrière les discours (notamment politiques), derrière les symboles, il y a des réalités, qui sont celles de la géoéconomie, de l’énergie et des dépendances. Orban et consorts peuvent dire ce qu’ils veulent : il faut du pétrole pour nourrir les ventres et maintenir le niveau de vie. Et il faut donc des espaces géographiques par où le pétrole doit passer. La politique peut s’affranchir de la géographie, mais elle ne peut pas complètement s’en passer. Cette guerre d’Ukraine est, pour l’Europe, une revanche de la géographie et de l’économie.

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